Morte à l’âge de 27 ans, cette anticonformiste éprise de libertés a ouvert la voie du journalisme et de la littérature de voyage aux femmes suisses. Née dans le quartier des Grottes à Genève, où une rue porte aujourd’hui son nom, Isabelle Eberhardt est la fille illégitime d’une noble russe d’origine allemande et, probablement, d’un pope défroqué né en Arménie, précepteur des enfants que sa mère avait eus avec un général russe. Érudit, polyglotte, inspiré par la vision du monde de Tolstoï et ouvert aux idées anarchistes, il l’élève comme ses frères. Isabelle parle le russe, bien sûr, mais aussi l’allemand, le français, l’italien, l’arabe et le turc. Dotée d’un imaginaire puissant et avide d’ailleurs, elle publie ses premiers textes à 18 ans. La plupart décrivent une Algérie qu’elle ne connaît alors qu’à travers les récits de ses deux frères engagés dans la Légion étrangère. En 1897, elle s’y rend avec sa mère, s’y installe et se convertit à l’islam, expérience qu’elle relate dans une nouvelle intitulée Silhouettes d’Afrique. Les oulémas. Dès lors, elle parcourt le Maghreb et les immensités sahariennes, partage le quotidien des bédouins et des marabouts qu’elle consigne dans ses Journaliers. Tantôt femme, tantôt habillée en homme, elle tente de vivre de sa plume et signe ses textes sous plusieurs pseudonymes, dont celui de Mahmoud Saadi, cavalier érudit. En 1900, elle rencontre l’amour de sa vie: Slimène Ehnni, spahi musulman de nationalité française. L’année suivante, victime d’une tentative d’assassinat, elle doit rentrer à Marseille. En 1902, après avoir épousé Slimène, Isabelle réalise enfin son rêve et retourne dans ce «pays des sables» qui l’avait bannie en raison de sa vie jugée scandaleuse. Elle y retourne en tant qu’envoyée spéciale de l’hebdomadaire franco-arabe L’Akhbar, dirigé par Victor Barrucand, qui éditera son œuvre littéraire après sa mort. Elle se rend à Aïn Sefra, en Algérie, où un conflit frontalier oppose le Maroc et la France, et y noue une amitié avec le général Lyautey. En octobre 1904, une crue d’une rare violence l’emporte. Son corps n’est retrouvé que deux jours plus tard. Elle repose à Aïn Sefra sous une double identité: Isabelle Eberhardt et Mahmoud Saadi. C’est Hubert Lyautey qui fera rechercher ses manuscrits dans les décombres de sa maison, permettant à son œuvre de lui survivre. Sylvie Gardel
Je venais de traverser l’une de ces crises morales qui laissent les âmes abattues, comme repliées sur elles-mêmes, inaptes pour longtemps à percevoir les impressions agréables, – sensibles seulement à la douleur… Et cependant, de tous les voyages que je fis, celui du Sahel tunisien fut peut-être le plus calme. A peine installée dans le train de Sousse, j’éprouvai une sensation singulière d’apaisement subit… Et ce fut avec la grande joie des départs que je quittai Tunis. Le train s’en va, lentement, paresseusement, s’arrêtant à tout bout de champ, en de jolies stations très verdoyantes. Maxula-Radès d’abord, tout près encore, avec ses maisonnettes blanches sur la grève battue par les vagues qui arrivent du large, tandis que vers le Nord-Est brille le miroir immobile du lac. Puis, le lieu de villégiature aristocratique des musulmans riches: Hammam Lif. Plus loin, le chemin de fer s’engage dans la campagne, s’éloignant de la côte. Ici, je retrouve avec joie les aspects familiers du pays bédouin; collines rougeâtres, champs que les moissonneurs arabes laissent tout dorés de chaumes, pâturages gris avec les troupeaux et les bergers nomades… Çà et là une immobile et bizarre silhouette de chameau… Parfois, sur un petit pont de fer, le train franchit quelque oued inconnu, desséché par l’été et envahi par les lauriers-roses étoilés de fleurs. Mais après Bir Bou Rekba, la voie se rapproche de nouveau de la mer que nous apercevons, calme et violette, très haut sous le ciel implacable de midi. Des deux côtés, ce sont, des prairies très vertes et de petits bois d’oliviers, dépouillés de leur suaire de poussière estivale par les premières pluies d’automne. La côte basse se découpe en larges anses gracieuses, en caps dentelés d’un vert tendre, sur l’azur lilacé, immobile, du golfe de Hammamet. Çà et là, un petit village de pêcheurs posé sur un cap ou au fond d’une anse, tout laiteux de chaux immaculée, se reflète dans l’eau profonde. Aspects calmes d’un pays sans âge et sans caractère excessif. Il serait difficile de savoir sur quel point du globe on se trouve si, à chaque passage à niveau l’on n’apercevait, immobiles sur leurs chevaux maigres et hérissés, les Bédouins roulés dans les plis lourds du sefseri qui, en Tunisie, remplace, pour le peuple, le burnous (grand manteau de laine sans manches, à capuchon, ndlr) des Algériens… Figures sèches et bronzées, souvent imberbes, au type très accusé de race berbère… Regards indifférents, sombres pour la plupart. Depuis Bouficha, nous entrons dans les oliveraies immenses qui couvrent le Sahel tunisien. Dans la nuit chaude et silencieuse, après Menzel Dar Belouar, de la campagne endormie commence à monter vers nous une odeur aromatique, mais lourde et écoeurante: nous approchons des huileries nombreuses de Sousse. J’allais là-bas, sans y connaître personne, sans but et sans hâte, sans itinéraire fixe surtout… Mon âme était calme et ouverte à toutes les sensations aimées de l’arrivée en pays nouveau.
Sousse, une ville arabe, tortueuse et charmante, étagée sur une colline haute, enclose encore d’une muraille sarrasine, crénelée et d’une blancheur neigeuse. Sur le versant de la colline, en dehors des remparts, des cimetières immenses, entourés de haies de figuiers de Barbarie, brûlés et jaunis par le soleil. Plus haut encore, les toits rouges et les bâtiments longs et bas du camp des tirailleurs. Sousse est jolie. Jadis, elle s’appelait El Djohra, «la perle». Maintenant on l’appelle Souça, «le ver à soie». De Sousse à Monastir, la route descend vers la mer, qu’elle borde de jardins et de masures italiennes. Puis, elle s’engage dans une campagne déserte et morne, faite de champs infertiles coupés de petites sebkha (dépression inondable, ndlr) salées, toutes blanches. Pour la première fois, cette région désolée m’est apparue, sous un ciel bas et chargé de nuages… et elle s’étendait, livide, sinistre, à la tombée d’une nuit d’automne… Mais bientôt, les jardins recommencent, et nous passons entre des forêts d’oliviers abritant les abreuvoirs où les petites Bédouines mènent tous les soirs leurs troupeaux et leurs chevaux indociles. Monastir reste cependant une ville unique, d’un charme et d’une tristesse particulière. Un peu en retrait sur la mer, comme toutes ces cités arabes des côtes basses, bâtie sur un terrain salé et salpêtré, avec ses maisons grisâtres, à un étage, et ses rues sans pavé, Monastir ressemble aux mélancoliques oasis sahariennes, et serait à sa place sur le bord de quelque chott (lac salé, en Afrique du Nord, ndlr) de l’Oued Rhir étrange… Mais la côte y est bordée de brisants, et l’on entend sans cesse gronder la mer, autour du promontoire élevé de la Kahlia, qui sépare la vieille ville du petit port moderne… Ce murmure éternel, cette plainte profonde et douce, il me semble l’entendre encore, après des années, tellement sa musique me charma alors, durant mes courses solitaires et nocturnes et mes longues rêveries sur la grève.