En détournant la célèbre formule de Wittgenstein, Yoann Barbereau soutient que « ce dont on ne peut parler, il faut l’écrire ». C’est dire la nécessité de son récit et la puissance d’écriture qu’il déploie. Certes, Dans les geôles de Sibérie n’est pas un roman — tout y est vrai — mais la littérature y est omniprésente, notamment la littérature russe que Barbereau connaît manifestement sur le bout des doigts.
Quand l’histoire commence, il dirige l’antenne de l’Alliance française à Irkoutsk, en Sibérie orientale. Marié, père d’une fillette de cinq ans, parlant un russe impeccable, il mène une vie heureuse et fréquente le maire, opposant à Poutine, ainsi que son épouse. Peut-être un peu trop. Toujours est-il qu’il est violemment arrêté le 11 février 2015 à son domicile par des hommes du FSB. Accusé de pédophilie — un dossier monté de toutes pièces — il est jeté en prison où il passera deux mois.
Le récit est éprouvant, notamment lorsqu’il évoque le « rituel de la Saint-Valentin », que l’on laissera au lecteur ou à la lectrice le soin de découvrir. Éprouvant, mais beau aussi. Incarcéré, Barbereau écrit sans relâche. « La prison est un exercice spirituel et corporel, note-t-il. C’est une représentation, une ascèse, une lutte. » On pense parfois en le lisant au très beau Mes prisons d’Edouard Limonov.
Barbereau cite abondamment le Journal de prison du poète russe Igor Gouberman, qu’il venait justement de traduire en français (Joca Seria). Après soixante-et-onze jours, il est transféré en hôpital psychiatrique. Il rappelle alors un proverbe russe qu’il affectionne, « parce qu’il contient l’optimisme de tout un peuple » : « Le diable n’est pas aussi terrible qu’on le dépeint. » L’étau se desserre un peu : il est désormais assigné à résidence, bracelet électronique à la cheville.
Le récit change alors de ton. Avec l’intelligence vive et malicieuse d’un héros de John Le Carré, Barbereau réussit à tromper la vigilance de ses gardiens et se réfugie à l’ambassade de France à Moscou. Pendant que la diplomatie s’occupe très mollement de son cas, il mène là une existence de coq en pâte que Julian Assange, ou même Edward Snowden, pourraient lui envier.
Mais non content d’être un bon écrivain, Barbereau est un homme d’action. Il décide, avec l’aide de quelques complices, de s’évader à pied de Russie. Cela suppose de marcher seul dans la neige pendant plusieurs jours. Le récit quitte alors John Le Carré pour devenir du Jack London.