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Les pleurs d’amandiers

Sirocco, poussière et fanaux d’étoiles; puis l’eau claire d’Aïn Bessem, les dattiers, la voix du muezzin. Bou Saâda resplendit, El Hamel console, et l’on quitte déjà avec, en écho, deux vieilles amours au seuil d’une ville qui pleure ses amandiers.

 30 minutes de lecture
Les pleurs d’amandiers
Membres de la tribu des Ouled Naïl assis dans le lit en partie asséché de l’oued Bou Saâda, à proximité du pavillon du peintre français Etienne Dinet, 1909 ou 1910. (Autochrome). © Frédéric Gadmer (1878-1954), Musée départemental Albert-Kahn

Fuyant la banalité d’Alger, son bruit et sa foule, j’ai voulu revoir le sud, le pays du silence bienfaisant, revivre, ne fût-ce qu’un instant, la vie libre de là-bas, que je regrette depuis si longtemps, dans l’atmosphère hostile des grandes villes embourbées de «civilisation». Et très vite, presque furtivement, je suis allée jusqu’à Bou Saâda, assoupie sur les bords de son oued tranquille, enchâssée dans la verdure de ses jardins. Ce fut une courte, une rapide succession de visions, comme des voiles brusquement soulevés et aussitôt retombant sur des coins de pays très dissemblables. D’abord, sous un ciel noir embrumé par le sirocco, la silhouette de Bordj Bou Arreridj, avec sa vieille citadelle rougeâtre, petite ville, perdue dans l’immensité de la plaine dénudée déjà par les moissonneurs. Dans une boutique envahie de mouches, sur un banc brûlant, un court repos d’à peine une heure. Le marchand est un Soufi de la tribu des Zegoum. Attristés tous deux – chacun à notre façon –, nous parlons du pays qui resplendit là-bas, très loin, sous le prestigieux soleil. Puis, tout de suite, il faut repartir dans une carriole branlante, couverte en planches, attelée de deux rossinantes faméliques et conduites par le nommé Bou Guettar, cocher qui ressemble à un brigand. La chaleur est accablante; un essaim de mouches nous poursuit; la voiture à des soubresauts épileptiques… cependant, cela vaut toujours, mieux que la «voiture de poste». 

J’ai pour compagnon de route et pour guide Si Abou Bekr, homme d’une quarantaine d’années, maigre et d’aspect souffreteux, avec un visage bronzé et ascétique, au regard renfermé et triste, presque sombre. Cet homme, fondé de pouvoir de la maraboute (personnage religieux réputé pour sa sainteté. Par extension, bâtiment abritant le tombeau du saint, alors synonyme de koubba, ndlr) vénérée de Bou Saâda et qui a la direction d’immenses richesses, porte des gandoura (tunique sans manches portée sous le burnous, ndlr) et des burnous très blancs (grand manteau de laine sans manches, à capuchon, ndlr), mais usés et d’une grande simplicité. Son genre de vie est celui d’un pauvre, mais il jouit d’une grande sérénité d’esprit. Assis tous les deux à l’arrière de la voiture, les pieds ballants dans le vide, nous parlons très insouciamment des choses du Sud, touchant la foi et la jurisprudence de l’Islam. Si Abou Bekr sait parfaitement qui je suis: il connaît mon histoire, et après avoir très attentivement examiné mon cas, il approuve mon genre de vie… Cependant, je ne puis contenir ma joie à voir le ciel s’éclaircir et le paysage changer progressivement, à mesure que nous avançons vers le Sud… Le pays devient plus âpre et plus désert. Nous apercevons quelques rares hameaux en toub (terre crue, ndlr), perchés sur le flanc des collines arides. A mi-chemin, sur le bord de l’oued M’sila, il y a un relai, et le bordj (lieu fortifié, ndlr) carré, avec sa grande porte cochère, bâti au-dessus de la rivière qui coule murmurante, entre un dédale de lauriers-roses et de roseaux, donne à cette halte de Medjez un faux air de caravansérail saharien. Mon teint me fait prendre pour un Kabyle, et un des habitants de Medjez s’obstine à me parler dans cette langue, m’affirmant qu’il m’a vue à Tizi Ouzou, où je ne suis jamais allée… Je le laisse dire, en attendant le départ, et quelques petits incidents de ce genre me font rire dans ma gaieté retrouvée.

Nous repartons, et nous essayons de dormir, moi juchée sur une caisse, et Si Abou Bekr roulé en boule au fond de la voiture… Sommeil vague, troublé à chaque instant, rêves informes, mélangés de bribes de réalité. Enfin, avant l’aube, nous arrivons à M’sila. Nous suivons, à pied, une longue allée de mûriers, et nous arrivons à une grande placé sillonnée de petits ruisseaux où chantent les crapauds. Au fond, il y a des bâtisses en toub et, devant un grand café maure, des citadins dorment sur des nattes, fuyant la chaleur de leurs maisons. Nous aussi, après avoir échangé des salaam avec des gens que je ne connais pas et qui, dans mon demi-sommeil, me semblent des fantômes, nous nous étendons sur une natte propre.

… J’entends encore, comme de très loin, la voix impérieuse d’un homme qui est pourtant tout près, sur le seuil du café, et qui réveille les dormeurs: «La prière vaut mieux que le sommeil!» Des formes blanches se remuent, s’étirent, se lèvent. Des bidons en fer blanc sonnent contre les margelles des fontaines. Puis, tout sombre dans le néant d’un sommeil accablé… 

Midi. Les murs en toub grisâtre coupent de leurs lignes droites, monotones, le ciel d’une pâleur incandescente. Dans les ruelles pulvérulentes, près des murs lépreux, lézardés, sans âge, dans l’ombre courte et bleue, des hommes en burnous terreux dorment pêle-mêle avec les chèvres noires. Seules, les mouches pullulent sur les immondices desséchées, sur les visages en sueur, sur les loques fauves. Tout dort et tout halète dans l’écrasante chaleur. Dans son lit de pierres blanches, l’oued coule avec un tout petit murmure clair et, au loin, les jardins de Boudjemline, d’un vert ardent, s’étalent voluptueusement. Sur le pont en fer, le hideux pont gris, un vieux mendiant aveugle, accroupi, secoue lentement son bendir (grand tambour sur cadre au timbre nasillard produit par une membrane sous laquelle sont placées des cordes de tension rudimentaires que l'on frappe des mains, ndlr) sonore et, dans l’immense sommeil alentour, ces coups sourds ponctuent la lamentation du vieux, pour qui il n’est plus d’heures: «Au nom de Sidi Abdelkader Djilani, maître de Bagdad et seigneur des hauts lieux, faites l’aumône, ô musulmans!» A l’infini, l’aveugle répète sa litanie que personne n’entend, à laquelle personne ne répond…

Dans un renfoncement de murailles frustes, sur une natte, deux hommes étendus semblent conférer mystérieusement… Sans doute quelque grave question, la politique compliquée du Sud, ou même, il se pourrait, un complot… Mais non. Tout simplement l’un d’eux, mince taleb (étudiant en religion et enseignant d’école coranique, en général attaché à une zaouïa, ndlr) à barbe noire, encapuchonné de blanc, explique à son compagnon l’origine du rêve. «L’âme, dit-il, est ce qui anime le corps. Le créateur l’enlève parfois, soit momentanément, comme dans le sommeil, soit, définitivement, comme dans la mort. L’âme est une substance lumineuse qui exhale des rayons dès qu’elle est délivrée des entraves de la chair. Alors, suivant que ces rayons tombent dans le monde visible, sur la terre, ou qu’ils se dirigent dans l’au-delà, le dormeur voit les villes, les pays, les arbres, les fleurs, les hommes, les prophètes et les armées qui peuplent la terre… Dans l’au-delà, il perçoit quelquefois des parcelles de l’inconnu d’après la mort… Puis, les rayons s’éteignent et l’âme rentre dans son obscure prison charnelle…» Et, dans l’accablement de M’Sila endormie, les deux sophistes continuent d’égrener tout doucement, avec leurs airs de mystère, leurs dogmes de jadis, au milieu de l’immuable décor de terre et de soleil…

Après le coucher du soleil. Dans une salle caduque en vieille toub usée, enfumée, sous les solives noires du toit, cinq troncs d’arbres à peine équarris à la hache, portant encore les robustes nervures des maigres arbres du sud, se groupent en une famille étrange. Une pauvre lampe fumeuse éclaire trois hommes encapuchonnés qui tapent des bendir craquelés et se balancent en cadence, en psalmodiant lentement les litanies du grand saint de Bagdad, Sidi Abdelkader… Et la lueur rouge de la lampe promène doucement leurs ombres déformées sur les murs bruts où courent parfois de petits scorpions jaunes furtifs ou des tarentes grises. Tout autour, sur des nattes, les corps drapés s’entassent, se contournent en des poses indolentes; des profils d’aigle se tendent vers les chanteurs; de longs yeux d’ombre noire ou d’or roux se ferment à demi… Deux délicieuses petites filles bronzées, vêtues d’éclatantes robes vertes, avec des agrafes d’argent et des foulards de soie rouge brodés d’or sur leurs cheveux, noirs, écoutent, attentives, sérieuses, debout au milieu du café maure, Tebberr et Oum Henni, Poudre d’Or et Mère de la Paix, les deux petites du cafetier.

… Dans une ruelle ombreuse, une porte s’ouvre sur une cour vaguement éclairée. Accroupies le long du mur, en robes claires, parées comme des idoles, ruisselantes de pièces d’or, elles gardent de longues immobilités de statues, l’oeil vague dans la fumée des cigarettes… Parfois un burnous passe, se faufile, disparaît dans la cour, burnous blanc de M’sila, burnous bleu de deïra (cavalier employé par un «chef indigène» ou par une administration, ndlr)… Alors l’une des idoles se lève avec un grand cliquetis de bijoux, et suit le visiteur dans l’ombre chaude des cellules pauvres. Et M’sila s’endort ainsi, maraboutique et prostituée, assoupie et ardente, dans la lourde chaleur de la nuit. Les bendir, les vieilles cantilènes religieuses et les sonnailles des bracelets des Ouled (descendants, ndlr) Naïl la bercent doucement.

M’sila est charmante comme un ksar (village fortifié le long des oueds, au débouché des torrents montagnards, ndlr) saharien. L’oued qui porte son nom la coupe en deux, coulant au fond d’un ravin large et profond, sur des galets. Un pont en fer relie les deux M’sila. Nous sommes dans la nouvelle, de construction récente, où les rués sont larges, où il n’y a pas de coins d’ombre et de mystère, et où tout – même la commodité – est sacrifié au goût du Roumi (nom donné aux chrétiens et généralement aux Européens par les musulmans, ndlr) pour les lignes droites. Sur l’autre rive, c’est la vieille ville, entassée, chaotique, avec toutes ses maisons en toub noirâtre et ses rues sans nom, sans alignement et sans pavés, délicieuses d’imprévu et toutes semblables pourtant. 

Toute la journée le sirocco souffle; le vent brulant, dévorant, ne nous a plus quittés depuis la géhenne embrasée des Portes-de-Fer. Les lointains sont enflammés et déformés, et la poussière s’élève en tourbillons gris qui s’enfuient sur les routes. Les mouches bourdonnent furieusement et piquent, excitées par la chaleur. Seule, la mosquée, située sur le bord de l’oued, et dont les fenêtres s’ouvrent sur l’eau, garde encore un peu de fraîcheur, et c’est là que nous nous réfugions pour toute la journée… Vers le soir, le vent change brusquement de direction et, pendant que Si Abou Bekr s’en va quérir des montures et faire quelques visites, je vais m’asseoir seule sur la berge élevée de l’oued. Le ciel est presque tout à fait pur maintenant, et l’air s’est rafraîchi. Le soleil se couche dans une brume légère, vaguement jaunâtre encore, au-dessus de la grande plaine nue qui est l’entrée occidentale du Hodna (région située à l'est-nord-est des Hauts Plateaux dans le centre de l'Algérie, ndlr). En face de moi, se profilant en brun chaud sur le lilas translucide de l’horizon, se dresse la vieille M’sila, environnée de jardins très verts et très épais, tandis que derrière moi les maisons de la nouvelle ville se détachent, presque en or, sur les teintes rose doré du couchant. Des femmes descendent dans le lit de l’oued, drapées d’étoffes bleues ou rouges, portant des peaux de bouc ou de lourdes amphores en terre poreuse… Marchant pieds nus dans le gravier le sable, elles ont des glissements d’apparitions et ajoutent une note spéciale à ce paysage d’un charme paisible, doucement mélancolique. Là encore, à la griserie très réelle du lieu et de l’heure, vient s’ajouter, pour moi, celle du souvenir, des évocations d’ailleurs, de ces régions dont celles que je traverse maintenant semblent n’être que le pâle reflet. Les M’sila n’ont point la grâce étrange et l’attrait mystérieux des jeunes filles qui s’en vont à la brune chercher l’eau fraîche des puits, dans les jardins enchantés du Souf…

Ah! si les crépuscules d’été en Afrique duraient indéfiniment, et si la despotique sottise des hommes épris de banalité ne venait pas troubler les rêves du poète! Mais les chevaux sont là, devant la mosquée, et il faut partir. On me donne une belle jument blanche, sellée de filali (cuir de mouton tanné, ndlr) rouge, et nous descendons dans le lit de l’oued. Il y a là des petits garçons nus et bronzés qui baignent des étalons, et leurs bêtes ardentes dilatent leurs naseaux et se cabrent, saluant d’un hennissement sonore ma jument qui frémit. En face, dans le vert velouté des jardins où se dressent quelques têtes échevelées de dattiers, des koubba (édifice coiffé d’une coupole abritant le tombeau d’un saint, ndlr) sont tapies, petites et de formes étranges, bâties en toub. L’une d’elles ressemble à une pagode chinoise, avec ses toits superposés et sa pointe bizarre, et j’aime à y voir les vestiges d’un art autochtone, antérieur à l’Islam, très sauvage et très étrangement troublant. Un taleb, monté sur une mule sage qui porte nos bagages, nous accompagne. Nous sortons de l’oued et nous jetons un dernier regard à M’sila ayant d’entrer dans la grande plaine.

Isabelle Eberhardt

par Isabelle Eberhardt

Isabelle Eberhardt (1877–1904) est une écrivaine et exploratrice suisse, figure singulière du voyage au féminin. Née à Genève dans un milieu anarchiste, elle adopte très tôt une vie libre, s'habillant en homme pour voyager seule. Convertie à l'islam soufi, elle parcourt l'Algérie et le Sahara sous le nom de Si Mahmoud Saadi, dénonçant l'injustice coloniale dans ses récits. Elle meurt à 27 ans dans une crue à Aïn Sefra, laissant une œuvre posthume marquante.

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