Retrouvez ce récit dans Sept mook #48, Monique Jacot, la force du regard
Monique Jacot m'a appelée la première fois au secrétariat de l'Union syndicale suisse à la fin des années 1980. Dans sa voix, j'ai tout de suite senti sa douce intransigeance. Son livre et son exposition sur les paysannes à peine terminés, elle voulait immédiatement s'attaquer à la deuxième partie de son programme: illustrer le travail des femmes dans les usines.
Dès notre première rencontre, elle s’est déclarée prête à consacrer une partie de sa vie à aller à la rencontre des ouvrières, comme elle l'avait fait pour son travail sur les paysannes. Avant de se lancer dans ce monde fermé, elle voulait cependant s'informer. Elle cherchait auprès des syndicalistes des pistes et surtout de la compréhension et du soutien pour son entreprise. En fait, elle demandait une sorte de visa pour son voyage au cœur des usines. Depuis lors, elle a été impliquée dans la grève des femmes du 14 juin 1991, dans les manifestations syndicales et féminines, dans le malheur et le bonheur de l'élection au Conseil fédéral de mars 1993 et dans d'autres événements, en tant qu'observatrice de plus en plus influencée par les événements. Je pense qu'elle a changé et s'est trouvée au cours de ces années. Elle a partagé les espoirs des femmes, découvert les obstacles sur leur chemin vers l'égalité des droits et des chances, elle a gravé dans notre mémoire le sourire du «Printemps de femmes».
Monique Jacot a donc mené deux vies parallèles pendant ces dix années: elle écoutait avec intérêt les discours sur les places publiques tout en poursuivant son exploration du monde du travail; un monde où règnent le silence des personnes et le bruit des machines; un monde où la vulnérabilité des corps et des mains se heurte à la dureté du métal, à la force tranchante des machines et au vide aseptique de la chaîne de production de puces. Elle a parcouru les ateliers, les magasins et les vestiaires et a fixé sur la pellicule des gestes précis, des positions corporelles douloureuses. Mais elle a aussi saisi la coquetterie comme expression du respect qu'on se doit à soi-même et les gants nécessaires pour protéger son corps.
Elle a photographié la routine, la concentration et l'aliénation. L'aliénation: le terme issu du vocabulaire marxiste n'a pas été choisi comme référence à une analyse sociologique ou comme arrière-plan idéologique. L'aliénation signifie le statut d'étranger dans un lieu où quelqu'un passe la majeure partie de son temps. Les photographies de Monique Jacot montrent bien que les ouvrières n'y sont pas chez elles, même si elles essaient avec beaucoup de retenue de donner une toute petite touche personnelle à l'espace qu'elles occupent: une photo, une plante, une petite image pieuse. Elles doivent être là, ne peuvent pas s'éloigner – même pendant la pause, elles restent sur le lieu de travail ou devant l'usine – et pourtant, leur présence n'est que tolérée. Elles le savent très bien et craignent qu'un jour les portes de l'usine ne leur soient plus ouvertes, car leur existence dépend de ce lieu qui ne leur appartient pas. Elles ressentent souvent cette peur. La comparaison entre paysannes et ouvrières a été choquante pour Monique Jacot. Certes, les unes comme les autres travaillent dur et concilient du mieux qu'elles peuvent activité professionnelle et responsabilité familiale. Elles ont aussi en commun l'expérience des fins de mois difficiles et la question de savoir si l'évolution économique ne mettra pas fin, à terme, à leur activité professionnelle. Mais les paysannes l’invitaient chez elles; il n'y avait pas de fossé entre le travail et l'univers domestique, entre la maison et les champs. Elles ne demandaient à personne l'autorisation de se faire photographier et se montraient avec leurs enfants et leur compagnon. Elles ont raconté leur emploi du temps organisé de manière autonome: des journées de travail longues et fatigantes, mais qu’elles maîtrisaient. Les ouvrières, en revanche, n’ont dévoilé, par bribes, que leur univers de travail, car leur vie est divisée en deux. Rien sur la course aux courses, rien sur la façon dont elles font faire leurs devoirs à leurs enfants, rien sur leur ménage. Monique Jacot ne veut pas montrer toute leur vie, car le fossé entre vie privée et vie professionnelle est trop grand pour être comblé. A l'usine, il n'y a pas de place pour la vie privée. Les photographies montrent ce qu'on y voit et ce qu'on n'y voit pas – et entre les deux, il y a un fossé.
Il y a quelques années, j'ai été particulièrement choquée par un jugement en matière de droit du travail. Des travailleurs saisonniers avaient invité des syndicalistes à discuter avec eux pendant leur pause ou leur repos, à la cantine, dans les baraques ou à un autre endroit du site minier où ils travaillaient et habitaient. Les personnes invitées ont été condamnées pour violation de domicile à la suite de la plainte d'un patron absent. Un tel environnement ne favorise ni l'autonomie ni la responsabilité. J'ai l'impression de lire dans le contact visuel entre une femme et un homme – elle vient de se servir un café au distributeur automatique et il descend les escaliers (un décor dans lequel une histoire d'amour pourrait tout aussi bien commencer) – le sentiment d'être prise en flagrant délit.
Les portraits montrent de manière expressive le caractère de chaque ouvrière. Elles ne sont interchangeables qu'en tant que mains-d'œuvre. Chacune a – plus que les autres – son histoire unique, ses origines, ses croyances, sa façon de se concentrer, de sourire, de maîtriser sa tâche. Et chacune de ces femmes fait partie d'un groupe, avec tout ce que cela implique d'échanges et de solidarité. Monique Jacot a rencontré les ouvrières pendant dix ans par solidarité. Dix ans dans la vie d'une femme pour des instantanés dans lesquels elle nous fait voir la (demi-)vie de dizaines de femmes. Au fil du temps, le regard attentif découvre un peu de l'univers personnel des femmes qui animent ces lieux où il n'y a pas de place pour les choses personnelles. A travers les gestes immortalisés par la photographie, les biens qu'elles produisent pour nous se donnent aussi à voir.