Avec Le peintre célèbre du village voisin, Blaise Hofmann part à la rencontre d'un peintre-graveur installé à Saint-Prex : Pietro Sarto. Né en 1930, formé à Paris après-guerre, proche du milieu artistique de Montparnasse, l’artiste a fondé au bord du Léman un atelier de taille-douce reconnu, où sont passés les grands de l’époque.
Comme Cézanne a sa montagne de Sainte-Victoire, Sarto a lui aussi son sommet de prédilection : les hauteurs de Puidoux, ce point de vue sur le Léman et le Lavaux qu'il peint inlassablement depuis les années 1970. Cette fidélité dit quelque chose de sa démarche. Ses toiles, marquées par des ciels chargés, polis d’une matière douce, presque irréelle, s'inscrivent dans une tradition figurative exigeante, nourrie autant par la gravure que par une fréquentation assidue des maîtres anciens. Ses nuages restent suspendus hors du temps, tandis que le style employé semble désuet, démodé dans un XXe siècle qui veut tout déconstruire.
Le livre avance comme une enquête. L'auteur veut rencontrer Sarto, recueille des témoignages, retrace un parcours. Du Paris d'après-guerre à la Suisse des Trente Glorieuses jusqu’à nos jours, il fait émerger la trajectoire d'un homme obstiné, traversé par ses convictions et par le temps. Ce qui se dessine peu à peu, c’est l’artiste et son milieu : une scène artistique vaudoise vivante, avec ses héros et ses réseaux, aujourd'hui en partie disparus.
La littérature occupe une place centrale dans cette constellation. Pietro Sarto, grand lecteur, a inspiré plusieurs écrivains, dont le Vaudois Jacques Chessex, seul écrivain suisse lauréat du Goncourt, qui lui a consacré un texte important. Leur proximité éclaire l’ouvrage paru aux éditions Zoé : même attachement à la tradition, même exigence formelle, même idée que l'art relève d'une quête de vérité. Le peintre et l'écrivain se répondent, comme deux manières de travailler une même matière, toujours à la recherche d’un infini et d’un absolu.
Le récit qui tient autant du portrait que du reportage insiste sur cette proximité entre peinture et écriture. L'une capte le monde en silence, l'autre tente de lui donner voix. Dans les deux cas, il s'agit de trouver une forme juste, substantielle. Cette recherche traverse tout le livre et lui donne sa cohérence.
Au fil des pages, une question s'impose : que reste-t-il d'un artiste lorsque le temps passe ? Sarto a connu des années d'intensité, des rencontres, une reconnaissance sincère dans certains cercles. Pourtant, aujourd'hui, son nom tend à s’effacer. Le livre prend acte de cette disparition lente, sans pathos, et interroge ce qu'il advient d'une œuvre, d'un atelier, d'une vie consacrée à créer.
Cette situation donne au récit une tonalité particulière. Sarto apparaît comme une figure à la fois centrale pour ceux qui l'ont connu et marginale pour les autres. Cette position permet de saisir une forme d'authenticité : un rapport à l'art moins soumis à la visibilité, au marché, aux logiques contemporaines.