De Grégoire Kauffmann je conserve une image. À moins qu’il ne s’agisse de l’image de son frère, Alexandre. Même l’archive proposée par l’Institut national de l’audiovisuel hésite à propos de l’identité respective de l’un et de l’autre. Mais quel que soit son prénom, je revois pour toujours cet adolescent envahi par l’émotion se détachant du gros de la troupe rassemblé ce 4 mai 1988 sur le tarmac de Villacoublay. Grégoire (ou Alexandre) s’avance vers son père, tout juste débarqué d’un jet officiel, enfin libre après trois ans d’une insupportable détention au Liban. Arrivé quasi à sa hauteur, Grégoire (ou Alexandre) tend ses bras prêt à accueillir l’accolade tant espérée. La France se réjouit, les amis applaudissent, les proches fondent en larmes, mais le principal intéressé, lui, n’en croit pas ses yeux. La preuve : l’espace d’une seconde, il ne reconnaît pas son propre fils !
Cette image m’a bouleversé et me bouleverse encore. Elle illustre l’incrédulité d’un homme qui a perdu ses repères, l’irrépressible vérité du temps qui passe, la violence d’une absence qui ne s’estompe qu’en traînant les pieds. J’aurais voulu être à Villacoublay ce jour-là, saluer le héros du jour comme on accueille un vieux copain, ce que Jean-Paul était devenu dès l’instant où le hasard plaça nos deux bureaux côte à côte dans les locaux du moderne et généreux Matin de Paris. Journaliste comme lui, j’étais ce jour-là à New York pour des raisons autrement futiles : les confidences d’une star du tennis d’alors.
Jean-Paul ne partageait guère mon goût pour le sport, mais, à l’inverse, j’appréciais au-delà de tout sa passion pour la littérature. C’est lui qui me fit découvrir la Librairie de la commune de la Butte-aux-Cailles à Paris, qui m’incita à lire Henri Calet, Paul Gadenne ou François Augiéras, qui me recommanda d’acheter, toutes affaires cessantes, les œuvres complètes de Jacques Chardonne proposées à vil prix par un bouquiniste du quartier des Halles. Comme pour s’excuser de ne connaître de son côté qu’une poignée de champions – Louison Bobet parce que, comme le sien, son père était boulanger, ou Alain Gerbault parce qu’il barrait des bateaux comme ceux qu’il admirait –, il avait, un jour, éprouvé le besoin de me révéler qu’Emmanuel Bove ne détestait pas taper quelques balles de golf du côté de Saint-Jean-Cap-Ferrat pendant que Raymond Guérin s’inquiétait, un peu plus loin, des résultats des Girondins de Bordeaux. Tous ses conseils de lecture (… et pas des moindres) ont fouetté mes curiosités, affiné mes goûts, stimulé mes découvertes plus encore. Ils m’ont surtout aidé à grandir.
Au-delà du drame – incommensurable – que Jean-Paul endura, ce sont ces échanges soudain interrompus qu’à mon égoïste niveau je refusais d’admettre. Trente-cinq ans plus tard, grâce à son Enlèvement à lui – 390 pages d’une exploration minutieuse et émouvante du malheur survenu à son père –, Grégoire (là je suis sûr que c’est de lui dont il est question) me suggère une salutaire exploration pour mieux comprendre cette ancienne blessure et surtout apprécier à sa juste valeur le dilemme pesant sur les consciences de ses proches et de sa femme Joëlle en particulier. En parler ou pas ! Même au terme de cette salutaire lecture, je me garderais bien de trancher.
De mon point de vue, à l’époque, Jean-Paul était déjà naturellement réservé. Il pratiquait un journalisme feutré, se tenait toujours à distance, détestait les matamores. Les écrivains qu’il plaçait le plus haut ne l’étaient pas forcément sur l’échelle sociale (Richaud, Hyvernaud). Autant d’indices qui auraient dû inciter ses soutiens à baisser le son. Sauf que la gravité de la situation appelait, peut-être, un mode opératoire contraire. Allez savoir ? Pour mieux apprécier, Grégoire, historien de formation, s’évertue à toujours « replacer [son récit] dans le contexte ». Il restitue une couardise, ajoute un bémol, pèse une contradiction. Sans ménager ses efforts, il compulse tous les dossiers et vidéos imaginables d’une affaire surmédiatisée à l’extrême. En creux, on mesure d’autant mieux la solitude (et, partant, le désespoir) du centre de toutes ses, de toutes nos, attentions.
Je me souviens très bien de cette période schizophrène. Écrire une lettre de compassion, ou pas ? Participer à une manifestation, ou pas ? Mais, par-dessus tout, lire et relire toutes ses recommandations. Pour communiquer par-delà l’insoutenable et l’intolérable. Sans surprise, il est aussi question de livres dans L’enlèvement. De celui-ci miraculeusement récupéré, de celui-là lu et relu, et même à l’envers, afin de raccourcir le temps ou s’offrir l’illusion d’y parvenir. De la force des mots comme soutien, de la littérature comme remède. D’impératifs aussi comme celui qui commande aux résistants ultimes de Fahrenheit 451 d’apprendre par cœur les textes que leurs ennemis s’évertuent de brûler.
Lorsqu’il est revenu parmi les hommes, Jean-Paul n’a pas abandonné ses meilleurs amis les livres. Mieux, il s’est empressé d’en imaginer d’autres, les siens, comme autant de traits d’union entre la frustration et le désir qui, chaque jour, l’écartelait sans doute. J’ai aimé les livres de Jean-Paul. Eux-mêmes m’ont aidé à mûrir. Un en particulier, le premier, L’Arche des Kerguelen, écrit cinq ans après son retour. Une histoire d’abandon, mais surtout une histoire de courage rapportant le périlleux voyage austral de Raymond Rallier du Baty et de ses compagnons. Page 83 de cet exercice d’admiration, je lis : « Il arrive à Rallier les pires ennuis, plusieurs fois il échappe à la mort : jamais il ne se hausse du col. »