Retrouvez ce récit dans Sept mook #49, Les pionnières du journalisme
Réussir à s’imposer sur son seul prénom après s’être fait voler son nom pendant 25 ans par son mari, voilà qui consacre une saine revanche. Celle de Colette, la femme libre qui naissait en 1873 pour enjamber le siècle en révolutionnant le regard sur le féminin. On sait presque tout de Colette et on la redécouvre sans cesse. Sa carrière littéraire commence par le célèbre cycle des Claudine, qu’elle écrit sous l’impulsion de son mari Willy et qu’il publie sous son nom à partir de 1901. Elle devra retrouver les mêmes cahiers de son enfance pour oser commencer à coucher ses premiers textes. S’y installe déjà le grand thème de la bisexualité qui marquera son œuvre. Suivront de nombreux textes et romans, Dialogues de bêtes (1904), La vagabonde (1910), L’entrave (1913), Sido (1930), Le pur et l’impur (1932) qui marque l’acmé de son œuvre. L’écriture n’est pas seulement littéraire chez cette femme aventureuse, divorcée, libre, qui passera par le cabaret pour gagner sa vie: Colette est aussi journaliste. Elle commence à collaborer pour Le Matin en 1910, en devient directrice littéraire en 1919; elle couvre la guerre de 14-18, mais aussi le Tour de France. Son refus de s’engager politiquement la verra collaborer pendant la Seconde Guerre mondiale à des journaux collaborationnistes. L’extrait proposé intitulé Comment redevenir journaliste, rassemble des articles publiés à partir de 1932. Colette est un nom, les journaux se l’arrachent. Son retour dans le journalisme folâtre avec gourmandise dans différentes rubriques, mode, beauté, critique de théâtre, faits divers. Sous un babillage parfois moqueur, c’est la révolution opérée sur elle-même par la femme des années 30 que dessine une Colette vieillie, réconciliée avec son corps de grande jouisseuse, mais en décalage avec la jeunesse. Elle meurt en 1954, première Française à recevoir les honneurs de funérailles nationales, mais laïques, l’Eglise s’opposant aux obsèques religieuses. - Karine Papillaud
Marianne, 26 octobre 1932
Plus qu’à l’allongement des robes, plus qu’aux caprices, fort limités et pour cause, de la coiffure féminine, je m’intéresse au glissement qui entraîne vers le jaune, le marron et l’orange, la couleur des visages (le 1er juin, Colette a ouvert un institut de beauté, 6, rue de Miromesnil, dont elle s’occupe activement. A cette époque, sans doute dans un but publicitaire, elle multiplie dans la presse les articles traitant du maquillage et des fards, nda). Je ne crois pas que le snobisme du hâle en soit seul responsable. Il faut remonter plus haut vers les premiers fonds de teint qu’imposa le cinéma, songer à leur nombre, à l’inévitable accoutumance. La population des studios, habituée à des beautés beiges, délicatement rehaussées de paupières et de lèvres acajou, s’étonne au sortir du temple, et blâme la gent mauve par contraste, qui vit au grand jour. Dès qu’elle fréquenta les studios, pour y apprendre la mise en scène, ma fille n’osa plus s’y montrer, ni en sortir sans enduire de brun clair, puis de brun plus foncé, sa joue aux jeunes couleurs (l’année précédente, la fille de Colette, Colette de Jouvenel, était assistante à la mise en scène de La vagabonde, réalisé par Solange Bussi d’après le roman de Colette, nda). La contagion, la progression furent rapides, aidées par les ballets nègres, les romans des îles, les Tahiti, les Honolulu, les ukulélés, les oula-oula et autres guili-guili. La littérature se mit au pas. Foin de la rose et du lys! Mais parlez-moi d’une héroïne hâlée, tavelée même comme l’abricot de plein vent, puis brune comme l’argile cuite et, comme elle, vernissée sous la couche d’huile protectrice. N’est-ce pas assez, et écrira-t-on, pour vanter l’ingénue: «Son sein charmant, son épaule lustrée et sombre comme la sauce du civet...»
Les excès, les erreurs d’une mode tenace permettent que l’on voie changer l’arc-en-ciel restreint des fards, qui s’éloigne avec une croissante répugnance de tous les rouges et les roses apparentés au violet, ou nourris d’un peu de mauve. Rouvrant la boîte où dorment d’anciens maquillages de scène, je m’étonne qu’un «compact» que je nommais «rouge» doive tant à la pourpre du fuchsia, et qu’un bâton de raisin (on appelait ainsi, autrefois, le rouge à lèvres, nda) laisse aux lèvres le sang violacé des cassis. Ils datent des derniers jours de l’époque mauve, où la peinture médiocre, elle aussi, chavira dans un bain de douceâtres héliotropes. Une nuée lilas plane sur les toiles héroïques de Detaille, et les Boldoni inférieurs – il y en a des supérieurs – restent infestés de reflets mauves qui collent aux robes roses, glacent les satins noirs et les chairs féminines.
Quitter le clair de lune pour l’aube citrine et les feux du couchant, ce n’est pas faire mieux. En matière d’artifice, nous n’améliorons que la qualité. Le reste est affaire de mode, d’accoutumance, d’abréviation. Vous préférez, Madame, le Peau-rouge actuel au Pierrot taché de carmin hectique? Moi aussi. Mais l’ocre, la nuance capucine, l’acajou, le cuivre clair, deux, trois sortes de rose rouillé, ne sont pas d’un maniement plus facile que ne le furent, en leur temps, les couleurs dépréciées. Il n’y a qu’à vous voir. Qui donc a dit que la femme, pourtant vouée à perpétuer l’espèce, n’avait pas le sens de l’avenir? Vous vous maquillez comme s’il était question de briller une heure et de mourir après. Maquillez-vous devant moi, je marque les fautes. Ainsi qu’il convient, le rouge gras d’abord, toujours trop loin de l’œil, toujours trop près du nez. La poudre, ensuite. La poudre «Dieu qu’elle est jolie». Si ce n’est pas son nom, c’est le cri dont vous l’avez saluée en la jugeant sur sa beauté intrinsèque, comme une robe ou une pendule. Sur votre rouge gras, puis sous le rouge sec, mi-laque chinoise, mi-tomate mûre, qui vous mit le feu aux pommettes, elle imite assez bien le velours, velours des plus sombres pêches... Mais qu’adviendra-t-il de cette ténébreuse fraîcheur après le second, le troisième, le quatrième raccord? Souvenez-vous que se maquiller c’est prévoir, et que Renoir, divinateur, ménageait quinze ans, vingt ans à l’avance, la couleur future, le mûrissement de ses toiles. Je ne vous en demande pas tant. Attention à votre grand œil d’ingénue! Ces joncs amovibles, vos cils postiches, se mirent dans son azur, qui n’y gagne ni en expression ni en intelligence, croyez-moi. Encore si par économie, découvrant Pierre pour couvrir Paul, vous vous plantiez en guise de cils, au lieu de les acheter à prix d’or, les sourcils qu’inexplicablement vous vous arrachez... achevez votre œuvre: le rouge à lèvres, maintenant, brandon ardent qui ne fond point la neige de votre denture. L’ensemble? Pas mal. Pas très bien non plus. Non, ne corrigez rien, ce qui pêche est irrémédiable. Car un maquillage bronze clair, pomme d’amour, bistre, habille votre visage délicat et septentrional, fouillé, à menton pointu, à narines ciselées profondément, votre visage qu’il attriste et empâte, votre visage fait pour des artifices plus fins. Souvenez-vous que Le chef-d’œuvre inconnu (nouvelle de Balzac, intégrée dans La Comédie humaine en 1846. Le chef-d’œuvre inconnu a inspiré le film de Jacques Rivette, La belle Noiseuse, nda) disparut sous les empâtements et les surcharges que lui infligeait un peintre en délire! Laissez ces déguisements épais à la sereine orientale rondeur, à la sculpture superficielle des beautés féminines que je nomme les «négresses blanches». Elles sont légion, par chance. Mais pour vous, Madame, tout est à recommencer. Par l’essai réitéré, par le choix, le calcul, atteignez à la connaissance de votre propre secret, libérez une éloquence cachée, et un maximum de durée à ce quotidien miracle: un maquillage réussi.