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L’aventure selon Paul-Emile Victor
Image extraite de la bande dessinée Paul-Emile Victor, la soif d’aventure, de 1907 à 1935, Sekoya, 2024.© Sekoya

L’aventure selon Paul-Emile Victor

Porté par sa passion dévorante, Paul-Emile Victor, l'une des plus grandes figures de l'aventure extrême, était aussi un homme de réflexion. Ces deux vocations s’expriment sous la forme d'un carnet intime, «Dialogues à une voix» (Robert Laffont, 1995), son dernier livre, achevé juste avant sa mort en mars 1995. Le célèbre explorateur raconte en brèves séquences ses découvertes, ses amitiés, mais aussi ses colères, ses doutes et ses espoirs. Au-delà des souvenirs, il nous livre également une véritable leçon de vie, de liberté, de spiritualité. Cette promenade dans sa vie est sans doute l'autoportrait le plus juste qu'il pouvait nous offrir.

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Retrouvez ce récit dans Sept mook #50, Nouvelles terres d'aventure

De quoi aurais-je l'air si je ne pondais pas mon petit paragraphe sur l'Aventure? Et je ne serai pas honnête avec moi, même si je ne l'écrivais pas... On dit que l'aventure est fichue. Allons donc! Elle ne s'est jamais aussi bien portée! Jetez donc un coup d'œil sur le nombre d'associations, d'agences, de publications où il en est question. Sans parler du nombre croissant d'aventuriers et de «Prix de l'aventure»! Mais dire que l'aventure est à la mode serait une grossière erreur. Qu'a donc à voir la mode, manière passagère de vivre, avec l'aventure, qui habite le cœur des hommes? L'homme est, par nature, un nomade et un guerrier. C'est sous la pression de paramètres extérieurs qu'il est devenu sédentaire et pacifique, très sédentaire au fond et très peu pacifique. Ce nomade en lui, ce guerrier qui sommeille sont à l'origine de ses pulsions d'aventure.

On dit que l'aventure est morte. Ceux qui prétendent cela sont de tristes snobs. Nostalgique du «bon vieux temps», ils regrettent une époque où le risque était plus grand, où aventure allait de pair avec imprécision, improvisation et souffrance. Ceux pour qui, comme moi, l'aventure ne se conjugue pas seulement au passé, mais également au présent et au futur, ceux-là savent bien qu'elle est vivante. Ce n'est pas parce que les véhicules chenillés, les motoneiges et les hélicoptères ont remplacé les chiens et les traîneaux; ce n'est pas parce que dans les bases polaires, les rations ressemblent aux repas copieux et variés du bourgeois moyen; ce n'est pas parce que souffrir ne fait presque plus partie du lot, que l'aventure n'existe plus.

Bien sûr, elle a changé. Les techniques se sont améliorées. Les matériaux allégés sont devenus plus fiables. Mais c'est surtout l'approche psychologique de l'aventurier qui a évolué. L'aventure devant comporter, pour garder tout son sel, une part de nouveauté et d'inédit, la recherche de l'aventure est de plus en plus difficile, donc de plus en plus coûteuse, et s'assimile souvent à «l'exploit pour l'exploit». Ainsi, la plupart des aventures sont sponsorisées et recherchent naturellement la publicité, assurant ainsi un avenir à l'aventurier. Pour la plupart d'entre nous, en tout cas pour ceux qui n'ont pas connu le déferlement du sponsoring, l'aventure se cache dans une vie d'action. Certes, elle comporte des risques, mais, comme nous ne sommes ni des fous ni des paranoïaques, ceux-ci sont calculés, raisonnés. Nous sommes des hommes dont le métier est l'aventure. Et cette aventure, caractérisée par la nouveauté ou l'insolite, est librement choisie, analysée, réalisée. C'est la recherche de l'inédit qui rend la réalisation de l'aventure de plus en plus difficile, voire scabreuse... On peut ainsi trouver à l'aventure toutes les justifications possibles, recherche de la renommée, du profit ou encore la «conquête de l'inutile». Il est en effet «inutile» d'être le premier à gravir un sommet de plus de 8’000 mètres – l'Annapurna par Maurice Herzog en 1950. De même, il est en soi inutile de traverser la calotte glaciaire du Groenland – l'Expédition française TransGroenland 1936 par mes compagnons Gessain, Perez, Knuth et moi-même.

Mais n'oublions pas que l'aventurier doit gagner sa vie et ne peut le faire qu'en exploitant son aventure. J'ai connu un aventurier qui, jusqu'à l'âge de sa retraite, a vécu du bénéfice de son unique et ultime aventure de jeune homme: conférences, vente de son ouvrage, etc. Aussi, dire d'un aventurier, généralement sur un ton méprisant: «Il fait ça pour de l'argent», est stupide. De même qu'un record sportif demeure un record sportif lorsque l'athlète est un professionnel, une aventure reste une aventure, quels que soient ses motifs et ses mobiles.

Pour ce qui me concerne, l'aventure, pour être vraiment satisfaisante, doit réunir un certain nombre de paramètres: la nouveauté, c'est-à-dire, si possible, l'inédit; le risque, toujours calculé et raisonné; la valeur humaine; la générosité. Il faut que l'aventure apporte quelque chose aux autres. C'est pourquoi l'aventure à but scientifique me semble plus «justifiée» que la conquête de l'inutile. Pourtant, au plan personnel, la conquête de l'inutile peut être utile au conquérant: joie de vivre pleinement, satisfaction de l'exploit accompli et, enfin, connaissance de ses propres limites – Maurice Herzog et Gérard d’Aboville sont les seuls aventuriers que je connais qui ont atteint leurs limites et en sont revenus. De même, l'aventure de Nicolas Hulot est plus justifiée que celle racontée dans les médias par d'autres, parce qu'il apporte le rêve au téléspectateur. Et parce que, pour cela, il paye de sa personne.

Jamais je n'ai été aussi captivé, capturé, bousculé par l'aventure que dans les refuges privilégiés de ma jeunesse, dans ma grotte minuscule ou dans ma mansarde, où, pendant des heures passionnantes, je dévorais les aventures vraies ou imaginaires de quelqu'un d'autre. J'ai beau avoir mené une vie d'aventurier, je serais incapable de raconter une seule aventure que je considère comme telle. Non par timidité, par pauvreté de vocabulaire ou par fausse pudeur, mais parce que, au moment où je la vis, je ressens l'aventure comme une tranche d'existence. L'aventure est quelque chose de relatif, c'est généralement une interprétation de faits qui constitue un «état de fait». Deux hommes peuvent vivre, en même temps et ensemble, la même aventure: l'un en sort avec l'impression de n'avoir rien vécu d'exceptionnel, l'autre, pendant des jours, des semaines, voire toute sa vie, va digérer ce qui lui est arrivé. Le premier est, peut-être, un inconscient. Le second est, certainement, un imaginatif. Tous deux sont indiscutablement des poètes, parce qu'ils sont l'un et l'autre des aventuriers.

Je me suis aperçu depuis longtemps que si je racontais ma «vie d'aventurier» comme je la ressens, il n'y aurait pas de livre à écrire. Car il ne peut y avoir d'aventure sans imagination, sans rêve. Quand l'aventure est là, à portée de main, le rêve cède à la réalité, et l'imagination n'y a pas sa place – sauf peut-être pour trouver des solutions aux difficultés qui surgissent. Le rêve et l'imagination viennent ensuite, en catimini, reprendre leur place. Ils métamorphosent une situation «normale», ancrée dans la mémoire, en une aventure qui apporte satisfaction, enrichissement et joie de vivre.

L'aventure ne serait-elle pas la source à laquelle puiser plus tard, au retour, pour surmonter le train-train de la vie quotidienne, combattre l'ennui, stimuler une joie de vivre défaillante ou encore donner un sens à la vie?

Il n'y a pas d'aventure sans risque. Certains l'évitent, d'autres le subissent, d'autres, enfin, le cherchent. On évite le risque et il devient soudain pardonnable. On le subit et l'aventure se termine dans l'opprobre général. On le cherche et la catastrophe qui en découle, souvent sanctionnée par la mort, apporte le silence ou les éloges... Bizarre retour des choses. Le risque est une condition nécessaire, mais pas suffisante, à l'aventure véritable, celle par laquelle l'homme se trouve grandi, enrichi.

Cette aventure véritable peut revêtir des formes très différentes. Elle peut être gratuite, comme de gravir une montagne ou traverser le Pacifique à la rame. Elle peut être sportive, tels le rallye Paris-Dakar ou la croisière du Spitzberg au cap Horn. Elle peut aussi être personnelle, comme ce jeune couple qui s'est marié dix fois, suivant les coutumes locales rencontrées entre la Turquie et l'Inde. Elle peut être familiale, comme celle de mes deux amis qui, avec leurs trois enfants, bourlinguent en bateau autour du monde. Elle peut être intéressée, comme celle des prospecteurs. Elle peut être scientifique, c'est l'aventure de l'exploration moderne.

Les cinéastes-conférenciers portent tous, en filigrane sur leur poitrine, le mot «explorateur». C'est leur métier, comme d'autres sont menuisiers ou inspecteurs des impôts. Un métier qui consiste à tourner un film sur un sujet insolite, presque toujours autour d'un pays touristique – n'oublions pas le taux d'audience –, puis à le présenter à travers la France et les pays francophones, et cela, pendant de nombreuses années, à raison de deux ou trois conférences quotidiennes. L'engouement du «grand public» s'explique bien sûr par le désir d'évasion, mais aussi parce que la qualité du produit s'est considérablement améliorée. Les films sont toujours passionnants, ils traitent de sujets très variés, les commentaires et les accompagnements musicaux sont recherchés. Et puis, le titre d'explorateur conserve son auréole attractive. Mais qu'est-ce qu'un explorateur? Cet animal étrange qui pullule depuis la dernière guerre, le «grand reporter», est-il un explorateur? Les hippies qui, dans les années 70, avaient envahi Katmandou et sa vallée, étaient-ils des explorateurs? D'après le Petit Robert, un explorateur est une personne qui explore un pays lointain, peu accessible et peu connu.
– Un spéléologue qui pénètre avec son équipe pour la première fois dans un trou inconnu fait acte d'exploration.
– Un glaciologue qui fait des forages sur la calotte glaciaire de l'Antarctique à 3’000 mètres d'altitude, à mille kilomètres de sa base où les températures d'été sont de l'ordre de -50 °C, est un explorateur.
– Un biologiste qui étudie l'avifaune à proximité d'une base confortable n'est pas un explorateur.
– Un photographe qui remonte l'Amazone, fleuve bien connu, et rapporte des documents au prix de grandes difficultés, n'est pas un explorateur.
– Le sportif qui descend le Nil en kayak depuis sa source jusqu'à son delta, trajet connu mais qui, jusque-là, n'avait pas encore été fait en kayak, n'est pas un explorateur.
– Mes camarades qui hivernent dans le confort moderne de la base Dumont d'Urville en terre Adélie ne sont pas non plus des explorateurs.

Et pourtant, la frontière est plus ténue qu'il n'y paraît.
– Ainsi, mes amis de l'expédition Transantarctica, qui ont traversé le continent Antarctique dans la plus grande largeur possible – 6’500 kilomètres pendant sept mois –, quoiqu'ayant suivi un trajet dont on connaissait, par tranches, les détails, sont des explorateurs.
– Un ethnologue qui passe une année dans une tribu de Nouvelle-Guinée, succinctement décrite naguère par un voyageur de passage, mais qui est restée pratiquement vierge de tout contact extérieur, est un explorateur.
– Les biologistes qui travaillent dans les couches supérieures des arbres de la forêt tropicale, en canopée, en s'installant sur un «radeau des cimes» mis en place par un petit ballon dirigeable, sont des explorateurs.

Pour ce qui me concerne, j'ai fait deux fois acte d'exploration au sens strict du terme, c'est-à-dire une exploration géographique dans une région inconnue. Lors de mon second hivernage en 1936-1937, j'ai exploré l'arrière-pays d'Ammassalik sur la côte est du Groenland, une région montagneuse alors inconnue et dont les cartes étaient pratiquement inexistantes. Vingt-cinq ans plus tard, en janvier 1962, la banquise étant favorable, j'ai parcouru la totalité des côtes de la terre Adélie avec notre navire de l'époque, le Magga Dan. Ces côtes étaient inconnues. L'exploration a donné naissance à ce que j'ai appelé Pilote de terre Adélie (1963), ne voulant pas lui donner le nom d'«instructions nautiques», plus ou moins réservé à certaines publications du service hydrographique de la Marine nationale. Par ailleurs, mes camarades des premières expéditions en terre Adélie, André-Frank Liotard et Mario Marret, qui ont exploré une partie des côtes et en ont dressé une première carte, ont fait acte d'exploration.

Il y eut pour moi deux grands explorateurs polaires, le Norvégien Fridtjof Nansen pour l'Arctique et l'Anglais Ernest Shackleton pour l'Antarctique. Tous deux, en plus de leurs compétences techniques et de leurs qualités humaines, possédaient un don très rare, le respect de l'homme. L'homme doit toujours primer sur le but à atteindre. Nansen le Grand traversa le premier le désert de glace du Groenland en 1888. Ses vêtements, ses sacs de couchage, ses traîneaux, sa tente – en un mot, ses équipements – étaient à peu de choses près les mêmes que ceux dont mes compagnons et moi disposions en 1936 pour notre traversée du même désert de glace. Le parcours de Nansen fut de 450 kilomètres. Le nôtre, sur la carte, de 850 kilomètres. En réalité, il dépassa 1’000 kilomètres – certains trajets furent couverts trois fois en raison du mauvais temps et de la neige profonde.

Naguère, il fallait avoir souffert pour que l'aventure soit justifiée. Nansen a souffert. Nous pas... enfin, pas trop. Et pourtant, les difficultés que nous avons rencontrées furent très supérieures aux siennes. Dans l'esprit de son temps, Nansen entreprenait un acte héroïque. Il se lançait dans un inconnu partiel – il n'y a pas d'inconnu véritable quand on connaît, même en partie seulement, les problèmes à résoudre, et c'était le cas. Mais, au lieu de traiter l'inconnu comme a priori connu, la psychologie de son époque l’amenait, si grand fût-il, à considérer dès avant son départ qu’il allait souffrir. C'est ainsi qu'il souffrit. A l'étape, la tente montée, il enlevait sa pelure extérieure qui était devenue «comme un mur de glace». Le repas absorbé, il se glissait tout habillé dans son sac de couchage. La chaleur s’y accumulait peu à peu et faisait fondre le givre entre les chandails. Et Nansen, trempé jusqu'à l'os, transi, grelottant, claquant des dents pendant une heure ou une heure et demie avant de sentir un peu de chaleur, souvent incapable de dormir, attendait que vienne l'heure de se lever. Le matin, aussitôt sorti du sac de couchage, toute cette humidité gelait sur lui. Et c'est une sorte de bonhomme rigide et cuirassé de glace qui faisait les premiers pas de la journée. La carapace de glace «craquait aux jointures», coupait les étoffes, «blessait les articulations, parfois jusqu'à l'os».

Que s'est-il passé entre 1888 et 1936, entre Nansen et nous? Une meilleure connaissance des paramètres généraux, certainement. Mais aussi, et surtout, une profonde différence psychologique. En 1936, nous sommes bien décidés à ne pas souffrir et à ne pas revenir en héros. Nous traversons le Groenland parce que nous en avons envie, parce que cela nous intéresse, comme Nansen, parce que cet immense désert de glace, grand comme cinq fois la France, nous fascine et nous permet d'arriver sur notre terrain de travail – les "Eskimos" d’Ammassalik – plusieurs semaines avant le premier navire ravitailleur danois. Voilà pour les justifications matérielles. Mais cette traversée est aussi un test: «Serons-nous capables de réussir?» Il s'agit pour nous d'une victoire de l'homme sur lui-même – comme l'avait dit Robert Scott avant sa course au pôle Sud –, une magnifique expérience humaine, psychologique, morale et technique. Lorsque nous nous lançons, mes compagnons et moi-même, à la conquête de l'inlandsis du Groenland, la traversée est rude, les conditions particulièrement défavorables. Sur cinquante jours, trente-cinq jours de mauvais temps, de blizzards, de tempêtes, de neige profonde que nous brassons jusqu'aux genoux. Et pourtant, nous ne souffrons pas. J'en connais, et ils sont nombreux, qui, dans les mêmes circonstances, diraient le contraire. Croyez-vous que notre aventure a été moins belle, moins enthousiasmante, moins aventureuse que celle de Nansen, parce que nous ne nous souvenons pas qu'elle fut dure et que nous avons failli y rester?

Voici une petite anecdote qui illustre parfaitement mon propos. Il y a quelques années, l’un de mes jeunes amis embarque comme matelot-secrétaire sur le navire-école de la Marine nationale, la Jeanne d'Arc. Avec «la Jeanne», il fait le tour du monde. Vous avez bien lu, le tour du monde! A son retour, il me dit que même si on lui donnait un million, il ne recommencerait pas. Sans commentaire…

Paul-Emile Victor

par Paul-Emile Victor

Paul-Émile Victor, PEV pour les intimes, est né le 28 juin 1907 à Genève et est décédé le 7 mars 1995 à Bora-Bora. Victor est un explorateur polaire, scientifique, ethnologue, écrivain français, fondateur et patron des expéditions polaires françaises durant vingt-neuf ans.

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