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Uummannaq, mon hôpital, ma défaite
© Ondrej Vavra

Uummannaq, mon hôpital, ma défaite

Sur l’île d’Uummannaq, au nord-ouest du Groenland, la ville et l’hôpital ne font qu’un. Pendant onze ans, j’y ai exercé comme médecin, au service d’une population dispersée dans le fjord. Le 27 juillet 2017, je quitte ce lieu. La médecine que l’on m’y demande désormais de pratiquer - distante, comptable, centralisée - n’est plus compatible avec la réalité de ce territoire ni avec l’idée que je me fais des soins.

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Retrouvez ce récit dans Sept mook #53, Voyages

Il est à peine 7 heures ce matin du 27 juillet 2017 dans le petit héliport de la ville d’Uummannaq au nord-ouest du Groenland. Et pourtant, l’hélicoptère a déjà fait deux rotations pour l’aéroport de Qaarsut où attend l’avion, le Dash 8, qui transportera les passagers vers le sud. L’héliport est plein, chaque passager est accompagné d’une dizaine de personnes, les sacs sont lourds, remplis de poisson séché, de mattak, et autres délicatesses qui seront redistribuées aux parents qui vivent au Danemark.

Sumut ? Où vas-tu ?

La question circule dans tous les sens, sans que personne ne me la pose. Les Groenlandais veulent toujours avoir une idée du lieu où leurs amis se trouvent. Réminiscence des temps anciens où il était si important de savoir vers où chercher un chasseur qui n’était pas revenu.

Je regarde autour de moi, le cœur gros. Je les connais tous : j’ai mis au monde leurs enfants, j’ai accompagné les malades, j’ai sans doute sauvé la vie de Petra qui rit à gorge déployée dans un coin de la salle. Je pars, je rentre en France, je les laisse. Un autre médecin viendra du Danemark prendre le relais. Je viens de passer onze ans ici. Ces dernières années, il y a eu tellement de changements ; je me suis battue pour que l’hôpital ne devienne pas un centre de triage, un centre de soins sous administration comptable. Et j’ai perdu. Je suis épuisée.

Personne ne me demande : « Sumut ? » Ils savent tous que j’ai décidé de prendre ma retraite, de quitter l’hôpital et le pays. Les larmes de Tina, l’infirmière, au moment des adieux m’ont bouleversée.

Je regarde Pierre à travers le brouillard de ma fatigue.

Il est là, sans rien dire, droit comme un i. Il veut rester, il ne peut se résoudre à quitter ce pays qu’il aime tant, ses chiens, les jeunes élèves du centre d’art qu’il a créé. Nous avons traversé cette existence groenlandaise ensemble. Il m’a écoutée des heures et des heures quand le poids des difficultés rencontrées à l’hôpital me faisait douter ; nous avons tremblé pour nos amis. Nous avons scruté des journées entières la banquise qui ne voulait pas se former, nous avons pêché, chassé, navigué. Je ne me rends pas vraiment compte que je pars sans lui. Je suis en mode survie.

L’hélicoptère est là. Je traverse les quelques mètres qui m’en séparent sans me retourner. Le jeune pilote groenlandais me sourit :

— Tu pars en vacances en France ?

— Non, je pars.

Les pales du rotor commencent à tourner. Ce bruit m’a accompagnée pendant toutes ces années. L’hélicoptère, c’est le cordon ombilical qui nous relie au reste du pays. Sans lui, notre petite île serait bien isolée. Il se soulève lentement, pique un peu du nez et commence à longer la ville. Je regarde la silhouette de Pierre en bas. Il fait de grands signes en guise d’au revoir. L’hôpital, majestueux au bord du fjord, semble endormi. Je n’ai même plus la force de penser à toutes les heures passées là, toutes les batailles livrées, toutes les confidences susurrées, toutes les souffrances exprimées. Tout cela n’a pas de prix, mais l’administration de la capitale, elle, compte. Un hôpital à Uummannaq n’est pas rentable. Il faut diminuer les dépenses et envoyer les patients ailleurs ; il faut demander aux femmes enceintes d’aller accoucher à 300 kilomètres de chez elles ; il faut réduire les jours d’hospitalisation. J’étais venue ici pour rencontrer ma passion de la médecine. Je me retrouve, après quelques années, dans un univers comptable. Impossible pour moi.

— Dites-moi, comment je fais, sans infirmier anesthésiste, si j’ai un patient en urgence absolue et que le temps ne permet pas à l’hélicoptère de décoller ?

C’était mon cri du cœur lors de ma dernière entrevue avec l’administrateur en chef de la région Nord. Il m’a toisée, froidement :

— Eh bien, c’est ainsi. Les gens ont choisi de vivre ici, ils doivent en assumer les conséquences.

Je tremble, les larmes me montent aux yeux.

— Je ne peux pas continuer à travailler ici dans ces conditions.

— Je ne vous retiens pas.

Les icebergs défilent sous moi, la mer est si calme.

Les bateaux de pêche ne sont plus que de minuscules points sur la mer. J’ai réussi à entrevoir la butte où sont attachés nos chiens et peut-être, du moins je l’imagine, à croiser le regard de Jessi, notre brave chien de tête. Ils vont me manquer.

Pendant toutes ces années, j’ai écrit dans mon journal mes doutes, mes peurs, mes certitudes, ma colère, mon impuissance, mais surtout mon amour pour le peuple groenlandais. Les larmes aux yeux, je l’ai rangé dans ma valise. Il est désormais le seul lien avec ma vie sur la banquise.

Copenhague, 1984

— Que vas-tu faire au Groenland ? m’ont demandé, sceptiques, mes amis danois.

Mes amis français, eux, se sont contentés de sourire, et je lisais dans leur regard les souvenirs d’enfant rêvant d’Apoutsiak, le petit flocon de neige et autres histoires de Paul-Émile Victor.

Comment leur expliquer que c’est Rosa qui, dans sa détresse, m’a demandé de venir au Groenland ? J’ai rencontré Rosa en 1984 alors que, jeune médecin, je travaillais comme interne dans un hôpital gynécologique des quartiers pauvres de Copenhague. Quelques années auparavant, la vie et l’amour m’avaient poussée jusqu’au Danemark, et sans doute n’aurais-je jamais pu vivre au Groenland sans ce coup de hasard qui m’a obligée à apprendre le danois. J’avais décidé de devenir gynécologue et je suivais à la lettre l’enseignement de mon patron, derrière lequel je trottinais, passant de chambre en chambre, les dossiers des patients sous le bras. 

Au début, Rosa était une patiente comme une autre. Je ne voyais que son épaisse chevelure noire, ses paupières crispées et son corps déjà rongé par l’alcool et la drogue, recroquevillé sous les draps blancs. Elle était là pour soigner une vilaine salpingite et, au moins pendant ce temps, n’était-elle pas à la rue ou squattant des immeubles insalubres comme la majorité des jeunes Groenlandais en perdition au Danemark. Bien sûr, je les avais déjà croisés, ces gens aux yeux noirs et bridés dont l’allure contrastait tant avec la silhouette élancée des blonds Vikings. Je savais d’eux qu’ils étaient venus de leur pays du Nord que le Danemark avait colonisé il y a bien longtemps. Ils étaient venus dans l’espoir d’étudier à Copenhague ou simplement attirés par une vie plus facile. Je savais qu’ils étaient nés sur la plus grande île du monde, l’île blanche, vaste comme cinq fois la France. Mais je voyais aussi leur regard perdu, leur démarche hésitante quand, totalement assommés par l’alcool, ils déambulaient dans les rues de la capitale. Beaucoup d’entre eux à l’époque vivaient à Christiania. Christiania était une ancienne caserne investie dans les années 1970 par de jeunes pacifistes qui en avaient fait une communauté, havre de paix et d’amour. Écologistes avant l’heure, ils y avaient construit de drôles de maisons, une école pour les enfants, et vivaient en totale autarcie. Mais les choses s’étaient hélas dégradées peu à peu et, à l’époque où j’ai rencontré Rosa, Christiania était devenu un repaire de toxicomanes et de dealers. C’est là que séjournait une partie de ses amis et compatriotes.

Nombre de Groenlandais mènent au Danemark une vie sans histoire ; ils sont parfaitement intégrés. Ils y étudient ou travaillent sans problème. De nombreuses femmes groenlandaises ont suivi leur époux danois et elles se fondent totalement dans la société danoise. Toutefois, je me souviendrai toujours d’une phrase d’une de mes amies, assistante sociale :

— Parmi les immigrés ici au Danemark, les Groenlandais sont les plus vulnérables et les moins bien intégrés – et pourtant ils ont un passeport danois !

Pourquoi étaient-ils là ? Pourquoi cette déchéance ? Je ne savais pas que j’allais mettre des années à essayer de répondre à cette question. À l’hôpital, les soirées et les nuits étaient longues. Rosa avait mal au ventre, et les infirmières m’ont demandé de passer la voir. J’entrais doucement dans sa chambre. Elle m’ignorait. Je n’apprendrai que plus tard que ce peuple est à la fois fier et timide. J’ai posé la main sur son ventre, elle a enfin daigné me regarder.

— D’où viens-tu ? m’a-t‑elle demandé. Tu as les cheveux noirs.

Je l’ai regardée :

— J’aimerais qu’ils soient aussi beaux que les tiens.

Et nous avons enfin ri toutes les deux, perdues dans ce pays qui n’était pas le nôtre.

— Raconte-moi ton pays, lui ai-je demandé.

Et j’ai vu les étoiles s’allumer dans ses yeux auparavant si vides. J’ai vu danser les aurores boréales, les icebergs, les chiens de traîneau ; j’ai imaginé le froid, la neige et les lumières roses du printemps. Elle m’a parlé d’Aasiaat, sa ville natale, les vacances d’été sous la tente dans les montagnes, la cueillette des baies à l’automne, les chants des femmes, les parties de pêche avec son père en bateau. L’hiver, une fois la banquise figée, ses parents et elle allaient rendre visite à la grand-mère qui habitait un autre village. Il fallait alors atteler les chiens, entasser toute la famille sur le traîneau et parcourir des kilomètres emmitouflés dans le froid et le silence. Rosa se souvient de son père qui l’habillait de pied en cap de peaux de phoque avant de la caler contre sa mère et ses frères et sœurs. Elle se souvient de sa grand-mère qui connaissait tant d’histoires d’angakkoq et de qivittoq qui la faisaient trembler de peur et de plaisir. Et d’imiter le bruit des icebergs qui éclatent, le halètement des chiens sur la banquise. Devant moi, elle déroule le monde de son enfance, peuplé de légendes. Celle de Sedna, une jeune femme inuit mariée par son père à un homme qu’il pensait respectable, mais qui s’est révélé être un corbeau. Il ne s’occupait pas de sa femme et la nourrissait à peine. Fâché, le père prit son kayak afin d’aller récupérer sa fille. Le corbeau, ne voulant pas la laisser partir, provoqua une énorme tempête, et Sedna tomba à l’eau. Le père, devant choisir entre sa propre survie et celle de sa fille, décida de couper les doigts de Sedna qui s’accrochait au bord du kayak. Elle coula au fond de la mer. Ses doigts coupés se transformèrent en une multitude d’animaux marins, phoques annelés, morses, baleines, narvals. Depuis, Sedna, devenue déesse de la Mer, vit dans les fonds marins, se fâche de temps en temps de sa situation ou reproche aux hommes de ne pas respecter les tabous. Elle retient alors tout le gibier dans sa longue chevelure. Les hommes ne pêchent plus rien et la famine s’installe. L’angakkoq doit descendre la voir, la calmer et lui brosser longuement les cheveux pour libérer les animaux.

Rosa a alors secoué en riant ses cheveux noirs, brillants et lisses. Puis ses yeux se sont obscurcis. J’ai compris à ce moment le pouvoir noir de l’alcool et la violence qu’il engendrait, les histoires d’enfants enlevés à leurs parents par un système social bien-pensant pour être placés dans des familles d’accueil au Danemark. Je ne savais pas que, par la suite, j’entendrais cette même histoire encore et encore. À ce moment-là, je pris dans mes bras Rosa qui sanglotait. Sur sa table de nuit, un magnétophone diffusait les chansons en groenlandais du premier groupe rock du pays : Sumé. Comme tous, Rosa en connaissait les paroles par cœur et chantonnait à travers ses larmes. Mais les paroles engagées de Malik, le chanteur, qui parlaient de liberté et d’identité, ne l’atteignaient plus.

Quand je lui ai demandé pourquoi elle ne retournait pas là-bas, j’ai vu une immense lassitude lui courber le dos :

— Je n’habite plus nulle part, et de toute façon je n’ai pas d’argent pour acheter un billet d’avion… Et puis, je ne sais plus si je pourrais encore vivre au Groenland, je ne parle plus ma langue, mais peut-être pourrais-je me débarrasser de la drogue si je repartais.

Le brouillard est revenu dans son regard, alors que j’avais encore les bras autour d’elle.

— J’irai dans ton pays, lui ai-je murmuré.

Paamiut, 1986 /Sisimiut, 1992

Et c’est ainsi que deux années plus tard, pour mon premier remplacement au Groenland, je débarquais à Paamiut, une localité du Sud. Ma première pensée fut pour Rosa. Alors que l’express côtier s’éloignait, salué par les chants des gens rassemblés sur le quai, je restai quelques secondes, le visage tourné vers le sud, à tenter de lui envoyer toute la force de son pays.

Le médecin danois que je devais remplacer m’attendait. Il avait à prendre le bateau.

— Bienvenue ! Je pars en vacances, me dit-il abruptement, il y a une appendicite à l’hôpital. Il faut l’opérer ! Et le dentiste est parti. Tu trouveras les pinces pour arracher les dents sur mon bureau.

Après une poignée de main énergique, il s’engouffra dans le bateau, me laissant seule, désemparée et emplie de questions sans réponses.

— Et pour l’anesthésie, je fais comment ?

La corne de brume l’empêcha de m’entendre. Quoi qu’il en soit, il était évident que la manière dont j’allais résoudre ce problème ne l’intéressait pas.

En arrivant à l’hôpital, j’appris que l’appendice infecté appartenait à un garçonnet de 10 ans qui était venu seul, sans ses parents, d’un village situé à huit heures de navigation de là. Il avait supporté stoïquement la mer houleuse alors que les douleurs empiraient. Je n’avais opéré que quelques appendicites dans ma courte vie de médecin. Nous l’avons endormi à l’éther, seul anesthésique disponible, et j’ai extrait l’appendice de son abdomen sans trop de difficultés.

Nous étions en 1986, le gouvernement autonome, proclamé depuis 1979 seulement, en était encore à ses balbutiements. Le domaine de la santé était toujours sous l’égide danoise. Un jour d’hiver froid et triste, quelques mois auparavant, j’avais grimpé les escaliers grinçants jusqu’au troisième étage du vieil immeuble du Ministère groenlandais de Copenhague.

— J’aimerais faire un remplacement de médecin au Groenland.

Je m’étais lancée. Ma vie était en train de prendre un nouveau tournant. Je ne le savais pas encore. La femme, derrière son bureau, m’a regardée par-dessus ses lunettes.

— Tu sais que c’est très isolé, à 4'000 kilomètres du Danemark. Il n’y a que 55’000 habitants, c’est désertique. Il y fait très froid l’hiver, jusqu’à ‑ 40°C, la glace rend les déplacements difficiles. Tu ne pourras pas revenir facilement s’il t’arrive quelque chose là-haut. À l’hôpital, tu seras seule la plupart du temps, il te faudra affronter des situations difficiles.

Son discours était monocorde et bien rodé. Mais tout ça, je le savais. Je l’avais lu. Je ne bougeais pas et, ayant abandonné l’idée de me décourager, elle me dit soudainement :

— Bien, tu parles danois, c’est le principal. Il y a un remplacement à Paamiut.

Je me demande encore aujourd’hui si l’administration danoise ne s’est pas fait un malin plaisir à envoyer une petite Française un peu naïve dans la ville réputée la plus difficile du pays, où la violence liée à l’alcool était plus importante qu’ailleurs. C’était après le bouleversement social des années 1960 où le pouvoir colonial avait décidé de faire du Groenland le Danemark du Nord. Auparavant, les habitants étaient des chasseurs de baleine, de phoque, de morse et d’ours. Mais les Danois ont compris la manne que pouvaient rapporter les eaux groenlandaises riches en poisson. Alors, ils ont appris aux Groenlandais à pêcher. Et comme ces derniers apprennent vite, la pêche s’est développée. Avec elle, les usines de traitement du poisson.

Mais comment faire travailler des gens qui habitent dans des centaines et des centaines de villages éparpillés sur un territoire immense ? Il faut les regrouper dans les villes. Le Danois, pragmatique et technocrate, ne s’embarrasse pas d’états d’âme. Et d’ailleurs, n’est-ce pas bien plus agréable de vivre dans un petit appartement douillet, bien chauffé, avec l’eau courante que dans une maison construite en tourbe, ouverte aux vents, sale et sombre ? N’est-ce pas beaucoup plus tentant de vivre dans une copie du Danemark ? Les Danois pensaient et pensent encore, en toute bonne foi, qu’habiter leur pays est le souhait de tout être humain sur terre. Alors faire du Groenland la partie nord du Danemark était un immense cadeau fait aux Inuit.

Le pays s’est ainsi transformé en un grand chantier de construction. Les ouvriers danois étaient bien payés, beaucoup plus que les Groenlandais qui faisaient le même travail, et l’alcool coulait à flots. Les costauds Vikings, en nombre à Paamiut à l’époque, supportaient mieux l’alcool que leurs collègues groenlandais. J’ai passé beaucoup de nuits à suturer les plaies de ces bagarreurs enivrés qui devenaient doux comme des agneaux quand ils arrivaient à l’hôpital. J’ai soigné les coups de couteau et les delirium tremens. Mais j’y ai aussi trouvé beaucoup d’amis, des gens doux et déboussolés par une technologie qui allait trop vite pour eux. Eux pourtant ne possédaient aucune boussole dans leur bateau pour retrouver le port dans ce dédale d’îles que forme l’archipel de Paamiut, même par temps de brouillard.

Journal, le 3 juin 1986 :

Mads m’a invitée hier à faire un tour en bateau avec lui. Il allait chasser le phoque. J’ai passé une journée extraordinaire, le nez au vent, à scruter la mer. Nous avions mangé deux fulmars attrapés à l’épuisette le long d’une falaise et cuits à l’eau de mer directement sur la plage. Sur le retour, Mads plaisantait, de bonne humeur. Il rapportait deux phoques à la maison. Soudain une brume épaisse, si caractéristique de cette région, nous a enveloppés. J’ai senti une immense panique. On ne voyait plus rien autour de nous. Je connaissais tous les écueils autour de Paamiut. Je regardais Mads qui continuait de siffloter comme si la visibilité était intacte. Je lui ai demandé, la mine décomposée, où était sa boussole. Il m’a regardée, les yeux pétillants, et, sortant théâtralement les mains de ses poches, il m’a annoncé qu’il n’en avait pas. Nous sommes arrivés au port un quart d’heure plus tard.

À Paamiut, j’ai fait la connaissance des icebergs, j’ai vu les énormes blocs de glace se détacher du glacier intérieur pour s’affaler dans la mer en un vacarme assourdissant, créant une vague énorme qui mettait à mal notre modeste embarcation. J’ai connu les tempêtes qui nous isolaient du reste du pays des semaines entières. J’ai vu les montagnes et le vent chargé d’odeurs que je ne connaissais pas. J’allais apprendre à aimer le parfum rance du phoque et du poisson mêlé à l’odeur du gasoil des bateaux. Une odeur que je reconnais maintenant entre toutes. J’ai assisté au dépeçage des baleines et j’ai partagé avec mes amis le mattak, la peau de baleine crue riche en vitamine C et sélénium. À tel point que les Inuit n’ont jamais connu le scorbut, sauf en période de famine.

Journal, le 30 juin 1986 :

Une baleine a été tuée, un rorqual, je crois. Je suis en consultation, mais subitement tout le personnel a bruyamment quitté l’hôpital. La ville entière semble être au courant. Je suis donc descendue au port comme tout le monde. De toute façon, mon patient a également disparu. Nous avons tous attendu notre petit bout de mattak distribué équitablement et gratuitement entre tous. Je me suis dit que ce geste relève de la même idée de santé publique que le verre de lait dans les écoles françaises.

À Paamiut, j’ai appris les rites du kaffemik : tout anniversaire, mariage, baptême ou autre événement important se doit d’être fêté dignement avec famille et amis. Mais comme les maisons, très étroites, ne peuvent contenir tout ce monde, chacun y va, à tour de rôle, attendant patiemment de pouvoir s’asseoir autour de la table abondamment garnie de gâteaux de toutes sortes et de viande de phoque, de baleine, d’ours, de mattak et de poisson séché. Une fois installé, on boit une, voire deux tasses de café – en demander une troisième serait très impoli. On mange en silence, car se nourrir est une chose trop sérieuse pour être polluée par des discussions inutiles. Le tout dure au maximum une demi-heure après quoi chacun se retire en remerciant, le ventre plein. Dans la société inuit, être rassasié est la plus agréable des sensations. En quittant Paamiut pour la France, je me doutais bien qu’il me faudrait des années et beaucoup de séjours pour comprendre le pays, même si j’en étais déjà tombée amoureuse.

Six années plus tard, c’est à Sisimiut, juste au-dessus du cercle polaire sur la côte ouest, que j’ai choisi d’hiverner pour un nouveau remplacement. Cette année-là, l’hiver fut rigoureux. Le thermomètre accusait – 40°C et la banquise s’étalait à perte de vue alors que le port de Sisimiut est habituellement en eaux libres. J’ai regardé pendant plusieurs semaines, peut-être des mois, le bateau de ravitaillement, pourtant un brise-glace à toute épreuve, rester un point rouge à l’horizon. Il n’arrivait pas à parvenir jusqu’à nous, et je voyais avec inquiétude les rayons se vider dans la boutique de la ville. Je ne connaissais pas encore bien les Groenlandais, car il en faut plus pour les désarçonner. Miraculeusement, tous les jours, au marché, il y avait de la viande de baleine et de morse et des kilos de poisson. On ne meurt pas de faim dans ce pays. C’est à Sisimiut que j’ai connu le bonheur de me déplacer en traîneau à chiens, même si j’ai littéralement failli en mourir de froid.

Journal, le 10 mars 1992 :

Il fait encore  40°C aujourd’hui et le vent qui vient de se lever rend le froid encore plus mordant. Markus, le mari de Birthe, la secrétaire de l’hôpital, m’a proposé de l’accompagner à la chasse à la perdrix. Ravie, je n’ai pas mis beaucoup de temps à m’habiller chaudement et à le retrouver au départ de la piste. Il m’attendait avec ses chiens et nous sommes partis joyeux. J’ai pu constater encore une fois qu’un Groenlandais à la chasse n’a aucune notion du temps. Les perdrix se baladent en haut des montagnes et se déplacent vite. Régulièrement, Markus me laissait seule sur le traîneau en compagnie des chiens qui ne bougeaient même pas une oreille, pour gravir la pente où se cachait l’animal convoité. Au bout d’un moment, j’ai évidemment eu froid, ce qui a beaucoup fait rire mon ami. « Ces Européens ne supportent, décidément, vraiment rien. » Les frissons sont devenus de plus en plus douloureux, je ne sentais plus ni mes pieds ni mes mains, et Markus chassait toujours. Alors je me suis allongée sur le traîneau et une douce quiétude m’a envahie. J’étais bien. Je n’avais plus mal, je me sentais partir agréablement dans le royaume du froid. Tout d’un coup, j’ai senti des bras solides me secouer et m’envelopper. Une voix m’a ordonné de boire le thé chaud porté à mes lèvres. Markus ne riait plus. Nous sommes rentrés vite, et, malgré les délicieuses perdrix rôties préparées par Birthe, je n’arrive toujours pas à me réchauffer.w

Uummannaq, 2003

Lorsque l’hélicoptère me dépose le 1er mars 2003 sur cet îlot perdu à 600 kilomètres au-dessus du cercle polaire, lorsque j’aperçois la montagne en forme de cœur qui domine la ville et occupe presque toute l’île, lorsque je suis accueillie par les hurlements de milliers de chiens, je comprends que j’ai trouvé mon paradis de glace. L’hôpital où j’ai obtenu un poste de médecin remplaçant est une belle bâtisse en bois, peinte en jaune, magnifiquement située au bord du fjord. Je reste longtemps à admirer ce paysage dont je sais déjà qu’il m’accompagnera des années. Je regarde vers le sud, le fond du fjord, vers l’îlot d’Ikerasaq qui abrite le village du même nom protégé par sa montagne en forme de doigt. À l’est, le regard est arrêté par Storeø, la grande île. Ses parois de plus de 1000 mètres de haut tombent dans la mer comme si un gigantesque couteau l’avait tranchée net il y a des milliers d’années. À l’ouest, la péninsule de Nuussuaq qui ferme le fjord est longue de plus de 200 kilomètres. Son sommet s’élève à 2’000 mètres et ses glaciers, autrefois si fiers, ont piètre allure désormais.

Je suis ici depuis une semaine. Tout est si étrange et nouveau. Le médecin avec lequel je vais devoir travailler, un routard de la médecine arctique approchant de la retraite, a exercé pendant très longtemps seul avant que je n’arrive. Il a décidé de m’envoyer dans les villages, où il n’y a pas eu de consultations depuis sept mois. Nous partons dans une heure. L’hélicoptère nous attend. Pia, l’interprète, doit m’accompagner et m’aider. La commune d’Uummannaq, dont le territoire est aussi vaste que plusieurs départements français, compte 2’500 habitants, 1’500 dans la ville d’Uummannaq et 1’000 personnes réparties dans les sept hameaux de la commune, disséminés dans le fjord, le plus près à une trentaine de kilomètres, le plus éloigné à 120 kilomètres au nord. Ce jour-là, nous partons pour Ikerasaq.

— Contente-toi de faire ton métier, m’a dit Pia devant mon air affolé, je m’occupe du reste.

Puis elle disparaît au fond des immenses sacs en cuir patiné qui contiennent le matériel dont nous avons besoin dans les hameaux. De temps à autre, elle relève la tête :

— Il faudra combien de stérilets ? Il faut prévoir un set de chirurgie, il y a toujours un petit truc à opérer.

Elle replonge au fond du sac, tourne et virevolte. À l’heure dite, nous sommes prêtes, les dossiers des patients bien rangés dans une autre valise. Quelques jours auparavant, Pia a téléphoné à la juumooq, qui s’occupe du dépôt de médicaments que nous avons dans chaque village. Cette femme, qui n’a aucun diplôme, est choisie pour sa bonne réputation et son sérieux, et prend le nom pompeux de juumooq, sage-femme. Celle-ci a envoyé par fax la liste des gens qui souhaitent consulter le médecin. J’ai l’impression que c’est la totalité de la population.

Pia et moi rejoignons l’hélicoptère qui, avec ses neuf places, fait inlassablement la liaison entre Uummannaq et ses villages et entre Uummannaq et l’aéroport de Qaarsut. J’ai tout de suite ressenti de la sympathie pour cette petite femme rondelette d’une quarantaine d’années au regard pétillant d’intelligence. Mais j’ai aussi compris, devant ses traits fatigués, que sa vie n’avait pas toujours été facile. Je sens que nous ne sommes qu’au début d’une belle amitié, et je me réjouis du nombre incalculable de visites dans les hameaux que nous allons faire ensemble.

À Ikerasaq, à la descente de l’hélicoptère, la juumooq vient nous chercher et les sacs sont hissés sur le tracteur de la boutique pour être acheminés au petit dispensaire du village. Pia et moi faisons le chemin à pied, par des pistes escarpées et glissantes. Je n’ai pas encore l’habitude de marcher sur ces terrains verglacés. Les gens nous arrêtent, nous saluent, heureux de nous voir. Nous rencontrons les enfants de corvée d’eau. Le dispensaire, l’école et les bains communs sont les trois seuls bâtiments à avoir l’eau courante. Les habitants sont obligés d’aller chercher l’eau à la fontaine du village, et c’est le rôle des enfants. Ils font preuve d’ingéniosité pour éviter de porter des charges trop lourdes. Certains ont attelé un chien pour tirer un traîneau sur lequel sont posés les bidons, d’autres les traînent sur la neige avec une corde. J’imagine que, l’été, il faut tout porter à bout de bras. Alors, évidemment, il faut économiser l’eau, et comme la douche aux bains municipaux coûte assez cher, se laver une fois par semaine semble amplement suffisant.

Ainsi, parlant de choses et d’autres, nous arrivons au dispensaire. Tout le village sait que nous sommes là, mais bizarrement nous devons attendre au moins une heure avant que le premier patient ne pointe timidement le bout de son nez dans l’embrasure de la porte. Est-ce par déférence, par politesse ou par timidité ? Personne n’a de rendez-vous précis, mais au bout d’un moment, la minuscule salle d’attente est pleine. Pia me trouve le bon dossier, traduit, installe le patient, me tend les instruments nécessaires, note ce qu’il nous faudra faire une fois rentrées à l’hôpital, remplit toutes sortes d’imprimés. Tout est noté, classé. Le patient est ravi. La juumooq essaie de suivre et note les nouveaux traitements, car, demain, ce sera elle qui devra délivrer le bon médicament à la bonne personne. Pia et moi travaillons ainsi en symbiose pendant des heures et au soir, le calme revenu, autour d’une tasse de café avant de nous endormir sur un lit de fortune ou sur la table d’examen, elle se confie. J’entends chez elle la même douce nostalgie que chez Rosa.

— Lorsque j’étais enfant à Saattut où je suis née, mon père m’emmenait avec lui à la chasse. Il m’a appris à manier le fouet très jeune, et tous les soirs, avec les autres enfants, nous nous entraînions à faire tomber des canettes de bière que l’on plaçait très loin. Ma mère m’a montré comment dépecer un phoque, dégraisser les peaux puis les tendre sur un cadre en bois pour les laisser geler dehors tout l’hiver. Elles sont ainsi plus faciles à travailler. Ma mère savait coudre et elle nous confectionnait des vêtements ainsi que les tenues en peau de caribou et de phoque nécessaires à mon père pour affronter le froid pendant la chasse. Il y avait toujours un morceau de viande de phoque à bouillir sur un coin du poêle, et nous mangions quand nous avions faim. Les seules corvées imposées aux enfants étaient d’aller chercher l’eau à la fontaine publique et le mazout pour alimenter le poêle.

Et Pia me raconte la pêche au trou sur la banquise avec son père, me fait partager le silence du traîneau, me raconte les veillées le soir quand sa mère parlait des qivittoq avec force gestes et mimiques. Elle évoque une enfance heureuse, sans histoires, sa grand-mère qui habitait à 80 kilomètres de Saattut, à Illorsuit, et qu’ils allaient voir de temps à autre en traîneau, les chiens dont elle avait peur.

— Mes parents ne buvaient pas, continue-t-elle. La bière était arrivée dans le pays ; bien sûr, c’était cher et être ivre permettait de montrer aux autres qu’on avait assez d’argent pour s’offrir ce luxe. Mes parents ne sont pas allés à l’école. C’est le pasteur et le diacre qui leur ont inculqué quelques notions de religion et leur ont appris à lire et à écrire. L’école laïque et publique n’a commencé qu’au début des années 1950. Je crois que l’école a été ma perte.

La visite dure deux jours. Nous sommes tributaires des rotations de l’hélicoptère et, dès que celui-ci annonce son arrivée, nous nous dépêchons de faire les dernières prises de sang et de courir vers l’héliport, seul endroit à peu près plat, délimité par des cordes. Nous devons attendre l’hélicoptère retardé pour une raison inconnue. Assise sur un rocher, face au fjord, à regarder le ballet des icebergs, je me sens dans la plus belle salle d’attente du monde.

Quelque temps plus tard, nous sommes à Saattut où nous voyons une trentaine de patients. Pia est toujours aussi efficace. Nous mangeons en silence et écoutons la radio. Les autorités groenlandaises demandent que le gouvernement danois présente des excuses aux personnes qui, enfants, ont été emmenées de force au Danemark. C’est le sujet du journal radio du soir :

— Le premier convoi d’enfants a eu lieu en 1951. Vingt-deux enfants, intelligents de préférence, âgés de 6 à 8 ans ont été choisis par le médecin, l’instituteur danois et le pasteur parmi les orphelins de père ou de mère.

La radio diffuse cette histoire en danois et groenlandais.

— Mais ils n’étaient pas orphelins, s’enflamme Pia, qui pleure aussi de rage. Au Groenland, tout le monde – grands-mères, tantes, cousines – s’occupe des enfants. On leur a raconté n’importe quoi, qu’ils allaient partir au paradis sur un grand bateau.

Je connais cette histoire. Les enfants ont appris le danois, leur pays leur manquait. Après plus d’un an, ils ont été renvoyés au Groenland, mais il leur a été interdit de retrouver leur famille. Ils ont été hébergés à l’orphelinat de la Croix-Rouge de Nuuk, fraîchement construit. Ils devaient fréquenter l’école danoise. Ils avaient tous oublié leur langue maternelle. En grandissant, ils ont été écartelés entre deux cultures, deux identités. Leur vie d’adultes a été totalement détruite.

Le regard de Pia s’est alors brouillé. Elle aussi a, plus tard, fait partie de ces enfants. L’instituteur danois de la petite école de Saattut, animé des meilleures intentions du monde, avait remarqué l’intelligence vive de la fillette et décidé qu’elle ferait partie du prochain convoi d’enfants. C’était pendant les années 1960. L’objectif était, comme en 1951, que ces enfants reviennent ensuite constituer une élite favorable au Danemark. Dans ce but, Pia a été déportée. C’est le mot qu’elle a choisi d’utiliser. Plus de mille enfants, jusqu’à la fin de ladite décennie, ont été pris en charge dans des familles d’accueil ou des orphelinats danois.

À l’âge de 12 ans, Pia a été arrachée à sa famille et mise dans un avion pour le Danemark. Elle y est restée un an, totalement coupée des siens.

— Ma famille d’accueil était gentille, me raconte-t‑elle plus tard, un gros sanglot dans la gorge, mais je me souviens de la terreur qui m’a envahie lorsqu’ils m’ont montré la chambre où je devais dormir, seule. De toute ma vie, je ne l’avais encore jamais fait. J’étais toujours avec mes frères et soeurs. Il a fallu m’habituer au pain de seigle et à la viande de porc. À l’école, j’étais la seule Groenlandaise, et les autres se moquaient de moi. Ma famille d’accueil avait eu ordre de ne pas me présenter d’autres enfants groenlandais. Je ne devais parler que danois. J’étais très seule et pleurais tous les soirs, j’avais peur des arbres, et la couleur verte des champs me faisait mal aux yeux.

Mais Pia a aussi connu la bienheureuse chaleur du chauffage central, l’eau qu’on peut gaspiller, les beaux habits du dimanche. La vie facile a, peu à peu, chassé de son cœur la banquise et les montagnes.

— Lorsque je suis revenue à Saattut au bout d’un an, je ne pouvais même plus parler à mes parents. J’avais oublié ma langue maternelle, et les autres enfants me crachaient au visage. Mes parents me sont apparus tellement attardés. Pourquoi n’avaient-ils pas l’eau courante ? Pourquoi s’habillaient-ils encore avec des peaux de bête ? La douce complicité que j’avais eue avec mon père était rompue, et je ne comprenais plus la vie que vivaient mes frères et sœurs, eux qui étaient restés aussi insouciants qu’avant.

Pia est alors envoyée à Uummannaq, car il est temps maintenant qu’elle aille au collège, livrée à elle-même dans un pays qu’elle ne reconnaît plus comme le sien.

Nous sommes dans un autre village, à une autre saison. Peut-être en été où le soleil ne veut plus disparaître ou au printemps quand la banquise est enfin assez épaisse pour que nous puissions nous promener en nous tenant par la main pour ne pas glisser. Et partout et toujours, le hurlement des chiens. Pia a continué à me raconter sa vie, toujours par bribes. Quelquefois je sens la révolte qui gronde et quelquefois je ne vois que le désespoir. Je n’ai posé aucune question, j’ai attendu. Je connais sa vie, je l’ai entendue encore et encore racontée par d’autres. Toujours le même sentiment de ne plus appartenir à son pays, de ne pas comprendre à quel moment tout a basculé dans le noir et l’alcool.

— Si j’avais été moins douée, comme mes frères et sœurs, je serais restée là et tout irait bien pour moi, comme pour eux maintenant. Bien sûr, ils ne sont pas instruits, mais ils sont chasseurs et heureux. Moi ? Je ne sais plus. Je lutte tous les jours et je ne suis pas sûre de m’en sortir.

À la fin de sa scolarité à Uummannaq, Pia est partie au lycée à Aasiaat. Depuis son retour du Danemark, elle n’avait revu ses parents que trois ou quatre fois. À Aasiaat, à 300 kilomètres de chez elle, c’est le début de la descente aux enfers : l’alcool, le cannabis, les hommes, la fuite en avant. Pour se retrouver un jour au Danemark, sans un sou, à venir grossir le nombre des sans-abri dans les rues de Copenhague. Le séjour obligatoire à Christiania, où peut-être elle aura rencontré Rosa, sa sœur d’infortune. Pia me dit souvent ne pas se souvenir de ces années-là. Après quelque temps au Danemark, elle a décidé de rentrer au Groenland, de commencer une nouvelle vie, de faire ce que Rosa n’a jamais eu la force de faire. C’est à Uummannaq qu’elle se sent le mieux, près de sa famille.

Pia semble sortie de l’enfer et me dit que le pire est derrière elle. Ainsi, fortes de notre amitié et de nos confidences, nous allons de village en village.

Au fil du temps, Pia devient mon double, mon esprit auxiliaire, la prolongation de ma parole. Sans elle, il me serait impossible de travailler, mon groenlandais étant beaucoup trop hésitant. Je parle danois aux patients et elle, infatigablement, me traduit la réponse. Bien sûr, on pourrait penser que les consultations durent ainsi deux fois plus longtemps, mais Pia et moi avons acquis une belle routine. Il me suffit de dire un mot, et je sais qu’elle en expliquera au patient la signification en utilisant les images et les termes qui lui permettront de me comprendre.

Le groenlandais est une langue difficile, polysynthétique, eskimo-aléoute, dont on ne connaît pas l’origine ; une de ces langues qui n’a pas subi de changements au fil du temps – ceux qui la parlaient restant très isolés. Les mots, formés en accolant des suffixes à des racines, peuvent atteindre une longueur considérable. Les o se transforment en u, les i en e sans que je n’aie jamais réussi à savoir pourquoi.

— Ça sonne plus joli, me répond généralement Pia.

Le verbe, conjugué de mille et une façons en fonction du sujet et de l’objet, est à la fin de la phrase. Il faut donc attendre que votre interlocuteur ait fini de parler pour comprendre ce qu’il veut dire. C’est pour cette raison qu’on ne peut pas interrompre quelqu’un et que les Groenlandais s’écoutent avec attention. Depuis les années 1960, quelques mots danois se sont frayé un passage, mais les Groenlandais mettent un point d’honneur à trouver un mot pour les inventions modernes. Et comme c’est une langue très imagée, on se réjouit de savoir qu’un train est un traîneau qui avance tout seul, qu’un cheval est un grand chien et un avion un grand oiseau. Qui veut comprendre la culture inuit doit apprendre cette langue si riche et en totale harmonie avec la nature. Les Groenlandais en sont très jaloux. Elle est le symbole de leur culture, c’est la langue officielle du pays et celle qui est parlée à l’école. Le danois est enseigné dès les petites classes, mais avec difficultés. Les jeunes rechignent à l’apprendre. Pia, elle, du fait de son histoire personnelle, est totalement bilingue et valse entre les deux langues avec une agilité et une grâce qui m’ont toujours étonnée.

Depuis que nous travaillons ensemble, au cours des consultations, j’ai souvent l’impression qu’elle déconnecte son cerveau de son cœur. Toutes les personnes qui défilent dans une journée sont ses amis ou font partie de sa famille. Elle est née ici ; elle les connaît tous. Et cependant, elle reste impassible, traduit tout ce que je dis, n’a jamais une parole personnelle pour le patient présent et met un point d’honneur à ne faire passer que mes mots et mes sentiments. Un jour, toutefois, alors qu’un vieux chasseur vient de sortir avec un timide qujanaq (« merci »), auquel j’ai répondu illilu (« de rien »), je vois une inquiétude voiler son regard.

— C’est mon oncle. Il n’a pas d’enfants, et lorsque j’étais petite, il m’emmenait souvent à la chasse. Il m’aimait bien. Penses-tu qu’il a une maladie grave ?

Je décide de lui partager mes inquiétudes, et seule une larme au coin de l’œil trahit son émotion avant qu’elle ne se reprenne et ouvre la porte :

Tullia. Au suivant.

Parfois, quelqu’un se glisse doucement dans la salle de consultation et dépose dans ses mains un peu de mattak ou un bout de viande de phoque et repart sans rien dire.

Il n’y a pas de plus beau cadeau.

Uummannaq, 2004

J’ai rencontré Pierre, un artiste peintre fasciné par ce pays. Il est arrivé un beau matin, sur le bateau de la reine du Danemark – la famille royale visite régulièrement le Groenland, pays que la reine aime particulièrement. Il était important, cette année-là, de présenter la jeune femme que le prince Frederik, aîné de la famille, venait d’épouser. Pierre avait l’habitude, en tant que peintre officiel de la marine danoise, d’accompagner la famille royale dans ses déplacements. En ma qualité de médecin français, j’avais été invitée à un cocktail sur le yacht royal par le prince consort, d’origine française. Tremblante et impressionnée, je m’étais réfugiée auprès de Pierre qui semblait tellement à l’aise dans ce milieu royal. Il m’a appris à faire la révérence :

— Tu ne parles que si l’on t’adresse la parole.

Quelques mois plus tard, nous nous sommes revus en France :

— Mon rêve est de vivre au Groenland.

Nous avons prononcé cette phrase en même temps, en plongeant chacun notre regard dans les yeux de l’autre.

Depuis nous avançons ensemble, désireux tous deux d’apprendre à connaître ce peuple captivant.

Notre maisonnette est confortable, en bois, peinte en rouge. Des doubles vitrages et une chaudière au fuel nous assurent une douce chaleur. La plupart des habitants doivent aller chercher l’eau à la fontaine publique, mais nous habitons la maison du médecin-chef et nous avons donc l’immense privilège d’avoir l’eau courante et une salle de bains.

En revanche, il n’y a pas de tout-à-l’égout. Les maisons sur l’île d’Uummannaq sont construites sur la roche et il serait impossible d’y enterrer des tuyaux pour évacuer les eaux usées. Pas de fosse septique non plus. Nous n’avons donc pas de toilettes, mais un seau dans la salle de bains pour nos besoins. Il est vidé trois fois par semaine par un éboueur, Anaman, qui entre dans la maison discrètement. Le contenu est ensuite transféré dans un tank et jeté à la mer. Il nous gratifie d’un aluugut (« bonjour ») lorsqu’il arrive tandis que nous sommes en train de prendre le petit-déjeuner, et d’un takuss (« au revoir ») lorsqu’il repart en balançant à bout de bras notre seau plein à ras bord. Pierre ne manque jamais un qujanaq (« merci ») tonitruant auquel Anaman répond invariablement illillu (« de rien »), et ainsi nous partageons cette intimité. Ma crainte, les matins où il doit venir, est d’être installée sur le seau en question lors de son arrivée. Car il ouvre la porte et reste planté là, attendant patiemment que vous ayez terminé ce rituel matinal. Les amis et parents qui nous rendent visite supportent mal cette intrusion dans leur vie privée et s’enferment à clé. C’est là une grave erreur, car Anaman repart alors bredouille et ne revient que trois jours plus tard, laissant alors le seau se remplir dangereusement. Il ne reste plus qu’à trouver un ami bienveillant dont le seau n’aura pas encore atteint le niveau critique.

Ce matin-là, tout s’est passé sans problème. Anaman est reparti joyeux. Pierre, qui a trouvé un poste d’enseignant, doit rejoindre l’héliport; il part ce jour pour l’école de Nuugaatsiaq, la tête pleine de projets et d’enthousiasme.

Uummannaq, 2006

La rue qui descend vers l’hôpital, verglacée à cause de la neige tassée, est l’épreuve de la journée. Le froid me pique le visage, mais ne me brûle pas encore les poumons comme il le fera plus tard, quand l’hiver sera vraiment installé. Quand les poils du nez gèlent, la température avoisine les – 20°C. Il fait nuit en ce matin de novembre, le soleil ne se montre plus depuis une semaine déjà et seule une faible lueur, vers midi, nous permettra d’entrevoir le paysage grandiose qui nous entoure. Malgré le froid et la nuit, je suis heureuse dans ce pays que j’aime et qui m’a adoptée. Je ne me demande pas pourquoi je suis venue. C’est une évidence. J’écoute le hurlement des chiens. Mes pas se font prudents, j’essaie d’éviter les cascades d’eaux usées qui coulent dans la rue et gèlent immédiatement, rendant la descente franchement périlleuse. Je glisse régulièrement sur l’eau gelée de la douche que je viens de prendre, oubliant que c’est toujours par là qu’elle s’écoule. Je salue de droite et de gauche à la manière des Groenlandais, simplement en haussant les sourcils. Dans ce pays de froid, on économise gestes et paroles. Souvent j’entends un éclat de rire franc qui résonne dans toute la rue, et je ne peux m’empêcher de sourire intérieurement. Que ce peuple est gai !

Dans le port, les bateaux attendent que la nuit se mue en une lueur crépusculaire qui permettra aux pêcheurs de sortir quelques heures. Ici, il s’agit de gagner sa vie coûte que coûte. Tout le monde attend que la chasse au narval soit enfin ouverte. Au cœur de la nuit polaire, il n’est plus possible de partir pêcher une journée entière. La vente de la viande du narval et de son rostre en ivoire permet une rentrée d’argent bienvenue. La chasse au narval dure tant que le quota de 80 prises n’est pas atteint.

Je pousse la porte de l’hôpital, essoufflée et un peu en retard. Mon horloge interne ne m’indique pas 8 heures du matin. Pendant la nuit polaire, je me sens, comme la plupart des Européens vivant ici, désynchronisée. Mon corps ne me dicte plus ses horaires, et je dois me faire violence pour organiser ma journée. Les Groenlandais, eux, semblent être habitués à ce phénomène.

La chaleur de l’hôpital contraste avec le froid extérieur. Dans ce lieu de vie, le cœur de la ville, chacun vient chercher refuge et réconfort. Mon collègue est parti à la retraite, et je viens d’être nommée directrice de l’hôpital par le ministère de la Santé, désormais aux mains du gouvernement autonome. Je me sens ici chez moi. Nous sommes, en principe, deux médecins et quatre infirmières, dont une seule, Kaalat, la surveillante, est groenlandaise. Les trois autres sont danoises. Elles sont intérimaires et viennent pour quelques mois. Les médecins ne restent pas longtemps non plus. Environ tous les mois, je vois arriver un nouveau confrère qu’il me faudra introduire dans les rouages de la médecine arctique. Les aides-soignantes sont toutes groenlandaises, travaillent ici depuis des années et sont d’une stabilité et d’une fidélité exemplaires. Elles ont vécu toutes sortes d’urgences, savent tout faire : les accouchements, les sutures, les plâtres. Je me souviens d’un matin où je m’étais félicitée d’avoir pu dormir toute la nuit sans être appelée. La vieille Anna, trente ans de service, m’avait alors regardée en riant :

— Oh, il y a bien le vieux Karl qui est venu cette nuit. Il avait une luxation d’épaule, alors je l’ai remise en place !

Malgré tout, inquiète, j’avais demandé au vieux Karl de se présenter à l’hôpital le jour même. Il remuait joyeusement le bras et la radio était impeccable.

Ces changements fréquents de médecins et d’infirmières sont difficiles à gérer, surtout lorsque, venant du Danemark, habitués à un autre système de soins, ces derniers veulent imposer des pratiques qui ne sont pas en accord avec les groenlandaises.

Notre hôpital a vingt lits, plus exactement dix-huit lits pour les malades et deux lits d’hôtel. Ces derniers sont principalement réservés aux villageoises enceintes qui doivent séjourner en ville un mois avant l’arrivée du bébé. Ainsi nous évitons les accouchements en catastrophe dans les hameaux, ce qui, il y a plus d’une dizaine d’années, contribuait à des chiffres de mortalité périnatale inquiétants. Ces jeunes femmes sont donc installées en attendant le terme, à l’hôpital. Elles ne sont pas franchement coupées de leur famille puisqu’à tout moment mari et enfants débarquent les joues rougies par le vent et le froid. Je n’ai jamais su si l’hôpital avait, à un moment donné, instauré des heures de visite. Quoi qu’il en soit, elles ne sont jamais respectées.

Nous avons une salle d’urgence, une salle d’opération bien équipée, une salle d’accouchement et plusieurs salles de consultation. Le laboratoire et la salle de radiologie viennent compléter le tout. Sofie et Anna sont aides-soignantes et manipulatrices radio. Elles m’ont souvent aidée dans les diagnostics de fracture. La laborantine vient en général du Danemark, et quand il n’y a personne, ce sont les médecins qui doivent effectuer les examens biologiques. Nous avons aussi une pharmacie avec l’essentiel des médicaments. Pas de pharmacien, mais une aide-soignante qui délivre le nombre exact de comprimés nécessaires aux traitements. Gérer la pharmacie est un casse-tête dont Kaalat se charge avec efficacité. Il faut en effet faire les commandes pour l’année au mois d’août, car le dernier bateau du Danemark arrive à la mi-septembre. Ensuite, nous n’avons plus de ravitaillement maritime avant fin mai à cause de la banquise, et il faut tenir jusque-là. Occasionnellement, nous pouvons faire venir des médicaments par avion, mais cela grève le budget sur lequel Kaalat et moi veillons scrupuleusement. Je monte les escaliers quatre à quatre. Les aluu (« bonjour ») matinaux fusent de toutes parts. Personne ne semble être gêné par cette nuit qui ne finira qu’en février. J’essaie de me mettre au diapason et passe l’air guilleret devant tout le monde. Mais mon cœur se serre en voyant la chaise vide de Pia près du téléphone. Une autre a pris sa place, sans faire de commentaires, pour prendre les rendez-vous du matin. Je sais pourquoi elle n’a pas pu venir travailler aujourd’hui.

Depuis plusieurs mois, quelque chose a changé chez Pia. Le regard trouble, les yeux injectés de sang, le laisser-aller de sa tenue me font craindre que l’alcool, à nouveau, ait repris le dessus. Elle vient pourtant de réussir brillamment son examen de traductrice.

Notre complicité, son professionnalisme sont toujours les mêmes, mais je sais à quel point elle lutte. Et ce matin ne la trouvant pas à son poste, je comprends qu’hier elle est allée au bar de la ville ou chez quelque ami boire à n’en plus finir, jusqu’à ne plus rien savoir. Je l’ai rencontrée à plusieurs reprises, ces derniers temps, titubante, accrochée au bras d’un autre, aussi ivre qu’elle. J’ai tout essayé. L’hôpital l’a envoyée faire une cure de désintoxication, j’ai fermé les yeux sur ses absences répétées, nous avons eu beaucoup de discussions derrière la porte close de mon bureau. Pia a continué sa descente aux enfers. Et je sais qu’aujourd’hui, la mort dans l’âme, je vais être obligée de lui envoyer sa lettre de licenciement.

— Je te remercie de ce que tu as fait pour moi, m’écrira-t-elle plus tard, j’ai tellement essayé de mener une vie normale, mais c’est l’alcool qui décide. Je te promets, je sais, qu’un jour j’aurai la force de remonter.

Uummannaq, 2008

Jens est un vieux chasseur. En fait, il n’a que 75 ans, mais, dans ce pays où l’espérance de vie pour un homme est de 64 ans, il fait figure de vieillard. Je le connais depuis des années. Il a fait plusieurs séjours à l’hôpital. J’ai toujours aimé parler avec lui. Quand il commençait à raconter sa vie, c’était le blizzard, la neige, le froid et la glace qui s’engouffraient dans sa chambre. Ses yeux vifs au fond de leur fente s’égayaient en évoquant les phoques, les baleines, la viande qu’il rapportait fièrement à la maison. Et quelquefois, les souvenirs se faisaient plus intimes, murmurant le nom de jeunes femmes rencontrées pendant les longues sorties où il restait loin de chez lui. D’autres fois, son regard s’assombrissait quand, regardant par la fenêtre de sa chambre et se perdant dans le fjord, il attendait lui aussi que la banquise se forme. Nous restions alors là tous les deux, à laisser vagabonder nos tristes pensées. « Qu’ont-ils fait de mon pays ? » me disaient ses yeux. Et puis sa bonne humeur reprenait le dessus.

Ça a commencé par une mauvaise chute et une fracture du col du fémur. Il a fallu réserver le billet d’avion pour Nuuk. Pas de place avant dix jours ! Pendant ce temps d’attente, je ne l’ai jamais entendu se plaindre. À part réduire une épaule luxée ou une fracture simple du poignet, je ne suis pas douée en orthopédie. Dès que nous en avons l’autorisation, nous tentons de transférer nos patients atteints de fracture à Nuuk. Mais pas question d’avion-ambulance. Il faut attendre une place sur le vol habituel, en réalité quatre places, car le patient est en général sur un brancard. Il n’est donc pas rare – comme ce fut le cas pour Jens – qu’un malade attende des jours et des jours avec une fracture avant de pouvoir être opéré.

À Nuuk, ils ont mis une prothèse de hanche. Le centre hospitalier étant surchargé, Jens est revenu presque aussitôt après son opération. Sans kinésithérapeute, la rééducation est une entreprise plutôt difficile, mais rien n’arrête le personnel groenlandais toujours dévoué. Inlassablement, les aides-soignantes le font marcher dans le couloir. Quelquefois d’autres patients s’en mêlent, l’aidant à le soulever de son lit et à l’accrocher à son déambulateur. Et quand Jens sent dans les couloirs l’odeur de phoque bouilli servi dans le réfectoire de l’hôpital, il gambade pour arriver le premier.

Il faut être vraiment au plus mal pour se faire servir son repas dans sa chambre. Tous les hospitalisés se retrouvent midi et soir attablés dans cette belle salle à manger dont les baies sont tournées vers le fjord. Le personnel mange là aussi, et il y règne une joyeuse ambiance qui contribue, j’en suis sûre, à une prompte guérison des malades. De temps en temps quelqu’un se met au piano dans un coin de la pièce et les malades entonnent alors une vieille chanson connue de tous. C’est aussi là que le pasteur dit la messe de temps à autre et qu’à Pâques et à Noël la chorale, dont tous les membres sont vêtus du costume traditionnel, nous enchante de psaumes et de chants rituels. Rien ne respire la tristesse. La mort fait partie de la vie, diront toujours les Groenlandais, et c’est ici, entourés de tous, que se côtoient la vie, la naissance, la souffrance et la mort. C’est ici qu’on vient trouver une oreille attentive quand tout s’écroule ailleurs, c’est ici que, quand la fin approche, tous accourent pour entourer leur parent, c’est ici qu’éclatent les cris de joie quand un enfant vient au monde. Chez les Inuit, toute étape importante de la vie doit être partagée et il n’y a pas endroit plus chaleureux que cette grande bâtisse en bois au bord du fjord. Le personnel a le don de savoir écouter et se taire sans prendre parti. Rien ne filtre au-dehors et chaque citoyen sait qu’il trouvera ici une présence rassurante. Je ressens une grande fierté d’en être le médecin-chef et une immense tendresse et reconnaissance pour ceux qui y travaillent.

Dans cette atmosphère bon enfant, Jens se remet assez vite de son opération. Ses chiens commencent à lui manquer. C’est un parent qui s’en occupe, les nourrit et les fait courir. Jens a sa retraite pour vivre, mais complète ses maigres ressources par le produit de sa chasse.

Journal, mars 2006 :

Je me suis demandé ce matin, pendant la visite, quels étaient les revenus des chasseurs hospitalisés. Autant que je sache, il n’y a pas d’indemnités journalières pour eux, si ce n’est l’aide accordée par le syndicat des chasseurs et pêcheurs. Un patient m’a répondu que ce sont ses chiens qui travaillent pour lui. J’ai compris qu’un parent utilise ses chiens pour la pêche et que les revenus générés alors sont destinés au propriétaire des chiens. Belle collaboration entre les chiens et leur maître.

Nous commençons donc à envisager la sortie de Jens quand, un matin, je le trouve fiévreux : sa cicatrice rouge est boursouflée. Les infections près d’une prothèse sont graves, elles ne peuvent être soignées localement. Jens repart à Nuuk, est à nouveau opéré et nous revient, amaigri, sur un fauteuil roulant. Les chirurgiens ont retiré sa prothèse et, compte tenu de l’infection, il n’est pas possible d’en mettre une autre, du moins pour l’instant. Jens a retrouvé sa chambre, ses yeux ont perdu de leur éclat, mais c’est toujours notre Jens, rieur et confiant en la médecine des Blancs : — Ils vont bien m’arranger ça, nous lance-t-il.

Les semaines passent, l’infection se tarit, les antibiotiques sont terminés.

Quelquefois, Pierre passe à l’hôpital et emmène Jens faire un tour sur le port, emmitouflé sur sa chaise roulante. Alors tous les deux, une bière à la main, regardent les allées et venues des bateaux, comptent le nombre de phoques tués, saluent les uns et les autres. Nous les voyons rentrer les joues rouges et le rire aux lèvres.

Je commence toutefois à m’interroger. Bien que je ne sois pas chirurgien orthopédique, il me semble qu’à un moment ou à un autre il faudra replacer une prothèse et remettre notre Jens sur ses pieds. Le chirurgien orthopédique contacté m’annonce alors froidement qu’une telle opération doit se faire au Danemark, car c’est une technique particulière et que le patient est considéré comme trop âgé pour engager de tels frais.

J’ai dû annoncer à Jens qu’il n’y aurait pas d’opération, qu’il ne remarcherait certainement plus, qu’il ne pourra plus faire de traîneau. Son visage s’est fermé, son regard s’est éteint. À quoi bon essayer de lui dire que je n’y peux rien. Les Blancs l’ont lâché, voilà tout. Il n’a pas dit un mot. Il s’est tourné vers le mur et je suis sortie, le cœur gros. Les jours suivants, il refuse de s’alimenter et de boire. Mes suppliques ne servent à rien.

Je me suis souvenue d’un autre Jens quelques années plus tôt, lui aussi grand chasseur. Il était arrivé du village de Saattut avec des douleurs abdominales importantes qui ne l’avaient toutefois pas empêché de me dire, les yeux pétillants, lors de la visite du matin :

— Dès que je serai guéri, je t’emmènerai loin avec moi sur mon traîneau. Il avait dû subir une ablation d’une partie du côlon pour un infarctus du mésentère. Il était revenu avec une colostomie. Dès son retour, il avait lui aussi refusé de manger et de boire. Il ne souhaitait plus vivre, c’était sa décision. Je lui ai parlé longuement, expliqué que sa maladie n’était pas mortelle, que beaucoup de gens vivaient ainsi avec une poche. Je lui ai dit tous ces mots rassurants qu’un médecin tente d’affirmer à ses patients sans toujours y croire vraiment. Je savais, au fond de moi, ce qu’il allait me répondre.

— J’ai honte, me disait-il. Je ne peux plus chasser, partir en traîneau plusieurs jours, ni dormir dans les refuges. Ma petite-fille va faire sa communion dans deux semaines, c’est à moi de ramener la viande de phoque et de caribou. Personne d’autre ne peut le faire. C’est mon rôle et mon devoir. Dans le temps, les vieux qui se sentaient inutiles quittaient le campement pour aller mourir dans la montagne. Je ne souhaite plus vivre.

Que devais-je faire ? Je suis médecin, je dois sauver les gens, Je dois lui poser une perfusion, une sonde de gavage, je dois faire quelque chose. Je ne peux rester là, les bras ballants.

Je quémandais une aide, une réponse auprès de mon amie et confidente Kaalat.

— Il a pris sa décision, m’avait-elle répondu de sa belle voix grave, laisse-le.

Je suis allée voir sa femme :

— Si vous me demandez de poser une perfusion, je le ferai.

— Il a été un bon mari et un bon père. Mais c’est avant tout un chasseur. S’il ne peut plus faire de traîneau, s’il ne peut plus s’occuper de ses chiens, s’il ne peut plus rapporter de nourriture à la maison, alors, il faut le laisser choisir.

— Mais enfin, il y a une boutique au village, vous ne mourrez pas de faim, même s’il ne chasse plus.

Je n’ai pas eu de réponse. La discussion était close. Je ne pense pas avoir jamais été devant une situation aussi complexe. Comme j’aurais voulu à ce moment être en France où légalement cette question ne se pose même pas ! J’aurais tout simplement fait mon devoir de médecin qui est de soigner les gens. Je me suis tournée vers le personnel groenlandais et la vieille Elisabeth m’a regardé tendrement :

— C’est difficile, nous le savons. Nous sommes tous malheureux. Nous le connaissons bien et nous l’aimons beaucoup. C’est un grand chasseur et, justement pour ça, tu dois le respecter.

Je suis partie les larmes aux yeux avec l’impression de renier mon serment d’Hippocrate. Ce n’est pas pour laisser mourir les gens que j’ai étudié tant d’années. C’est toujours avec une sorte de soulagement frénétique que je me lance, tête baissée, dans l’action quand je suis confrontée à une urgence. L’immobilisme et l’impuissance sont les pires des maux pour un médecin. Nous sommes programmés pour agir. Et là, alors que je pouvais faire quelque chose, il m’a été demandé de ne rien faire. Plusieurs jours plus tard, le vieux chasseur s’en est allé, paisiblement, entouré de sa femme et de ses quatre fils.

Cette histoire m’avait profondément marquée et, en entrant dans la chambre de Jens, tous ces souvenirs sont revenus. A-t-il décidé lui aussi de se laisser mourir comme un vieil Inuit ? J’essaie en vain de lui parler et rencontre le même mutisme que les jours précédents. Kaalat m’a accompagnée, son regard s’est posé sur Jens. Ils se connaissent depuis que Kaalat est enfant, elle l’a toujours beaucoup admiré. Je crois que Kaalat est angakkoq, c’est un esprit. Elle dégage une telle énergie, douce et puissante à la fois, que sa seule présence suffit à améliorer l’état des patients. Elle connaît les mots qui soulagent, les plantes qui guérissent. Petite, elle a couru les montagnes, écouté les histoires des anciens, elle connaît les tabous, toutes les choses qu’il ne faut pas faire afin de ne pas attiser la colère des esprits. Ses yeux apaisent, mais savent aussi jeter des flammes quand un étranger vient troubler l’intégrité de son peuple. C’est elle qui porte cet hôpital sur ses épaules et, sans elle, je ne pourrais pas travailler ici.

En voyant le regard qu’elle échange avec Jens, je comprends que je dois quitter la chambre et les laisser ensemble. Par la fenêtre, je la vois simplement prendre Jens dans ses bras. Que se disent-ils ? Je ne le saurai jamais, mais ils restent un long moment ainsi. Kaalat a les larmes aux yeux en sortant. Je ne demande rien, les aides-soignantes non plus. Nous avons l’impression d’avoir assisté à quelque chose hors du temps, miraculeux. Personne ne parle. Je décide de laisser Jens tranquille et de vaquer à d’autres occupations.

Soudain, j’entends un brouhaha dehors et, comme les autres, curieuse, je me précipite. Le soleil vient de réapparaître après trois mois d’absence, mais avec un jour d’avance ! On ne l’attendait que demain. C’est normalement un grand jour de fête. Les chants et les danses avec lesquels les enfants saluent son arrivée ne sont même pas tout à fait prêts. On n’a jamais vu ça de mémoire d’habitant d’Uummannaq et chacun s’interroge sur ce curieux phénomène. Le soleil apparaît à la fin de la nuit polaire dans un petit col de la péninsule de Nuussuaq pour disparaître à nouveau après quelques secondes. C’est bref mais magique. Il darde ses rayons orange sur la ville pendant quelques instants et illumine la montagne en forme de cœur. C’est chaque année une nouvelle naissance. C’est la fête du soleil. C’est le 4 février. Certaines choses sont immuables. Mais aujourd’hui nous sommes le 3 février et le vieux Pavia regarde la montagne, interloqué. Il connaît bien son fjord et, finalement, après avoir enlevé son bonnet de fourrure de phoque pour se gratter la tête, c’est lui qui nous donne l’explication. Le soleil a dépassé l’horizon depuis plusieurs jours déjà, mais nous, sur notre îlot, blottis à l’abri de nos montagnes, nous ne le voyons pas. Il faut qu’il dépasse les sommets. Pourtant il y a cette brèche ténue dans la montagne, ce col couvert d’un glacier qui nous permet d’entrevoir le soleil quelques instants.

— Voilà, nous explique Pavia, le glacier a dû tellement fondre l’année dernière que le col s’est creusé, il est plus bas que d’habitude.

C’est pourquoi notre nuit polaire dure un jour de moins. Les chasseurs sont atterrés. Les glaciers fondent donc si vite ! Et tous de raconter ce qu’ils ont observé ces dernières années au cours de leur campagne de pêche et de chasse. Bien sûr, les glaciers reculent, les neiges éternelles fondent, le niveau de l’eau augmente. Cela provoque un grand tapage, puis, soudain, tout le monde se tait, baisse la tête, et chacun regagne sa maison, le dos un peu plus courbé, le sourcil un peu plus froncé, les mains un peu plus enfoncées dans les poches. Personne n’ose demander où tout cela va nous mener. Si la mer se réchauffe, le flétan va-t-il disparaître ? Peut-être la morue reviendra-t‑elle alors ? Et s’il n’y a plus de banquise ?

En redescendant vers l’hôpital, après cette troublante surprise du soleil en avance d’un jour, je me demande dans quel état je vais trouver Jens. Je crains qu’il ne se laisse mourir. C’est toujours difficile de voir partir un patient, mais quand ce patient-là est presque un ami, c’est encore plus dur. Je pousse la porte, l’atmosphère me semble légère, j’entends des rires venant de la salle de soins. J’enfile ma blouse et me dirige d’un pas traînant vers la chambre de Jens.

— Ah, te voilà, me dit-il gaiement en levant, à plusieurs reprises, sa jambe malade. Je t’attendais. Tu ne m’as même pas dit quels exercices je dois faire !

Annie Kerouedan

par Annie Kerouedan

Née en 1954 à Taillebois, dans l’Orne, Annie Kerouedan grandit entre Flers, Bayeux et Vire. Précoce, elle décroche son bac scientifique à 16 ans avant d’entamer des études de médecine, d’abord à Caen puis à Copenhague, où elle s’installe à 19 ans. Pour financer son cursus, elle apprend le danois et travaille comme agent d’entretien puis infirmière vacataire. Diplômée en 1979, spécialisée en gynécologie-obstétrique, elle découvre le Groenland à travers les récits de patientes inuit. En 1986, un premier remplacement à Paamiut scelle son attachement à l’Arctique. Après avoir exercé en France et mené des missions au Mali, elle dirige l’hôpital d’Uummannaq de 2006 à 2017. En 2011, avec Pierre, elle crée l’association de jumelage Granville-Uummannaq. Son parcours inspire le reportage d’Arte Médecin sur la banquise. Retraitée, elle reste engagée dans la transmission et retourne régulièrement au Groenland. Elle continue aussi à accompagner des thèses sur les enjeux de santé au Groenland.

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