Reportage et littérature font souvent bon ménage. Emmanuel Carrère, lorsqu’il rend compte du procès des attentats du 13 novembre à Paris, ou Florence Aubenas quand elle s’immerge dans le quotidien d’une femme de ménage à Ouistreham, ne font rien d’autre que tisser, une maille de réalisme à l’endroit, une maille d’interprétation à l’envers, une réalité imperceptible au premier regard. En travaillant LA forme et LES formes, ces journalistes inspirés se donnent les moyens de mieux révéler, expliquer, contextualiser les faits et, donc, de mieux les faire comprendre.
Cette recette ne date pas d’hier. Elle remonte au moins aux plus belles heures de la grande presse, celles des années qui suivent la Première Guerre mondiale, quand les lecteurs, même les moins ouverts sur l’extérieur, découvrent soudain que les limites de leur champ ou de leur ville ne sont pas une fin en soi. En France, notamment, les quatre quotidiens les plus lus – Le Matin, Le Journal, Le Petit Journal et Le Petit Parisien – s’empressent de dépêcher leurs reporters partout où l’exotisme commande de bousculer la norme et l’instant.
Tout devient possible pour ces « flâneurs salariés », comme on les surnomme alors : les sujets les plus insolites, mais aussi les émoluments les plus confortables. Joseph Kessel et Henri Béraud appartiennent à cette phalange. Aux côtés d’Albert Londres, Blaise Cendrars, Roland Dorgelès, Maurice Dekobra, Pierre Mac Orlan, Édouard Helsey, Géo London, Andrée Viollis, Titaÿna et de tant d’autres, ils font exploser les tirages et remuent les opinions.
Heureuse coïncidence : l’actualité éditoriale nous propose aujourd’hui deux étonnants florilèges de ces figures de proue, deux sommes qui nous en apprennent beaucoup sur la pratique du journaliste en ces temps glorieux, mais aussi sur la personnalité de ces deux parfaits représentants d’un genre à son sommet.
Kessel et Béraud se connaissaient, mieux : ils s’appréciaient. Nés à treize ans d’écart, en 1885 et 1898, ils n’appartiennent pas tout à fait à la même génération, mais fréquentent les mêmes théâtres d’opérations. La guerre de 14-18 d’abord, que le plus âgé commence sous l’uniforme d’un lieutenant d’artillerie et le plus jeune sous celui d’un aviateur de la 39ᵉ escadrille. Puis la révolution irlandaise, dont ils rendent compte tous deux : Kessel dans les colonnes de La Liberté, quotidien conservateur, Béraud dans L’Œuvre, d’obédience ouvertement socialiste.
Ensemble, ils accompagnent et louent ces « hommes qui creusent, sapent et minent les fondements du régime en place et qui, sous la surface de l’Irlande anglaise, construisent dans le secret, le sang et le sacrifice, une Irlande irlandaise » (Kessel). L’entente entre le bretteur facétieux et le boutefeu ambitieux dure près de vingt ans, jusqu’à une nuit mémorable de 1934 où, au restaurant de la Cloche d’or, en présence d’Édith Piaf, les deux amis se fâchent à jamais.
Revenu de bien des illusions, et de Moscou en particulier, Béraud n’a plus de mots assez durs pour blâmer les bolcheviques et leurs supposés alliés : les Juifs, les francs-maçons et cette « émigration de déchets » (l’expression est de lui) où se côtoient, bien sûr, tous les boucs émissaires de la terre. Pour Kessel, l’amalgame est plus que nauséabond : il est intolérable. Son ex-modèle est allé trop loin. Si loin qu’il ne lui faudra qu’un pas pour basculer dans la plus ignoble des collaborations.
Jusque-là peu pressé de choisir son camp, Joseph Kessel effectue, dans le même temps, un mouvement inverse. Opérateur phonique et correspondant de guerre, il ne se contente pas de louer L’Armée des ombres, il en écrit l’histoire, sans parler des Maudru, du Bataillon du ciel et, bien sûr, du Chant des partisans, le plus bel hymne libertaire jamais imaginé. Plus que du côté de Berlin, c’est du côté de Londres qu’il voit l’avenir de son pays d’adoption.
Les deux volumes aujourd’hui réédités datent d’avant cette rupture définitive. Béraud et Kessel sont encore sur la même longueur d’onde mais, paradoxe, ils offrent parfois l’exact contraire de ce pour quoi ils sont passés à la postérité. Avec son monocle d’apparat et ses gilets de bon faiseur, son journalisme de salon et ses joutes meurtrières, Béraud, cette fois, se fait violence et pousse la porte du large : Italie, Allemagne, Albanie, Égypte… Partout, il va voir pourquoi la terre tourne de travers. Son style est efficace, souvent juste, parfois cinglant.
Kessel, lui, grand bourlingueur par essence, familier des bouzkachis, des safaris et des épopées infinies, opère le mouvement inverse. Le temps de son anthologie, il se recroqueville sur lui-même et limite son terrain de jeu à quelques quartiers parisiens. Pendant trois belles années, à la demande de Gaston Gallimard, il dirige Détective, hebdomadaire de faits divers élevés au rang des beaux-arts. Les écrivains les plus en vue y collaborent, mais lui tout autant, démontrant, s’il en était besoin, que le journalisme est d’abord affaire de coup d’œil plus que de kilomètres.
Malgré leurs points de vue contradictoires, leurs destins contraires – l’échafaud évité de peu pour Béraud, l’Académie française ralliée à l’unanimité pour Kessel –, les deux ex-amis trempent leurs plumes dans le même encrier. Ils font honneur à une profession qui, au-delà de ses martyrs malheureux et de ses élites boursouflées, compte aussi ses favoris et ses prédestinés. Pas de doute : ces deux-là en étaient.