C’est l’histoire d’une Italie aux relents mussoliniens, néofascistes. 1969. Sur la Piazza Fontana de Milan, un attentat fait 16 victimes et 88 blessés. C’est l’aube des «années de plomb». La guerre froide fait le lit de réseaux clandestins occidentaux. Vatican, Etat et hommes d’affaires soutiennent le plus connu, Gladio, piloté par les services secrets américains et britanniques. Son objectif: entretenir la terreur pour imposer un régime autoritaire, et éviter ainsi l’accession des communistes et des socialistes aux fonctions exécutives. Pour ce faire, le réseau marche main dans la main avec la loge franc-maçonnique Propaganda Due (P2), soupçonnée d’être à l’origine de l’attentat de la gare de Bologne, en 1980.
Les chiffres varient, mais il apparaît qu’entre 1969 et 1980, ce sont des centaines d’attentats qui font près de 400 victimes. Ces années de tension extrême donnent naissance à des groupes armés, dont les PAC (Prolétaires Armés pour le Communisme). A leur tête: Pietro Mutti. Cesare Battisti les intègre en 1977. Une année plus tard survient l’événement majeur des «années de plomb»: l’assassinat par les Brigades rouges d’Aldo Moro, président de la Démocratie chrétienne. Les PAC aussi ont des cadavres sur les bras. Un premier procès collectif, en 1979, condamne Cesare Battisti à treize ans de prison. Son casier alors ne recèle pas d’homicide, seulement des actes de subversion. Ce n’est qu’en 1982, alors qu’il a fui au Mexique après s'être évadé et avoir coupé les ponts avec les siens, qu’il est accusé d’avoir tué, sur la base de la parole de Pietro Mutti. Repenti, l’ancien chef des PAC collabore avec la justice pour voir sa peine amaigrie. «Il considérait Cesare Battisti comme un traître, il lui en voulait d’avoir dénoncé la lutte armée, affirme Fred Vargas. Il s’est vengé en lui mettant sur le dos ces assassinats. Et en Italie, il n’est pas nécessaire, comme c’est le cas aux Etats-Unis, que la parole d’un repenti soit confirmée par une preuve.»
Le procès de Cesare Battisti rouvre en 1987 en son absence. La sentence de perpétuité tombe en 1988. L’Italie demande son extradition. En 1995, l’appel aboutit au même verdict de perpétuité. Cesare Battisti se trouve alors en France, où il bénéfice de la protection de l'ancien Président socialiste François Mitterrand, qui s'était engagé à n'extrader aucun militant d'extrême-gauche renonçant à la lutte armée. Mais en 2002, c’est le coup de tonnerre. Jacques Chirac et Silvio Berlusconi doivent s’entendre sur le terrain politique. Le Président français souhaite que l’Italie signe le Traité pour une Constitution européenne. «Silvio Berlusconi est un homme d’affaires, d’argent, de pouvoir, lance Fred Vargas. En plus, tout est mis en scène pour favoriser un amalgame entre l’extrême-gauche d’autrefois et les terroristes musulmans. Une rencontre entre les ministres de la justice italien et français est même organisée le 11 septembre 2002.» Silvio Berlusconi promet son autographe, la ligne de TGV Lyon-Turin, l’achat d’une dizaine d’Airbus, mais réclame l’extradition de vingt «terroristes». «Au début, l’Italie en réclamait cent, puis ce chiffre a été revu à la baisse, poursuit Fred Vargas. Mais ça fait longtemps que ces exilés sont en France.» Ils y ont reconstruit leur vie dans l’anonymat et la paix. «Battisti aime les fleurs, ses filles, la cuisine. Mais le problème, c’est qu’il écrit sur les années de plomb. Il dérange. Il est question de mafia, de Vatican, de collusion avec les industriels, de la loge P2.» Ce qui peut expliquer pourquoi il figure en tête de liste. En 2004, l’arrêté d’extradition de Cesare Battisti est paraphé par le Premier ministre français de l’époque, Jean-Pierre Raffarin. L’auteur italien fuit au Brésil.