Il y a votre œuvre – vos vingt et quelques livres –, mais il y a aussi un continent moins connu qui néanmoins vous appartient, ce sont tous les commentaires, critiques, entretiens qui se sont accumulés sur La Toile depuis vingt-trois ans à votre sujet. Etes-vous consciente de l’existence de ce territoire et surtout de son étendue?
Pas vraiment. Sans doute cela s’est-il amplifié ces dernières années y compris en dehors du champ précis de mes livres. Il y a les rencontres, les débats ou les tables rondes qui font de plus en plus l’objet de vidéos ou d’enregistrement – cette question de la trace obligatoire est une difficulté pour moi comme pour nombre d’auteurs je pense, et je ne l’accepte pas systématiquement. Et puis, il y a aussi les lectures publiques, que j’aime donner, qui sont importantes dans mon travail. La première, c’était en 2006 avec Ni fleurs ni couronnes (Verticales). J’avais aimé ce moment.
A vous lire, à vous entendre, il semble que vous ne détestez pas commenter vos œuvres. Vous admettez même implicitement que cet exercice vous est profitable...
Je cherche moins à les commenter qu’à les interroger, à faire miennes les questions qu’elles suscitent – comme ce que l’on fait ensemble en ce moment! Et j’essaie de le faire du mieux que je peux, car je considère que c’est un travail à part entière. Pour Jour de ressac, ces moments de rencontres publiques ont souvent été des moments d’éclaircissement qui m’ont permis de nourrir une certaine pensée critique. Au fil des rencontres, la manière dont je parlais de ce roman a changé. Cette période m’a notamment permis de mettre au jour certains soubassements du texte, certaines intentions. C’est aussi durant ce laps de temps que s’opère une forme de tuilage avec le projet suivant. L’après «Ressac» a été intense. Et puis à un moment donné, le silence et la solitude se réimposent et c’est très bien.
D’un écrivain, on dit de plus en plus: «Bien sûr, il est bon à l’écrit mais, en plus, il est aussi très bon à l’oral.» Encore un peu et on admettrait que ces deux qualités doivent aller de pair...
Je ne crois pas. Pour moi, hésiter, tâtonner, se contredire, tout cela fait partie du compagnonnage que j’ai avec mon travail depuis si longtemps maintenant, qu’il soit présenté en public ou que j’y sois attelée dans l’intimité de mon bureau. L’important est de sortir du discours.
Juste avant de refuser le Goncourt (en 1951) Julien Gracq a écrit La littérature à l’estomac où il dénonce, entre autres, la «peopolisation» des écrivains. Vous comprenez cette dérobade?
Je comprends l’inquiétude de Gracq: que l’écriture ne soit plus portée que par des bateleurs avec leurs désirs de visibilité médiatique, leurs discours stéréotypés, leurs «punchlines». Mais, je ne suis pas autrement troublée par le fait que l’écrivain, autrefois «sacré», dans sa tour, dans les cours, devienne un corps profane comme les autres.
Le berceau de la famille Kerangal se situe à Quimper, vous-même êtes née à Toulon, mais, de toute évidence, c’est au Havre que vous vous êtes épanouie. Doit-on prendre ce Havre comme, précisément, ce qu’il sous-entend: un «havre» de paix, de tranquillité, d’inspiration...
C’est un peu plus complexe. Le Havre n’est pas une ville que je connecte directement à l’idée d’abri ou de refuge. C’est d’abord la ville où je passe ma jeunesse, les dix-huit premières années de ma vie. Une ville dont je voulais me défaire à l’adolescence. «Chez soi, c’est le lieu d’où l’on part», disait T. S. Eliot. Plus tard, quand j’ai commencé à écrire, Le Havre s’est imposé comme une matrice littéraire, à la fois matériau et motif.
Vous concédez entretenir un «lien autobiographique» avec la mer. Vous voulez dire que votre existence a toujours été tributaire de cet élément?
Je suis née au bord de la Méditerranée et j’ai grandi face à la Manche. Mon père naviguait au long cours, puis il est devenu pilote de port. La mer et les bateaux font partie de mon horizon. C’est un terrain familier. Depuis toujours, mon imaginaire entretient un rapport naturel avec le proche et le lointain, le surgissement et la disparition, l’absence, la promesse. C’est tout un truc de grandir devant la mer. C’est inscrit en moi.
«La vague du France» (formée par le paquebot éponyme au moment précis où il quittait le bassin du Havre, nda) cela vous dit quelque chose?
Bien sûr. D’autant que mon père a navigué sur le France. Le France, c’est l’histoire d’une disparition justement. De ce monument de 316 mètres et de 56’000 tonnes, démantelé en Inde, il ne reste rien si ce n’est son «nez» qui trône à proximité de la gare des ferrys comme le postiche d’un passé glorieux.
Le port, c’est le départ, la bourlingue, mais c’est aussi Le quai des brumes (roman de Pierre Mac Orlan, 1927, nda), les illusions perdues, les rêves impossibles...
Partir en mer, être de retour, c’était très présent lorsque j’étais enfant. Aujourd’hui, Le Havre est une gigantesque zone de transbordement, un point de convergence où circulent des matières premières, des pièces détachées, de la drogue. Les paquebots ont cédé leur place aux supertankers qui ont cédé la place aux porte-conteneurs, et ceux-là chargent et déchargent de plus en plus vite. On ne voit plus de marins en ville, les escales sont trop courtes. Les bars à matelots, la rue de la soif, cette mythologie des ports s’est comme désactivée, mais sans disparaître tout à fait cependant.
Le premier livre dont vous vous souvenez (Fantômette viendra ce soir) est l’un des cinquante-trois volumes que Georges Chaulet a composé pour la Bibliothèque rose...
J’adorais cette héroïne intrépide, souple, malicieuse. Un entre-deux mi-adulte, mi-enfant, espiègle, capable de s’immiscer dans des mondes qui lui sont étrangers. Une sorte d’Arsène Lupin juvénile et féminin. Puis, je suis passée à la «verte» avant de monter en gamme à l’âge de 13 ans et de piocher selon mes humeurs ou mes envies. La télé n’était pas interdite, mais revenait souvent la phrase: «Va plutôt lire...» J’ai beaucoup lu au collège, au lycée, et je crois fort que se joue là une vraie rencontre avec la littérature – je ne vois pas un gamin ou une gamine de 14-15 ans demander à ses parents: «Vous pouvez m’acheter Le Père Goriot de Balzac?»
... Ou Germinal de Zola...
Encore que Germinal avec son épopée tragique, son traitement de l’injustice sociale, est typiquement un livre qui peut séduire un jeune lecteur. Ou alors, il ou elle peut aller voir du côté de Gervaise ou de Nana et puis, tout d’un coup, rejoindre la famille des Rougon-Macquart tout entière.
Dans Pot-Bouille, votre Zola favori, c’est Octave, archétype de l’arriviste provincial, qui vous a séduit?
Pas vraiment. Le souvenir que j’en ai est moins lié à ce personnage qu’à la coupe façon maison de poupée qui s’est d’emblée imposée à mon esprit. Je suis depuis longtemps captivée par les maquettes, les modèles réduits, les plans, les cartes. Par les décors de théâtre, les plateaux de cinéma. Pot-Bouille, c’est ça: la société dans un immeuble Belle Epoque, l’architecture révélant les bouleversements, les mutations sociales et faisant de l’immeuble un territoire romanesque. C’est cette lecture-là que j’ai faite. Je quittais Fantômette, Les deux jumelles d’Enid Blyton, Les six compagnons de Paul-Jacques Bonzon et, soudain, je poussais la porte d’un univers en métamorphose, avec son architecture, ses alliances et ses trahisons, ses codes et ses remises en cause. De plus, Paris, vu du Havre, avait quelque chose de fascinant et d’imposant lié, justement, aux Grands Magasins situés rue du Havre, boulevard Hausmann, et que l’on découvrait à peine descendus du train. Pot-Bouille a fonctionné pour moi comme une initiation. Je me souviens parfaitement de l’instant et des circonstances de cette lecture. C’était pendant les vacances de la Toussaint, j’étais en 4e, j’avais 13 ans. J’ai été effarée.
Vous avez quatre ans de plus lorsque Marguerite Duras obtient le Prix Goncourt. Mais plutôt que L’amant, c’est Belle du seigneur d’Albert Cohen qui vous séduit...
J’ai aimé ce livre, à dix-huit ans, avant de le rejeter violemment dix ans plus tard. Avec le recul, je comprends bien ce qui m’a séduit dans un premier temps: le télescopage entre une histoire où le sentiment est au centre (l’amour, la conquête, la tragédie) et, parallèlement, un environnement particulier. Les sentiments qui unissent Solal et Ariane, cet amour qui sombre, m’ont impressionnée, mais aujourd’hui, je me souviens tout autant sinon plus de la charge critique de Cohen sur la Société des Nations à travers le personnage d’Adrien Deume. La description drôle et cruelle de ces fonctionnaires, excités par leurs privilèges. Marguerite Duras, je l’ai lue plus tard, dans ma vingtaine, et ce n’est pas tant L’amant que Barrage contre le Pacifique, Le marin de Gibraltar, ou Le ravissement de Lol V. Stein que j’ai aimés et qui m’ont tant marquée, influencée.
Vous assimilez les maisons de poupée à un mode narratif. Un peu à la façon de celui imposé par Hitchcock dans Fenêtre sur cour où, de son fauteuil roulant, le photographe handicapé observe en solitaire une réalité morcelée...
Ou plutôt, dans un même ordre d’idée, comme dans ces dépliants que la Compagnie générale transatlantique distribuait aux passagers où l’on pouvait, d’un seul regard, embrasser l’intérieur du navire grâce à l’écorché, traité comme une coupe – comme si on avait ôté un versant de la coque, de la salle de bal à la salle des machines, en passant par les cuisines, les cabines, etc. J’ai toujours aimé ces documents qui représentent spatialement la société; étage par étage, zone par zone. Ces dépliants de paquebots livraient une représentation des classes sociales, des métiers. J’étais hypnotisée par ça.
Professeur, votre mère était forcément portée sur la lecture. Qu’en était-il de votre père, capitaine au long cours, puis pilote de port?
Nous étions cinq enfants, j’étais le second, la fille aînée. Pendant quelques années, ma mère a enseigné l’histoire et la géographie. Elle fut, aussi un temps, bibliothécaire. Les livres l’ont accompagnée, comme ils ont aussi accompagné mon père souvent confronté à l’ennui à bord de ses bateaux. Mais je fais le distinguo: il était surtout question de lecture, pas de littérature. Et je ne me souviens pas d’un anniversaire sans avoir reçu un livre en cadeau.
Au début des années 90, vous rencontrez Pierre Marchand (1939-2002) et Bernard Wallet (1946-) deux personnages déterminants pour la suite des événements...
En parler m’émeut. Pierre Marchand était un homme hors norme. Je le rencontre en 1991. J’ai 24 ans. Je passe par le Salon nautique de Paris où je propose sans succès des articles au Chasse-Marée, la revue du monde maritime. En face, il y a le stand de Gallimard où il est question d’une nouvelle collection de guides de voyage. La série commence par la Bretagne qui sera traitée en sept volumes. J’ai laissé tomber les études pour devenir éditrice. Je n’ai jamais rencontré depuis une personnalité si clivante et si fédératrice. Une sorte d’oxymore ambulant. Quelqu’un de difficile, colérique, jupitérien, partial et en même temps passionné, inventif, audacieux, généreux. Il a créé rien moins qu’une nouvelle forme de livre. Il a réinventé le rapport à l’image dans le livre jeunesse, non pas sur un mode illustratif, mais sur une espèce de prolongement de l’imaginaire. J’ai travaillé dix ans avec lui, sur les guides, puis sur les documentaires. Je l’ai beaucoup aimé, il m’a énormément appris. Sa mort a laissé un grand vide.
Et Bernard Wallet?
Ces deux hommes étaient proches. Ils se reconnaissaient en quelque sorte. Ils travaillaient dans l’édition sans être du sérail. Ils y étaient plutôt comme des pirates! Bernard Wallet m’est tout de suite apparu comme un homme secret, d’une grande sensibilité, et solitaire. L’avoir rencontré a été évidemment essentiel. Je pense que sur mon premier roman, Je marche sous un ciel de traîne (Verticales, 2000) qui est de facture assez classique, il avait à la fois des réserves et une intuition. L’intuition de la suite en quelque sorte, la promesse. Ensuite, il y a eu La vie voyageuse (Verticales, 2003), puis Ni fleurs ni couronnes, et il était heureux de voir mon travail évoluer. Au départ, rien n’était en place, c’était un peu «aux innocents les mains pleines». Il y a eu grâce à lui une prise d’élan doublée d’une prise de confiance.
Accessoirement, il adorait le sport...
C’était même un athlète. Champion de France de course à pied dans je ne sais plus très bien quelle spécialité (4 x 800 m, nda). On en avait parlé pas mal. En 2006, j’ai publié Ni fleurs ni couronnes quelques semaines avant la Coupe du monde et, dans le même temps, un texte sur le foot pour la revue Inculte. Il se réjouissait de la coïncidence. Ensemble, nous parlions beaucoup du rapport au corps et à la souffrance, des thématiques qui me sont familières. Comme le rapport à l’épopée et aux héros...
Là, on pense immédiatement à la gymnaste Nadia Comaneci que vous avez beaucoup admirée...
Le sport a tenu une grande place dans ma jeunesse. Certaines figures m’ont fascinée. Nadia Comaneci entre autres. C’était la guerre froide. En 1976, aux jeux de Montréal, j’ai 9 ans. Et puis, j’habite Le Havre, une ville communiste, ça nous fait un point commun. L’idée qu’elle vive de l’autre côté du rideau de fer ajoutait encore à son mystère. Mon tout premier texte, une nouvelle intitulée Nadia et moi, je l’ai consacré à Comaneci.
Vous écrivez quelque part: «Comme si ses victoires rejaillissaient sur moi»...
Le pouvoir d’identification était fort. A Montréal, Nadia a 14 ans. Mais, malgré notre différence d’âge, je me projette sur tout ce qui lui arrive, comme des milliers d’autres gamines.
«La perfection n’est pas une histoire d’apprentissage, mais de connaissance de soi-même. Pour passer du doute à la réussite, il faut savoir s’oublier.» Le philosophe Michel Serres parle de sport, mais il aurait pu parler d’écriture...
Je ne crois pas que la perfection soit un critère qui puisse s’appliquer à la littérature. La perfection se définit toujours en fonction de certains canons. Or, pour moi, le propre d’un chef-d’œuvre, c’est de bousculer la norme établie. Les grands livres sont ceux qui, justement, ne respectent pas les règles, qui se détournent des canons, qui regardent ailleurs et autrement. A Montréal, Comaneci a elle-même transgressé les usages. La preuve: même le tableau d’affichage n’arrivait pas à suivre et a inscrit un 1 au lieu du 10 demandé puisque le 10 n’avait jamais été envisagé jusque-là. Et c’est en ce sens qu’elle est «chefdoeuvrale». Mais ce que j’aime dans cette phrase de Michel Serres, c’est l’idée que l’oubli de soi puisse être à l’œuvre dans l’écriture, comme une puissance.
Ce n’est finalement pas un hasard de vous retrouver au sommaire du n°1 de Desports, «le premier magazine de sport à lire avec un marque-page» (dix numéros de 2013 à 2017, nda). Est-ce que le sport est une matière romanesque comme les autres?
Le sport m’est apparu comme le lieu où travailler la question du corps, de l’effort, de la jouissance, de la tension, de la souffrance. Le moyen d’approcher une écriture plus organique.
Gageure dont vous soulignez la réussite dans A ce stade de la nuit (Guérin, 2014) à propos du Swimmer, la nouvelle de John Cheever adaptée au cinéma par Frank Perry et Sydney Pollack (en 1968 avec Burt Lancaster, nda).
Oui, il y a ce nageur qui remonte le cours de son existence à la nage. Il veut rentrer chez lui. Sa femme est morte et les piscines qu’il visite forment une rivière qui porte son prénom, Lucinda. De piscine en piscine, de scènes sociales en scènes sociales, son corps accède à une vérité que les mots atteignent difficilement, quelque chose entre la fatigue, l’accablement et la résistance. Certains auteurs, je pense notamment à Philippe Bordas dans Forcenés, placent le corps au centre de l’écriture, et c’est en cet endroit aussi que je cherche à m’exprimer. Mes livres sont des livres d’action, presque des livres d’aventure. Les gens agissent et moi, je les décris avec une écriture qui essaie d’approcher les corps. Dans Naissance d’un pont (Verticales, 2010), il y a certes des soubassements qui racontent la mondialisation, le travail collectif, la destruction de certains espaces, mais le roman avance en même temps que le pont grandit. En cela, ce récit a quelque chose d’épique du moins je l’espère.
Il y a le sport, mais il y a aussi la musique. Là encore comment cet univers s’est-il imposé à vous?
Il n’y a pas d’adolescence sans musique. On ne peut pas avoir 15 ans si on n’est pas connecté à une playlist! La musique est le langage par lequel on se définit, on se choisit un style, des vêtements, des amis. On se reconnaît dans ceux qui écoutent cette musique, on se détourne de ceux qui en choisissent une autre, la musique cartographie les groupes, les alliances. C’est ce que j’ai tenté de raconter dans Dans les rapides (Naïve, 2007).
Sur cette playlist, il y a Kate Bush («sa grâce athlétique et sa voix de gymnaste roumaine», dites-vous), Blondie. Qui d’autre?
David Bowie, évidemment. En 1982, j’assiste à son concert à l’hippodrome de Longchamp. J’ai 15 ans. Je savais alors tout de lui, je découpais des articles, je rédigeais des exposés. Bowie, c’était une multitude de personnages dans un corps insondable, il brouillait les pistes.
S’il est un pays qui fait la part belle au sport et à la musique, ce sont les Etats-Unis. Ce pays vous a-t-il attiré d’emblée?
Le pays ne m’attirait pas, mais sa littérature, oui. Je me souviens avoir profité de l’ouverture d’une nouvelle librairie au Havre, La Galerne, pour lire tout Fitzgerald. C’était une époque où nous partagions ça en famille avec en tête de liste Hemingway et Le vieil homme et la mer, Somerset Maugham, Steinbeck. Faulkner, lui, viendra beaucoup plus tard. Comme mon premier séjour au Colorado. J’avais alors 28 ou 29 ans.
Je vous cite: «Faut-il aller sur les lieux ou rester dans sa chambre? J’ai la conviction que les livres peuvent se faire en chambre. Et pourtant j’y suis allé...» Comment expliquer ce revirement?
Vaste question. En premier lieu, je crois que j’aime écrire, car l’écriture affecte ma vie. La part documentaire de mon travail, celle qui me demande d’aller sur les lieux de la fiction, de rencontrer des personnes qui puissent être des témoins, des fixeurs, est aussi une manière de vivre, de vivre autrement. J’aime fréquenter les centres d’archives ou les bibliothèques, à échanger avec des experts. Pour Réparer les vivants (Verticales, 2014), j’ai passé une nuit à la Salpêtrière et du temps aussi à l’Agence de biomédecine non loin du Stade de France. Cela dit, je crois que ces expériences ont eu finalement moins d’influence sur le texte que la mort de mon père quelques mois plus tôt. Ensuite, pour Un monde à portée de main (Verticales, 2018), je suis allée partout: direction Cinecittà à Rome ou Mosfilm à Moscou, dans les ateliers des fac-similés du Périgord à Montignac, ou dans de toutes petites grottes dans les bois le long de la Vézère. Idem à Bruxelles avec l’école Van Der Kelen des arts décoratifs. Tout cela fait de l’écriture d’un livre une aventure concrète qui unit la fiction et la connaissance.
De nombreux écrivains de la jeune génération (Tesson, Ruben, Gras, Jan, Désérable) ont une formation de géographe. Cela tient-il du hasard ou faut-il y voir une tendance?
J’ai également étudié la géographie. Mais à la différence des écrivains que vous citez, j’ai choisi la fiction et non le récit de voyage même si j’aime en lire. Si j’ai basculé vers le roman, c’est sans doute parce que j’ai une difficulté à résoudre le problème de ma propre présence dans mes textes, un problème à me rendre visible, à me désigner. La fiction me permet de me dissimuler, de me multiplier, d’être autrement.
Le roman n’est-il pas aussi un laboratoire?
J’écris au même endroit depuis vingt-cinq ans, dans une chambre hors de mon domicile. Cette chambre, je l’envisage comme un atelier et un laboratoire. C’est Duras qui disait: «Pourquoi se double-t-on d’une vie de fiction?» Dès que je franchis le seuil de cette chambre, je pénètre dans un espace autre, l’espace de cette «vie doublée». Le roman est lieu d’expérimentation infinie.
En 1929, Virginia Woolf (1882-1941) revendiquait deux choses: «quelque argent et une chambre à soi.» Huitante-six ans plus tard, pour ce qui vous concerne, ces deux exigences sont acquises...
Tant que cette chambre existe, oui, quelque chose est possible.