Sept Logo

www.sept.info/eberhardt-notes-route-episode-4

Retour

Là où la poudre parle bas

Vue du désert près de la ville algérienne d’Aïn Sefra, parfois appelée «la porte du désert», située au nord du pays entre le Sahara et les montagnes de l’Atlas. En 2018, phénomène rare, de la neige a recouvert les plus hauts sommets.  © Joshua Stevens / NASA

À l’automne 1903, Alger s’assoupit dans la torpeur quand la nouvelle du combat d’El Moungar bouleverse la ville. Le Sud-Oranais s’ouvre alors aux reporters, entre gares-bastions et oasis fragiles, villages éphémères et ksour mourants. Blessés de la Légion, mokhazni en alerte, enfants du désert et marabouts révèlent une frontière instable, où l’écho des razzias se mêle à la poussière rouge et au silence des tombeaux.

 44 minutes de lecture

Aïn Sefra, fin septembre 1903. Les derniers jours de l’été s’égrenaient monotones. Sous l’accablement d’un ciel sans nuages, Alger dormait. Les rues, où les passants étaient rares, semblaient plus larges, et des essaims de mouches bleues bourdonnaient dans l’ombre brève des maisons. Les collines de Mustapha se voilaient de poussières ténues, et les blancheurs laiteuses de la haute ville s’éteignaient. Là, pourtant, dans les ruelles étranglées, la vie continuait ardente, ivre de lumière et de couleur, avec les étalages de fruits et d’étoffes, et le chant pensif des rossignols captifs devant les cafés maures. Un lourd ennui pesait sur Alger, et je me laissais aller à une somnolence vague, sans joie et sans chagrin, et qui, sans désirs aussi, aurait pu avoir la douceur de l’anéantissement. Tout à coup, le combat d’El Moungar survint, et, avec lui, la possibilité de revoir les régions âpres du sud: j’allais dans le Sud-Oranais, comme reporter… Le rêve de tant de mois allait se réaliser, et si brusquement!

Le long voyage en chemin de fer, à travers tout l’ouest et le sud-ouest de l’Algérie, fut charmant. Dans la première émotion joyeuse du départ, j’eus quelques heures de repos et de rêverie. Il est ainsi, à certaines époques de la vie, des instants où rien d’extraordinaire ne survient, mais qu’on n’oublie jamais dans la suite, car ils sont d’une indicible douceur. C’était à Perrégaux où il faut attendre le train d’Arzew qui descend vers le sud. Perrégaux n’est qu’un bourg espagnol serti de grands jardins verts, au milieu d’une immense plaine fertile. Pourtant, ce coin très quelconque du Tell algérien (le terme arabe «tell» (hauteur) désigne au Maghreb toute la frange «utile» des reliefs proches du littoral, il s'oppose au Sahara (désert) incluant les Hautes Plaines steppiques, ndlr) me parut souriant, presque beau. Le jour déclinait, limpide, sur le calme de la campagne. Une haute colline barrait l’horizon qui s’allumait peu à peu. Au sommet, il y avait une petite chapelle de Sidi Abdelkader de Bagdad, qui semblait toute rose, entre quelques silhouettes d’oliviers gris. Là, dans l’herbe desséchée, des pierres brutes se cachaient: le cimetière musulman, un lieu de mélancolie calme, sans rien de funèbre… Le soir, j’allais m’étendre sur une natte, devant un café maure. A côté, au-dessus de la porte cochère d’une hôtellerie espagnole, on lisait en gros caractères maladroits: Defendido entrar gitanos, entrée interdite aux gitans. En face, un mur nu se profilait sur l’opale rose du couchant. Accroupis à terre, des Arabes nomades rêvaient. Dans l’air chaud, des senteurs connues traînaient, les senteurs du pays bédouin, aux soirs d’été: fumée de thuya ou de genévrier, odeurs de peaux de boucs, de goudron, de chairs bronzées en moiteur. Et moi, je goûtais la volupté profonde de la vie errante, la joie d’être seule, inconnue sous le burnous (grand manteau de laine sans manches, à capuchon, ndlr) et le turban musulmans, et de regarder en paix le jour finir en des lueurs rouges sur la simplicité des choses, dans ce village où rien ne me retenait, et que j’allais quitter à la tombée de la nuit.

Après, ce furent de nouveau des heures longues à la fenêtre du wagon, à travers des pays toujours plus déserts et plus âpres, à mesure que le petit train lent descendait vers le sud. Des villages et des bourgs passèrent dans la nuit lunaire, rapides, furtifs, comme des visions. Vers le milieu de la nuit, ce fut la triste Saïda, où tant d’épaves humaines viennent chercher l’oubli sous la capote anonyme de la Légion étrangère. Puis, la rude grimpée des hauts plateaux, sur la voie en lacets. Les deux machines du train s’essoufflaient, hoquetaient comme des bêtes poussives. En haut, à l’entrée de l’immense plaine nue, deux marabouts jumeaux semblaient monter la garde. Des haltes en rase campagne, pour des villages qu’on ne voyait pas ou pour de lointains douars (initialement groupement de tentes, puis circonscription administrative rurale dès 1863, ndlr): Aïn el Hadjar, Bourached, Tafaroua…

Enfin le jour s’alluma, dans un ciel vert et rouge, sur les petites dunes livides du Kreider. Et ainsi indéfiniment, c’était toujours la monotonie grave, la tristesse, et aussi le grand charme poignant de la plaine du sud, avec ses rares touffes d’alfa coriace et ses arbrisseaux rampants, gris sur le sol de sanguine. Des chaînes de montagnes fuyaient au loin, à peine distinctes, diaphanes. Le soleil se leva, et nous arrivâmes en face de l’arête robuste du djebel Antar s’avançant dans le vague des horizons plats. Au pied de cette haute muraille bleue, ce fut Mécheria, quelques toits roses, quelques maigres arbres jaunis, puis, tout de suite après, plus rien, de nouveau le vide de la steppe où se jouaient les lueurs irisées du matin. Les gares esseulées avaient, dès le Kreider, changé d’aspect: c’étaient maintenant de hautes petites bastilles flanquées de miradors gris, fermées de lourdes portes en fer... Enfin des montagnes surgirent de l’azur chaud des lointains: le djebel Mektar, le Mir el Djebel, les monts de Sfissifa. Au-delà, vers l’ouest, c’était le Maroc. De grandes dunes rougeâtres montèrent à l’assaut du Mektar, comme des vagues déferlantes. Une ceinture de verdure bleuâtre enserra les hauts bâtiments en briques de la redoute. Vers la droite, quelques maisons sahariennes en toub (pisé), serrées les unes contre les autres, des touffes de figuiers noirs, quelques silhouettes de dattiers, quelques marabouts blancs. Nous stoppions enfin à Aïn Sefra, où je ne devais que passer.

Isabelle Eberhardt

par Isabelle Eberhardt

Isabelle Eberhardt (1877–1904) est une écrivaine et exploratrice suisse, figure singulière du voyage au féminin. Née à Genève dans un milieu anarchiste, elle adopte très tôt une vie libre, s'habillant en homme pour voyager seule. Convertie à l'islam soufi, elle parcourt l'Algérie et le Sahara sous le nom de Si Mahmoud Saadi, dénonçant l'injustice coloniale dans ses récits. Elle meurt à 27 ans dans une crue à Aïn Sefra, laissant une œuvre posthume marquante.

La suite de cette histoire est payante.

Abonnez-vous

Et profitez d'un accès illimité au site pour seulement CHF 7,00  /mois.

Vous avez déjà un abonnement? Connectez-vous!
Voir nos abonnements

Achetez cet article

Dès 2 francs, fixez vous-même le prix pour accéder à ce récit et soutenez-nous sans engagement.

Paiement rapide et sécurisé avec Stripe

se connecter avant de poursuivre

Déjà abonné?

Connectez-vous afin d'accéder à ce contenu.

Tous les hashtags

Inscrivez-vous à nos lettres d'information

Inscrivez-vous à nos lettres d'information et lisez un extrait gratuit de nos récits lors de leur mise en ligne. Tenez-vous également informer de la sortie de chacun de nos mooks et de nos livres.

Nos partenaires

Union des éditeurs de voyage indépendants

Union des éditeurs de voyage indépendants

Les meilleurs éditeurs de voyage du monde

Association Films Plans-Fixes

Association Films Plans-Fixes

Réalisation de portraits filmés de personnalités connues ou non de Suisse romande

Le Livre sur la Place

Le Livre sur la Place

Principal festival littéraire de la rentrée se tenant à Nancy

Fondation Aventinus

Fondation Aventinus

Soutient la diversité médiatique en Suisse romande

Baiutti

Baiutti

Le bâtisseur contemporain

BCF

BCF

La banque cantonale de Fribourg

Canton de Fribourg

Canton de Fribourg

La culture au service des Fribourgeois

Canton de Vaud

Canton de Vaud

La culture au service des Vaudois

DIMAB

DIMAB

Votre partenaire BMW, MINI et ALPINA pour Vaud, Valais et Fribourg

Events Sugiez

Events Sugiez

Créateur d’espaces de fêtes

Fondation Fabrizio Calvi

Fondation Fabrizio Calvi

Promouvoir le journalisme d’investigation

Fondation Jan Michalski

Fondation Jan Michalski

Pour l’écriture et la littérature

Fotostiftung Schweiz

Fotostiftung Schweiz

Préserver le patrimoine photographique suisse

Histoire et cité

Histoire et cité

Festival romand qui interroge les enjeux historiques contemporains

InForm

InForm

Association dédiée à l’intelligence informationnelle

Journal La Motta

Journal La Motta

Découvrir chaque été Fribourg, autrement

Keystone-ATS

Keystone-ATS

L’agence de presse suisse

Kompreno

Kompreno

Le meilleur du journalisme européen

La nuit de la photo

La nuit de la photo

La Chaux-de-Fonds défend la photographie 

La Semeuse

La Semeuse

Café torréfié à 1000 mètres d’altitude

Les Journées photographiques de Bienne

Les Journées photographiques de Bienne

Festival explorant les nouvelles perspectives de l’image

Morand Constructions Métalliques

Morand Constructions Métalliques

Les experts du métal depuis 1899

Musée gruérien

Musée gruérien

Musée dédié à la culture et à l'histoire de la Gruyère

OLF

OLF

Office du livre de Fribourg

OIKOS & CO SA

OIKOS & CO SA

Cabinet de conseil en financements spéciaux

Photo Basel

Photo Basel

Foire d'art dédiée à la photographie 

Photo Elysée

Photo Elysée

Musée cantonal Vaudois pour la photographie

Raboud Group

Raboud Group

Agencement d’intérieur basé à Bulle

CO 2

CO 2

Saison culturelle CO2 de la Gruyère

Rollin

Rollin

Agence de développement web

TBB

TBB

Scène culturelle majeure d’Yverdon-les-Bains

Vigousse

Vigousse

Hebdomadaire satirique suisse romand

Ville de Lausanne

Ville de Lausanne

Service bibliothèque et archives

Payot libraire

Payot libraire

Grande librairie suisse, indépendante et engagée, au cœur de la vie culturelle romande