Paris, 25 février 1900.
Il y a là, devant moi, sur le mur, un plan de Bône que Khoudja m’a envoyé à Cagliari, et, sur ce plan, un point que j’ai noté, un point qui éveille en moi un souvenir poignant. Cimetière indigène (la mère d’Isabelle Eberhardt repose au cimetière musulman de Bône, nda). Ces deux mots si simples piqués sur cette vulgaire carte routière m’ont déjà donné à plusieurs reprises ce frisson intérieur qui, pour moi, est l’une des conditions essentielles de l’hygiène morale. Et je vois, en ces instants bénis, se dresser devant moi le fantôme aimé de cette Anneba (Bône) qui me fit rêver pendant deux années, là-bas, sur la terre de l’exil…
Ainsi la grande âme que j’ai sentie plusieurs fois surgir en moi est bien en une mystérieuse incubation. Et si je veux, je puis faire qu’elle apparaisse un jour en une floraison superbe.
Louange à la souffrance du coeur! louange à la mort, fécondatrice des âmes endeuillées! louange au tombeau silencieux qui est non seulement la porte de l’éternité pour ceux qui s’en vont, mais encore celle du salut pour les âmes élues qui savent se pencher sur ses profondeurs mystérieuses! louange à la tristesse et à la mélancolie, ces divines inspiratrices!
Loin de moi le désespoir lâche et la coupable indifférence! loin de moi l’oubli! Par quelle aberration les silhouettes consolatrices des deux collines funéraires d’Anneba et de Vernier (le tuteur d’Isabelle Eberhardt, Alexandre Trophimowsky, repose au cimetière de Vernier, près Genève, nda) ont-elles pu, parfois, s’effacer de mon souvenir, devenir presque inexistantes? Pourquoi?
Non, loin de moi, les tâtonnements de mon adolescence maladive! Loin de moi cet esprit jouisseur et vulgaire qui n’est pas de moi, qui me vient du désordre et qui est ma perte.
L’horizon ainsi compris, si un jour se dissipent les nuages de Genève, sera resplendissant comme ceux de jadis, là-bas, aux premiers réveils de mon intelligence, quand j’admirais les couchants mélancoliques derrière la haute silhouette du Jura morose, et quand je cherchais à deviner le grand mystère de mon avenir.
Venez à moi, souvenirs, je ne vous chasserai pas. Venez, éveillez en moi la flamme sacrée qui doit un jour consumer toutes les impuretés de mon âme et la faire surgir forte et belle, prête pour l’éternité. Rêves incohérents et singuliers, rêves qu’on ne saurait traduire, vous êtes toute ma raison d’être en ce monde…
29 mars, 6 h. 1/2 soir.
Certes, mon âme traverse une période d’attente; les sensations douloureuses de l’heure présente ne dureront pas; la réalité sombre de ma vie parisienne actuelle aura un réveil!
Dans un mois peut-être, je m’en irai là-bas, dans le grand désert vague, chercher des impressions nouvelles, chercher les matériaux qui serviront à l’oeuvre que je voudrais édifier. Mais toute mon éducation morale est à refaire. Je devrais m’inspirer des grandes idées évocatrices du passé, et de la foi islamique, qui est la paix de l’âme.
Certes, au bout de tout il y a le silence et il y a le tombeau. Mais tout ce que j’ambitionne servira à adoucir les péripéties de ce drame inexplicable qui a nom la vie, et qu’il faut bien jouer.