Retrouvez ce récit dans Sept mook #50, Nouvelles terres d'aventure
Paul-Emile Victor nous a quittés en 1995. Ce nom vous dit-il quelque chose? Si vous avez moins de 50 ans, probablement pas. Et pourtant il a marqué son siècle et l’héritage de cet explorateur n’a jamais été autant d’actualité. Cocréateur de la Société des Explorateurs Français en 1937 ou encore des Expéditions Polaires Françaises en 1947, il s’est fait connaître avant-guerre pour ses expéditions chez les Inuits que l’on appelait alors encore les «Eskimos». Direction la côte orientale du Groenland oriental en compagnie de Robert Gessain, anthropologue, Michel Pérez dit Micha, géologue et Fred Matter-Steveniers, cinéaste. Nous sommes en septembre 1934, une époque durant laquelle Paul-Emile Victor n’est encore que Paul…
L'installation de la maison, atelier-bureau-laboratoire-habitation, se termine enfin. Les caisses ont, une à une, été déballées, des centaines de boîtes de conserve ont été rangées méthodiquement par catégorie dans le grenier. Paul s'est chargé de fabriquer les meubles à partir des planches récupérées, dans une valse de scies, de marteaux et de clous. Pas besoin de lits: les matelas seront à même le sol. Mais il leur faut des sièges, des tables, des rayonnages. De son côté, Robert a commencé à installer son laboratoire. Dix, quinze puis vingt visiteurs sont venus chaque jour, hommes, femmes et enfants, s’asseyant à même le sol, jambes allongées. «Ils dévisagent les nouveaux venus. Ils les évaluent. Ils leur refilent vieux os, kamiks usés ou masques. Ils attendent le kafimik (café) traditionnel.» (Paul-Emile Victor, L’iglou, 1987.) De leurs caisses, les jeunes explorateurs ont sorti la monnaie d’échange emportée sur les conseils de leurs amis danois: perles de couleurs vives en quantité, pièces d’étoffes multicolores et chatoyantes, pipes, tabac à chiquer, cigarettes, savons, bonbons, couteaux... et encore quarante-huit jeux d’échecs, cent douze brosses à dents, quatre cents kilos de sucre et une tonne et demie de petits pois en boîte – don de dernière minute d’un généreux fabricant. Les Eskimos adorent. «Chaque petit pois est pris entre le pouce et l’index et porté à la bouche en une mimique gourmande et inattendue: sourcils levés au milieu du front, yeux dilatés fixant le petit pois et hochement lent de la tête.» (ibid.) La communauté adopte rapidement ces Franskit plutôt rigolards, attentifs et hospitaliers. Dès leur arrivée, ils laissent leur maison ouverte à quiconque a besoin de s’y restaurer ou de se reposer. Nombreux seront les visiteurs, chasseurs de passage ou habitants, qui, tout au long de l'année, dormiront ici ou là dans la maison, jusque dans le grenier.
Deuxième élément d'intégration primordial: la langue eskimo, l'inuktitut. Consciencieux, appliqué et travailleur, Paul a toujours sur lui un carnet spécial pour y noter le vocabulaire: à chaque objet désigné correspond une réponse qu'il note en écriture phonétique, pour être sûr de le répéter sans se tromper. Même s'il lui arrive de désespérer! «Quelle langue invraisemblable. "J'en ai écrit trop" se dit amatavatarniagajira atakaka. Jamais je ne saurai dire ça au retour.» (Paul-Emile Victor, carnet de notes de terrain, 13 février 1935). Mais, nécessité fait loi, les «Quatre» font rapidement des progrès. Très tôt aussi, ils se font fabriquer des vêtements et embauchent deux bonnes, Elisa, mais surtout Ippa. Paul est ravi: «Elle est travailleuse, dévouée et propre. Elle lave bien le linge et fait le ménage deux fois par jour. Son pain est excellent: moitié farine de blé, moitié farine de seigle. Nous préparons la levure nous-mêmes pour en avoir toujours de la fraîche.» (Paul-Emile Victor, L’iglou.) Côté gastronomie justement, puisque leurs quantités de vivres sont importantes, les jeunes gens ne changent guère leurs habitudes européennes. Robert note tous les menus. «Mercredi – petit déjeuner: mélange de Blédine et de Blécao, un grand bol de bouillie, pain frais confiture. Déjeuner: maquereaux marinés, boudin purée de pommes de terre, beignets aux pommes, café. Dîner: soupe danoise avec boulettes de viande + petits pois, macaronis et corned-beef passés au four avec sauce blanche au fromage, mirabelles au sirop. Tu vois que nous nous soignons.» (Lettre de Robert Gessain à sa mère, 14 septembre 1934.) Ils se soignent tant et si bien que Paul se sent souvent lourd, se lève engourdi après un sommeil pesant et est sujet à ce qu'il appelle ses wallugen, des bouffées désagréables. Il ne se plaint pas mais cela influe probablement sur son moral et sur ses relations avec ses compagnons. Côté hygiène, rien à redire: les quatre garçons vont se laver tous les deux jours dans le torrent non loin de la maison; l'eau y est glaciale mais «cela fait une excellente réaction». Les besoins naturels sont faits dans un seau prévu à cet effet.
Les Quatre du Groenland prennent leurs marques. Après une «grande discussion», aux dires de Micha, ils décident qu'ils iront, tous, au culte. Sensibilisé au protestantisme par les Eclaireurs de France, Paul est tout de suite partant, d'autant qu'il veut vivre au plus près les us et coutumes eskimos. Le dimanche, donc, est le jour où il se rase – avec un couvercle de casserole pour miroir –, se lave, se coiffe et se change, enfilant des vêtements propres. Très vite, preuve de son intégration, chacun se voit affubler d’un surnom: Robert Gessain est Nagortsak, qui signifie le «sauveur» et désigne généralement le docteur. Michel Perez est Mikadi, nom que donnent les Groenlandais à tous les Michel, Mikaël ou Michael. Freddy est Tsounia, le «crâne»: très préoccupé par son physique, il s’est rasé le crâne à sec pour «donner plus de vigueur» à ses cheveux. Paul, parce qu'il porte le dos très droit, est surnommé Krapiarpik, la «planche à écharner les peaux», mais plus fréquemment Wittou, une interprétation de Victor, difficile à prononcer pour les Eskimos. Un surnom qui lui restera, et sous lequel on se souvient encore de lui là-bas aujourd’hui.
Vers la mi-septembre, juste avant que les glaces n'emprisonnent les eaux, Paul part de temps en temps avec Micha, mais plus fréquemment avec Robert, pour visiter l'un après l'autre les principaux settlements (terme anglo-saxon souvent utilisé, notamment en archéologie, pour désigner des lieux habités, quelle qu'en soit la taille, nda) du district d'Ammassalik. Ils accompagnent alors le pasteur danois, Otto Rösing, qui fait en bateau ses tournées d'évangélisation. Ainsi introduits auprès des autochtones, et une fois leur belle tente orange (six places!) plantée, Robert et Paul se mettent au travail. Robert mesure chaque individu rencontré, avec toute la précision anthropométrique requise. Il effectue toutes sortes de prélèvements pour ses analyses biologiques, médicales et même généalogiques. Il écoute aussi, note, fiche, et classe. Pour recueillir les données indispensables à son étude ethnologique, et face à une société totalement étrangère, Paul a, heureusement, un vrai talent: il sait établir un lien. Cela passe par un regard – un vrai –, un sourire, un gentil pincement de joue pour une petite fille, ou une grimace. «Nulle part au monde il ne se sent plus à l'aise que chez les hommes les plus éloignés de sa race.» (Raymond Latarjet, Laponie, 1943.) Ainsi, il pénètre les familles, fait parler les anciens, écoute les contes, les croyances, observe les mœurs, troque ses babioles contre toutes sortes d'objets. Et il écrit, écrit, écrit. Sans arrêt. Il a constamment sur lui un deuxième petit carnet pour noter une idée fugace ou une anecdote pressée, et un autre carnet, de terrain, lorsqu’il a plus de temps pour développer et dessiner.
A partir de fin octobre, Paul et ses compagnons sont, comme tous les Eskimos, prisonniers du temps et des glaces. Tempêtes récurrentes, vents catabatiques (vents descendant de la calotte glaciaire, pouvant souffler jusqu’à cent cinquante kilomètres à l’heure, nda), brume persistante, neige mais aussi pluie, orages même. «Notre maison de bois vibrait et gémissait pendant trois ou quatre jours. Nous sentions les murs se déplacer sous la main comme une poitrine soulevée par une respiration. Les coups de vent étaient si violents que nos oreilles sifflaient, nos têtes tournaient et nous avions l'impression d'avoir fait une descente trop rapide en avion.» Et le jour qui rétrécit comme une peau de chagrin: «Dès novembre les jours furent si courts que, pratiquement, ils n'existèrent plus. A midi, il fallait encore allumer la lumière pour les repas et, dès décembre, ce ne fut plus, entre onze heures et une heure, qu'une légère lueur qui apparaissait derrière la montagne au sud.» (Paul-Emile Victor, conférence à la Société de géographie de Paris, 13 décembre 1935.) Il leur faut tout apprendre: le terrain, les us, les coutumes, la langue, l'usage ô combien difficile du kayak, la chasse au phoque et son dépeçage, la pêche au saumon, au requin, le maniement du fouet et du traîneau... Ils possèdent à eux quatre une team (terme anglais utilisé pour désigner un équipage de chiens, de l'anglais team, équipe, nda) de douze chiens, dont la connaissance totale et excellente est tout aussi indispensable. Il faut visiter, recevoir, accueillir, écouter, travailler, synthétiser, chaque soir rédiger les fiches ethnographiques et développer dans le journal quotidien les notes prises dans la journée. Et tout cela, de nuit.
Les premiers temps sont durs, mais enchanteurs, l'intégration semble réussir. Paul-Emile Victor le comprendra beaucoup plus tard: il est heureux, fondamentalement, parce qu'il réalise grandeur nature tout ce qu'il a vécu et rêvé en tant qu'Eclaireur de France. Lors des camps scouts, en pleine nature, il se coupait de toute civilisation. Là, devenu adulte et ethnologue, il vit la même acculturation. «L'ethnologue rejoint l'éclaireur dans sa nécessaire adaptation à une autre culture, réalisant le va-et-vient permanent entre les deux cultures, l'originale et l'adoptive.» (Nicolas Palluau, «Explorateurs et éclaireurs: quelques grandes figures (1919-1939)» Agora débats/jeunesse, 1998.) Paul transporte dans le réel son imaginaire scout et pour la première fois, il commence à les vivre «pour de vrai».
Le travail ne manque pas. Toute la fin de l'année 1934 est consacrée à l'installation, la mise en marche – et le maintien en l'état, contre vents, froid et tempêtes – des machines: groupe électrogène, alternateur, poste de rayons X, transformateur, appareil d'enregistrements sonores, projecteurs de 400 bougies!
Certaines civilités, pour ne pas dire mondanités, s'imposent, indispensables à l'intégration des Français. A vrai dire, Paul ne rechigne pas à ces soirées, chez les uns ou les autres, de la minuscule colonie blanche danoise. Il y a là le bestyrer (surnommé le Boutiquier) et son épouse, Sarah leur jeune fille au pair, le télégraphiste (dit le Haut-Parleur) et sa femme, sans oublier Freuken West, l'infirmière. Les garçons la surnomment la Dondon parce qu'elle est «boulotte, petite, myope et vieille fille», mais surtout en représailles parce qu'elle refuse de leur laisser la grande infirmerie et de réintégrer la petite. Du coup, toutes les installations que les Quatre avaient prévues sont à revoir, les câbles électriques sont trop courts, il faut bricoler un tableau de distribution, le sol gelé empêche d'enterrer les câbles – et les tubulures pètent régulièrement malgré l'antigel. A ce petit groupe de notables s'ajoutent Otto Rösing, le palasi (le pasteur), que Paul persiste à appeler le «curé» et sa femme, ainsi que Salo l'instituteur, tous trois Groenlandais de l'Ouest.
Les jeunes explorateurs, issus de milieux aisés d'Europe, sont sur une autre planète. Paul Victor est ébranlé dans son système de valeurs bien établi, même s'il se familiarise progressivement avec celui des Eskimos. L’éloignement et le déracinement, ainsi que sa propension au spleen, entament régulièrement son moral. La promiscuité, l’arrivée de l’hiver et du mauvais temps font naître des tensions. Pour chacun, il s'agit d'accepter l'autre, et ce n'est pas toujours facile: «Robert est un compagnon sûr. Mais il critique tout, sait tout, s’énerve et monte sur ses grands chevaux à la moindre contradiction, pour les causes les plus futiles. Freddy est un compagnon agréable, mais il n’en fout pas une rame. Il pense beaucoup à sa forme physique, s’asperge d’eau de Cologne au lever, et va "chasser les oiselets", généralement des perdrix de neige. Micha est un compagnon à toute épreuve, mais d’un brouillon catastrophique: organisé, méticuleux… et désordonné. Et, malgré ses qualités certaines de bricoleur, d’une maladresse étonnante.» (Paul-Emile Victor, L’iglou.) Quant à son rôle de chef d’expédition, Paul semble peiner à en assumer les pleines responsabilités. «Je commence à douter de mes capacités d’organisateur, de décideur, de psychologue et même... de bon camarade. Je suis maladroit, cassant, parfois pleurnichard, inquiet et hésitant, quand je devrais me montrer sûr et confiant.» (ibid.) Peut-être a-t-il du mal, aussi, à accepter l'indépendance et l'individualisme de Robert Gessain, qui travaille sans en référer à son «chef». «Quand je fais quelque chose, je ne le crie pas sur les toits», dit-il un jour à Paul, qui note le soir dans son journal: «Entre "le crier sur les toits" et en parler, il y a une différence…» Les caractères se découvrent, les personnalités sont là, les ego aussi.
– Ben dis donc, Paul, qu’est-ce qui te prend?
– Rien! Fous-moi la paix. Je suis fatigué!
Furieux d'être dérangé par Micha, mais heureux tout de même que quelqu'un s'intéresse un peu à lui, Paul se retourne vers le mur de sa chambre. Allongé sur son sac de couchage, il fait la tête.
– C’est bien dommage… Il y a à la cuisine une vieille et une jeune fille qui est vraiment à regarder.
– La vieille ou la fillette?
Micha rigole. Il sait que Paul va craquer.
– Fous-moi la paix, je te dis!
– Dommage. Tu fais ce que tu veux… Mais c’est bien dommage…
La porte se referme derrière Micha. Sortant de sa torpeur, Paul débarque dans la cuisine. La «vieille» (elle a quarante-cinq ans) porte son pikiwa (chignon) de travers et des mèches batifolent sur son front. Les pommettes et les maxillaires saillent, le nez est droit et fin. Elle le regarde en souriant avant de lui dire bonjour et de se présenter: Kara. Paul se tourne vers la fillette.
– Et toi, comment t’appelles-tu?
– Doumidia, dit la vieille. C’est ma fille.
– Alors toi, tu es Doumidia?
Tête baissée, le visage caché par deux longues nattes de cheveux noirs de chaque côté du visage, elle le regarde par en dessous. Elle a dix-sept ans et n'a rien d'une fillette. Le front est plissé, la moue renfrognée et l'air plutôt agressif. Wittou se hasarde à lui prendre le menton et à lui relever la tête. «Soudain son visage s’illumine d’un merveilleux sourire marqué de deux fossettes. Son regard devient espiègle et malicieux. Elle est vraiment ravissante. Elle est, en effet, "à regarder"» (ibid.) De derrière le fourneau où il prépare le café, Micha lance, triomphant:
– Tu vois que j’avais raison!
Dès le lendemain soir, Kara et Doumidia sont de retour à la maison des Franskit. Paul s’assied entre elles sur le banc. Un petit plus près de Doumidia que de Kara.
Drôle de fin d’année à Ammassalik où les conditions climatiques se dérèglent. De la mer souffle un vent chaud. La terre et l’herbe apparaissent partout. La colonie n’est plus qu’un torrent. Entre les Quatre du Groenland, confinés chez eux, le ton monte souvent. «Coup de gueule avec Robert qui continue à considérer mes dettes comme sans importance, et tout apport venant de moi, quel qu’il soit, comme dû à la "mission". Coup de gueule aussi avec Freddy qui ne sait décidément pas doser ce qu’il dit. Grande fatigue et dépression.» (Paul-Emile Victor, journal de bord, 23 décembre 1934.) Ce 23 décembre, Paul se réfugie une nouvelle fois dans l’obscurité de sa chambre. Noël, Lons-le-Saunier, Papa-Maman, Lily… La petite bête noire le grignote à nouveau. Paul allonge la main vers l’une de ses étagères, ses doigts pianotent jusque derrière ce gros livre qu'il connaît bien. Son portefeuille est là, qui lui fait battre le cœur. Il craque une allumette, allume sa lampe tempête puis, savourant chaque seconde, ouvre tout grand son portefeuille au-dessus de son duvet. Quatorze petites enveloppes – pas plus de cinq centimètres sur sept – s'éparpillent sur le lit. Chacune est numérotée de juillet 1934 à juillet 1935. Et une quatorzième, non datée, porte pour seule indication: «Pour un jour de grand cafard.» Dans chacune d'elles, une mini-lettre, sur un papier plié en quatre. L'écriture est élégante et féminine, la plume, aiguisée et malicieuse. Depuis son arrivée, respectueux des règles du jeu, Paul a ouvert une enveloppe par mois, lorsque son moral était trop bas, le doute trop fort ou l'éloignement trop pesant. Il découvre aujourd'hui la sixième. La tendresse, l'amour, la générosité de Juliette (Paul Victor a rencontré Juliette Beckers en 1929 à Toulon, lors de son service militaire. Celle qu'il nomme Hélène dans La mansarde (1981) épousera plus tard le cinéaste Jean Delannoy, et le couple restera proche de l'explorateur, nda) lui sautent au cœur une fois encore. «Il faut sentir que je t’aime de tout mon cœur sans avoir besoin de le voir écrit. Il faut avoir confiance. Savoir que l’on pense à toi. Que l’on vit avec toi. Je sais, je sens que ce sera un mois dur pour toi. Mais tu en sortiras, va – et meilleur et plus fort. Souris... Secoue, chasse les idées noires. Travaille. Songe que tu es en train d’accomplir "quelque chose" – et que nous sommes fiers de toi. Bon Noël, mon petit "mur"» Tel un môme consolé et encouragé, le «petit mur» va mieux. D'autant que, ce jour-là, les télégrammes affluent, grâce à l'extraordinaire efficacité d'Alexis Cohn, leur intermédiaire à Copenhague. Charcot, toujours chaleureux, envoie ses vœux affectueux. La tendresse n'est pas en reste: «Quatre Mamans envoient vœux ardents affectueux. Heureuses vous revoir trente-cinq. Lumière, consolation? Restez forts, unis, sages. Joyeux Noël paix confiance affection.»
1935 commence. Robert entame une campagne de vaccination et poursuit ses enquêtes anthropologiques, Micha et Freddy, quant à eux, envisagent de mener de leur côté des raids d’exploration vers le mont Forel. Mais le mauvais temps persiste, les obligeant tous à rester à Ammassalik. Pas d'exploration géographique ou géologique, pas de visite aux settlements isolés. Paul se lance à corps perdu dans le recueil des légendes, contes, chants de danses et de duels que les Ammassalimiut (habitants d’Ammassalik) sont de moins en moins nombreux à connaître. Le plus souvent, il les note sous la dictée de l'un ou l'autre de ses informateurs Eiriki et Nlaruci, puis il faut traduire: «Eiriki explique au curé la signification du texte. Le curé traduit et explique en danois à Sarah, qui elle-même me traduit en allemand. Finalement j’écris la traduction en français.» (Paul-Emile Victor, journal de bord, 3 février 1935). Quand il ne note pas les chants, il les enregistre sur disques. Le studio, installé dans la petite maison, est pour le moins rustique. Paul a confectionné une sorte de cabine avec deux couvertures. Freddy tapant sur un qida (tambour traditionnel), dans tous les azimuts et à des distances variables, lui permet ainsi de procéder au réglage somme toute assez simple... Mais ça marche, et la population participe activement. Ciriki, le barde le plus réputé, chasseur de son état, chantera vingt et un jours devant le phonographe à cylindres! A l'issue de son séjour, Paul Victor aura enregistré deux cent cinquante chants sur soixante disques, et recueilli huit cents chants et poèmes par écrit.
In situ, au fil des jours désormais éteints, Wittou fait l’apprentissage du froid, de la glace, des gelures, de la faim, des vertiges, des frissons ou des coliques, de la fatigue autant physique que morale. Il se délecte de viande de phoque et de sa graisse mangées avec les doigts et un couteau. Il s’essaye également aux algues bouillies et au requin cru pourri – où il retrouve un curieux goût de camembert. Il apprend et s'enrichit de la compagnie des chiens qui forment la team des Frankist. Il découvre leur extraordinaire présence physique et affective, affectueuse ou agressive. Il apprend leurs noms, leurs caractères, leur hiérarchie, leurs rivalités, les soins à leur prodiguer. Il apprend aussi à conduire un attelage et à galoper, le souffle court, derrière son traîneau. Il apprend encore la technique de l'éventail où chaque chien a son propre trait, plus ou moins long, qui le relie directement au traîneau. Enfin, il apprend à fabriquer les harnais, réparer les traits, démêler les traits, dégeler les traits… Dès que les conditions le permettent, il retrouve la complicité de son vieux copain Micha, fou de montagne comme lui, pour des virées en ski joëring (discipline sportive alliant le ski à un attelage animal, équestre ou canin, nda), alliant plaisir et dressage. Peu à peu, Paul développe avec ses chiens une relation profonde, comme avec Oukiok, le chef, le king-dog: «Dans les moments d’exubérance, il se dresse, pose ses pattes sur mes épaules. Son museau vient alors à la hauteur de mon nez. Parfois il pose sa tête dans le creux de mon épaule. Nous restons là, joue contre joue. Je sens son souffle chaud dans mon cou. Mes caresses se font plus rudes, plus insistantes. Je suis ému.» (Paul-Emile Victor, L’iglou). Paul Victor entre enfin, de plain-pied, dans la vie d’explorateur, celle où l’on se couche parfois le soir sans se changer, sans se laver, et sans se brosser les dents, lui que sa stricte éducation a formaté tout autre. Au fil des mois, son enquête ethnographique s’étoffe, comme grandit sa fascination pour le mode de vie des Eskimos et leur capacité d’adaptation à un milieu naturel tellement hostile. Ce qui le subjugue le plus, lui le fils de bonne famille, c’est la faculté de ce peuple à être heureux en se satisfaisant d’un nombre réduit de besoins essentiels. Le choc culturel est passionnant mais brutal. La réalité, parfois plus rude encore.
Mi-février, les Quatre du Groenland ont pu enfin se lancer dans les raids, tant attendus. Assez du ronron sédentaire d'Ammassalik. Assez de la petite maison-atelier-labo confortable. Micha et Freddy sont partis vers le nord explorer la région, mal connue, mal cartographiée. Ils ont pris avec eux – et c'est normal compte tenu de la tâche à accomplir – le grand traîneau et leurs dix meilleurs chiens. Paul et Robert sont quant à eux allés à Kusuluk et veulent se rendre ensuite à Parnagayik, un minuscule campement eskimo situé aux confins du fjord de Sermilik, au nord-ouest d'Ammassalik. A Parnagayik («là où la neige tourbillonne méchamment») soufflent les puissants vents catabatiques dévalant du grand désert de glace, l'inlandsis, qui surplombe l'endroit. Des vents parfois si froids et si violents que les hommes doivent se calfeutrer des jours et des jours dans leurs huttes, sans pouvoir chasser ou pêcher. Quant à la glace du fjord, elle est plus traîtresse et plus perfide que partout ailleurs: des courants rapides comme des torrents la fragilisent sans cesse et de gigantesques icebergs parsèment les lieux. C’est pourtant là que Paul Victor et Robert Gessain décident d’aller.
Il est 8 heures, ce samedi 16 mars 1935, quand ils quittent le hameau de Kulusuk («la montagne en forme d'oiseau») où ils viennent de passer un mois de travail acharné, bloqués par le mauvais temps. Sans équipements, ils choisissent l'Eskimo Anoni pour les emmener dans son bateau. L'homme est un bon guide. Lui seul pourra les conduire dans l'effrayant cul-de-sac du fjord de Sermilik. Le danger attire Paul et Robert, irrésistiblement. Ils sont servis: «Anoni tient la barre, impassible et silencieux, il n’a ouvert la bouche que pour demander du tabac pour sa pipe et pour nous faire passer de l’avant à l’arrière, suivant les dangers, avec nos lourdes gaffes, afin de repousser les glaçons et les petits icebergs trop curieux ou trop insolents.» (ibid.) Fourbus et surtout frigorifiés, Paul et Robert font halte en soirée à Kungmiut. Ils y restent une dizaine de jours, mènent leurs enquêtes respectives, et en repartent un matin, dès 6 heures 30. Ils ont acheté quatre chiens – ni obéissants ni très vaillants –, et un vieux traîneau brinquebalant, qu'ils ont consolidé avec des cordes. Grâce aux nœuds appris chez les scouts, ils amarrent solidement tout leur matériel: les équipements de mensurations anthropologiques, ceux indispensables à la recherche sanguine, les sérums, les blocs-notes et les carnets. C'est très lourd pour un seul traîneau, les deux hommes ne prennent pas de tente, et quasiment pas de vivres. Ils n'ont plus de guide et, un brin présomptueux, ils ont choisi eux-mêmes leur propre route pour Parnagayik, «une route que les Eskimos ne prennent presque jamais». (Paul-Emile Victor, conférence à la Société de géographie de Paris.) Un chasseur local leur trace une carte. Il donne beaucoup de détails au départ de Kungmiut, de moins en moins à mesure qu’on s’en éloigne... Paul et Robert ne se sentent pas fiers, mais ils partent, avec l’enthousiasme des explorateurs débutants. Premiers pas et premières traces dans une neige profonde – très profonde. Le vent qui cingle leurs visages les oblige souvent à marcher en crabe. Ils brassent de la neige jusqu’au ventre et grimpent à en perdre haleine. En haut, le fjord apparaît à leurs pieds, «énorme, gris, terne, calme, sinistre. Au-dessus de tout ce gris, de tout ce noir: la ligne bleue, mystérieuse, du désert de glace sur lequel roulent de gros nuages menaçants. Ciel de cendre éteignant les montagnes.» (Paul-Emile Victor, L’iglou.) Le temps se gâte. La neige se met à tomber, drue, verticale. La brume noie les cimes puis leurs contreforts. Brutal, le white out (jour blanc) s'installe. Les deux hommes pénètrent dans un monde désormais sans échelle, où l'on confond une boîte d'allumettes tombée à dix mètres avec un traîneau à un kilomètre, et où, sans point de repère, on tombe à la renverse si, penché en avant, on se relève un peu trop vite. (Paul-Emile Victor, Chiens de traîneaux, compagnons du risque, 1974.) Paul et Robert entament la descente vers le fjord, laissant derrière eux les traces vite effacées de leur traîneau et de leurs pas. Leurs pieds brisent la croûte glacée. Les chiens marquent de petites taches de sang les empreintes de leurs pattes entaillées par les cristaux. Le traîneau avance par bonds, enfonce de l’arrière comme un kayak plein d’eau. Parfois, ils doivent s'y mettre à six, chiens et hommes, pour le dégager. La fin de journée est harassante. La neige toujours profonde meurtrit les muscles. Les chiens, haletants, s’y perdent jusqu’aux oreilles et Paul et Robert, jusqu’aux genoux. A 16 heures – il fait nuit –, tous parviennent enfin sur les rives du fjord. «Inutile d’ancrer le traîneau: la neige fraîche s’en chargera. Inutile d’entraver les chiens: la fatigue leur servira d’entrave.» (Paul-Emile Victor, L’iglou.) Ni Paul ni Robert n’envisagent de bivouaquer. Ils partent explorer les environs, chacun de leur côté. Pourquoi se séparent-ils? Sont-ils grisés par l’aventure au point d’être insouciants? Leur ego les aveugle-t-il au point de mépriser les règles élémentaires de prudence en Arctique? A bout de nerfs, à bout de fatigue, se sont-ils disputés?
– Dans quelle direction pars-tu?
– Je coupe au sud.
– Bon. Moi je longe la terre.
– Rendez-vous au traîneau.
– En tout cas demain, au lever du soleil.
Paul s'engouffre dans la brume. Une phrase de Robert déjà invisible lui parvient aux oreilles. «Tâche de ne pas te tromper de métro!»
Six heures plus tard, presque miraculeusement, Paul Victor revient au traîneau. Profondes de plus de cinquante centimètres à son départ, ses traces en partie comblées ont gelé. Il les devine, pas à pas, grâce à leur dureté sous ses pieds chaussés de ses kamiks souples. Le jeune ethnologue n’a rien vu aux alentours, rien découvert.
– Robert?
Sa voix se perd dans la ouate.
– Robert!
Ni écho, ni réponse. Une inquiétude sourde monte en lui. Il ne fait pas froid. Pas un son, sauf le bruissement silencieux de la neige qui tombe. «Ses paillettes, en touches fraîches, viennent fondre sur mes joues. La sphère de la nuit, palpable, m’enveloppe à longueur de bras, limitant mon univers aux montants du traîneau. Ils dépassent encore de la neige, croix de bois noires érigées sur la tombe blanche qui l’ensevelit. Les quatre chiens sont invisibles, enneigés eux aussi.» (ibid.) Seul et livré à lui-même, Paul va devoir affronter cette nuit interminable. Il faut attendre… Attendre d’y voir plus clair au lever du jour – peut-être. Quelques coups de pied, quelques coups de reins, quelques coups d’épaules, il s’allonge et moule à sa convenance la neige autour de lui en un matelas confortable. Le traîneau retourné fait office de toit. Il se déshabille – ne pas garder de vêtements mouillés est le seul moyen de se réchauffer – et se glisse avec soulagement dans son sac de couchage, se terre dans son antre de neige. Tout serait parfait, sans l’angoisse qui l’étreint. Soudain, vers 4 heures du matin, des voix se font entendre. Des voix humaines. Paul remet à la hâte ses habits encore mouillés et glacés. Il s’extrait avec peine de son trou. Debout, les yeux écarquillés, exorbités pour mieux voir, il distingue trois silhouettes dans la nuit.
– Oh! Robert! …Robert!?
Les trois visiteurs restent muets, immobiles. Le cœur battant la chamade, Paul s’approche. Il grelotte, il halète. Ce sont trois rochers, dénudés par le vent. Sa tête bourdonne. La panique l’envahit. Il repart, s’enfonçant maintenant dans la neige jusqu’aux hanches. Il marche à perdre haleine dans la nuit laiteuse, à la recherche de la moindre trace, celle de Robert ou d'un hypothétique campement. Il appelle à chaque instant. Peu à peu, la sphère de la nuit s’éloigne. Le jour se lève et tous les gris de la terre se figent dans un gris-blanc incolore. A 9 heures du matin, Paul est aux abois, épuisé. La lumière argentée fait tout à coup apparaître l’ombre à peine perceptible d’une trace recouverte par la neige fraîche. Est-ce un nouveau mirage ou une authentique empreinte? Paul n’a pas le choix, il la suit, fébrilement. «La piste descend. Je perds pied. Je glisse. Je me raccroche. Devant moi, l’ouate s’est déchirée. La piste semble s’arrêter à la coupure de la falaise. Je perçois, là en bas, cent mètres plus bas, les icebergs et la banquise et les trous d’eau noire. J’appelle. En vain. Je n’ose bouger. Je reste là, à regarder le vide devant moi.» (ibid.) Vertige absolu. C'est sûr, Robert a chuté, il gît enseveli au pied de la falaise, à moins qu’il ne se soit noyé dans un trou d’eau. Paul tente de rassembler ses pensées, il essaie d'écarter la peur, la fatigue, le manque de sommeil, la faim, la neige, le froid. En colère mais lucide, l’un de ses petits houidges (esprit malin, néologisme, nda) est là: «C’est idiot de partir comme vous l’avez fait. A quoi tout cela peut-il bien servir? Maintenant, Gessain est peut-être là, en bas, au pied de la falaise, ou dans un trou d’eau...» La panique est totale. Paul est pétrifié: Robert est mort au fond du fjord. Le fjord s’en fout. Le monde aussi d’ailleurs. Tout cela n’a aucun sens. Il faut retourner au traîneau d’abord. Tandis qu’il revient sur ses pas, perdu dans ses pensées, il continue d'appeler, comme un automate. «Robert... Robert... Robert...» Une voix d’abord lointaine, mais bien réelle cette fois, un cri peut-être, lui répond. Mieux: une silhouette surgit de derrière une crête. «Je le vois comme si c’était la première fois. Sous son bonnet de laine bleue, tiré jusqu’aux sourcils, je distingue ses yeux enfoncés par la fatigue, cernés de gris, au regard clair et droit, toujours à la fois sérieux et souriants, mais ce matin, bordés d’un liséré rose. Il n’a pas dû dormir beaucoup, lui non plus. Mais il est bien vivant.» (ibid.) Les deux hommes se sont-ils étreints? Se sont-ils embrassés? Rien n’est moins sûr. L'un comme l'autre a reçu une stricte éducation. Robert, comme Paul, est très pudique. Et puis... ce sont des hommes!
– Dis donc, cette trace en haut de la falaise, c’est la tienne?
– Oui, bien sûr, d'hier soir... J’ai pensé à toi. Tu aurais été bien embêté, mon pauvre vieux, si j’avais fait le plongeon...
Il faut absolument sortir de cette prison d’ouate glacée. Ayant récupéré traîneau et chiens, les deux compagnons reprennent désespérément leur chemin vers le campement de Parnagayik. Leurs forces s’amenuisent, leur moral s’émousse, les réserves en nourriture s’épuisent. Passant en mode survie, ils aspirent régulièrement de la neige comprimée dans la main – au moins, ils ne mourront pas de déshydratation. En guise de seul repas quotidien: un quart de thé chaud, une vieille tranche de pain grande comme la moitié de la main, une poignée de macaronis crus, mâchés sans plaisir. La nuit, ils tentent de trouver un sommeil réparateur dans un trou creusé dans la neige, protégé autant que possible du vent, collés l’un contre l’autre, les chiens roulés en boule à leurs côtés. Mais leurs vêtements et leurs sacs de couchage, pourtant en peaux de rennes, sont gorgés d'eau. Ils grelottent tellement et claquent si fort des dents qu’ils s’empêchent mutuellement de dormir. Affamés, affaiblis, Paul et Robert continuent d'avancer, emportés tant bien que mal par leurs chiens, qu'ils trouvent encore la force d'encourager. C'est grâce à cela qu'au troisième jour, un chasseur de Parnagayik les entend. Intadi croit d'abord à des génies malfaisants, poursuit sa route, apeuré, avant de finalement faire demi-tour: ce langage étrange qui traverse la brume est après tout peut-être celui des Franskit hivernant depuis sept mois à Ammassalik?
De ce tragique premier raid d’exploration, seul Paul-Emile Victor fera plus tard le récit (malgré nos demandes réitérées, la famille de Robert Gessain n'a pas souhaité nous donner accès aux notes et journaux de l'anthropologue, nda). Cette aventure aux limites de la mort s’est-elle déroulée comme il l'a racontée, lui, l'homme à la plume facile? Quoi qu'il en soit, il écrit le 4 avril dans son journal de bord: «En huit jours, j’ai eu les quatre plus grandes émotions de ma vie. Dans l’ordre:
– lorsque j’ai entendu le cri de Robert vers 9 h 30 du matin, alors que je le cherchais depuis 4 h du matin et que vraiment je le croyais perdu, n’ayant pas vu la moindre trace;
– Intadi brassant la neige jusqu’au ventre, venant vers nous, les bras levés, son kayak posé sur la rive;
– le service religieux dimanche dernier (lendemain de notre arrivée ici) où j’ai eu je crois bien ma première émotion religieuse;
– et enfin, tout à l’heure, la plâtrée de riz et la boîte de fer blanc avec un fond de mélasse cuite que Mikadi nous a tendues.
Heureux d’avoir failli crever pour avoir connaissance de tous ces gens, les premiers chez lesquels nous n’avons jamais l’impression qu’ils nous donnent quelque chose en attendant autre chose en échange.» Cette aventure va lier à jamais Paul Victor et Robert Gessain: à la fois sceau puissant et faille irréparable. Ils resteront, toute leur vie durant, les meilleurs amis et... les meilleurs ennemis du monde.
Très vite, Paul envisage de rester hiverner une seconde année. En bon cartésien, il pèse longuement le pour et le contre. Les atouts sont nombreux: approfondir ses travaux ethnologiques, vivre le bonheur simple qu'il a découvert ici, profiter des vivres restant en quantité (surtout des petits pois!) et conduire encore son équipage de chiens qu'il connaît maintenant sur le bout des doigts. Un autre motif l'empêcherait presque de rentrer à Paris: «J'ai le trac de croiser Didy ou de vivre à nouveau avec sa présence à un quart d'heure de métro.» (Paul-Emile Victor, journal de bord, 5 juin 1935.) Il a quand même des raisons de rentrer: tout d'abord, sa mère. Ensuite, Robert, auquel il ne veut vraiment pas laisser tout le bénéfice de l'expédition. Et Micha aussi: «Je voudrais bien gueuler sur les toits que c’est lui qui a tout fait dans l’expédition: installation, et une bonne partie de l’organisation.» (ibid.)
Fin juin, il est fixé. Il écrit à sa famille et au commandant Charcot: «A nouveau tout pesé stop Décision sans enthousiasme juvénile stop enquêtes importantes encore trop nombreuses stop retour impliquerait travail inachevé stop matériel chiens vivres plus que suffisants tout prêt hivernage sans aucune dépense stop approbation danoise obtenue.» Le 5 juillet, il reçoit, pour la première fois, un télégramme de son vieux Fred, Alfred Mathis: «Suis navré obligé faire savoir maladie Papa dont santé après grave opération pas encore remise stop sois sans inquiétude mais reviens stop affectueusement.» Méfiant sur ce qu'on lui cache ou non, Paul télégraphie à l’Oncle Jean pour avoir des précisions. La réponse claque: «Père opération abdomen avril stop convalescence lente stop état actuel pas inquiétant stop seconde opération probable stop conseille rentrer», tandis que Mme Perez, répondant aux questions de Micha à ce propos, écrit: «Cancer intestin avancé. Retour Paul nécessaire.»
Le dimanche 18 août 1935, le Pourquoi Pas? mouille dans la baie d’Ammassalik. C’est la fin de l'Expédition ethnographique française au Groenland. Paul s'est résolu à rentrer, mais en demi-teinte. «Si j'écrivais un livre sur cette année passée au Groenland, pourquoi ne l'appellerais-je pas "Couloir d'hôtel"? J'ai l'impression de connaître les Eskimos comme je connaîtrais les clients dans un hôtel par l'aspect de leurs souliers posés devant les portes ou les quelques rares humains rencontrés dans les couloirs.» (Paul-Emile Victor, journal de bord, 6 juillet 1935.) Pourtant, le bilan de cette première expédition est impressionnant: Paul Victor a parcouru environ deux mille kilomètres en traîneau et sept cents en bateau, il a rencontré près de neuf cents Eskimos, il rapporte trois mille trois cents objets au musée d'Ethnographie du Trocadéro, en plus des chants, danses, contes, légendes, histoires de familles et de famines, récoltés tout au long de ces douze mois. Cahin-caha, Paul a dirigé sa première expédition, mais surtout, il s'est découvert. Il le sait, sa voie sera polaire. Mais pour l'heure, nombre de difficultés de tous ordres l'attendent, dont des problèmes pécuniaires, car l'expédition rentre avec vingt mille francs de dettes (un peu plus de 17’000 francs suisses actuels). Sentimentalement, il ne sait pas trop où il en est. Il a fait une croix, douloureuse, sur Didy. Hina a disparu de la circulation. Sa tendresse pour Juliette Beckers se mêle désormais à celle qu'il éprouve pour Doumidia, devenue son amante trois semaines avant son départ. Pour Wittou, le retour à la civilisation risque d'être brutal, d’autant qu’il va être de nouveau confronté à ce qu’il redoute le plus: le temps. Ce fichu temps, avec lequel il va falloir recommencer à compter.