Retrouvez ce récit dans Sept mook #52, Moi, Anne Bonny, femme d'abordage
Au début du XVIIIᵉ siècle, la route maritime reliant l’Europe au golfe du Mexique est un espace de circulation, de profit et de prédation. Les empires occidentaux étendent leur commerce, chargent les cales de leurs navires de sucre, de rhum, de tabac, d’or ou d’êtres humains et dessinent l’esquisse d’une mondialisation conquérante. Une mécanique implacable et juteuse qui engendre aussi le mal qui la compromet, la piraterie.
Marins broyés par les marines royales, déserteurs, esclaves en fuite, hommes sans horizon, brigands sans foi ni loi, chercheurs d’or… ces marginaux hétéroclites composent une société parallèle qui conteste l’ordre du monde. À bord de leurs bricks, brigantins ou autres frégates, les forbans rejettent les hiérarchies imposées et inventent d’autres règles : capitaines élus, butins partagés, refus des frontières. Une liberté radicale s’invente, violente, précaire, assez subversive pour inquiéter les puissances qui dominent l’Atlantique.
Si quelques noms ont traversé les siècles et continuent d’alimenter l’imaginaire populaire – Barbe-Noire, Jack Rackham ou Henry Morgan –, la documentation est lacunaire concernant les femmes pirates qui, peu nombreuses, n’en étaient pas moins de redoutables flibustières. Dans un univers presque entièrement masculin, la présence de femmes à bord était rarement tolérée ; certaines durent se faire passer pour des hommes pour embarquer. Et quand leurs traces apparaissent, c’est à travers le regard réprobateur d’une époque qui s’accommode mal de leurs revendications de liberté et d’égalité avec les hommes.
C’est précisément de ce silence qu’est né Moi, Anne Bonny, femme d’abordage. Sonya Trolliet, lauréate du premier Prix suisse du roman graphique lancé par Sept en 2024 avec le soutien de la Fondation Sylvie Rusconi, et Gérard A. Jaeger, écrivain et historien familier des archives maritimes et de leurs angles morts, redonnent vie à cette jeune Irlandaise devenue une légende au cœur des Caraïbes du début du XVIIIᵉ siècle.
Capitaine, femme d’abordage, Anne Bonny semait la terreur sur les mers des Caraïbes. Mieux valait éviter de croiser la cavale sanglante de cette combattante enragée, que les autorités britanniques stoppent brutalement le 21 octobre 1720, en arraisonnant son navire.
Le récit s’ouvre à Kingston, dans une geôle insalubre. Anne Bonny y attend la potence ; seule sa grossesse suspend l’échéance. Un sursis, pas une grâce. C’est dans cet entre-deux qu’apparaît le capitaine Charles Johnson, chroniqueur des pirates que certains historiens rapprochent de Daniel Defoe, futur auteur de Robinson Crusoé et de L’Histoire générale des plus fameux pirates. Il vient écouter la femme pirate comme il l’a fait avec les plus grands forbans, pour transmettre le destin de ces hors-la-loi qui ont choisi la mer plutôt que l’ordre établi.
D’abord méfiante, Bonny comprend que raconter son parcours est encore une façon de résister, s’offrir un dernier espace de liberté et saisir la chance ultime de léguer son histoire telle qu’elle a été vécue.
Cette voix, brute et fiévreuse, trouve ici une forme rare, portée aussi par le talent de Pierre Gay, graphiste et dessinateur, ancien des Studios Hergé, cheville ouvrière du projet.
Pour Sept, c’est une première : nous offrons à nos lecteurs un roman graphique, un autre rythme, une autre respiration, une autre manière de raconter le réel et d’entrer dans l’Histoire.
À vous d’embarquer.