Elle est de la race des exploratrices, à l’instar d’Ella Maillart ou d’Alexandra David-Néel. Gabrielle Bertrand est une journaliste française qui naît en 1908 et qui accomplira sa vie écourtée au pas de course, jusqu’en 1961. Le temps d’être la secrétaire d’Albert Einstein et de découvrir le cosmopolitisme intellectuel européen, elle se lance en 1933 dans le reportage direction le Maghreb, avec la Tunisie, l’Algérie et le Maroc où elle est correspondante pour L’Intransigeant. Et puis ce sera la Sibérie en 1935, le désert de Gobi qu’elle traversera seule, la Chine, la Corée, le Japon… Au moment où commence la guerre sino-japonaise à la fin des années 30, tandis qu’Alexandra David-Néel bourlingue en Chine, elle part pour l’Indochine où elle vit aux côtés du peuple moï (qui signifie «sauvage» en vietnamien), une aventure que l’on retrouve notamment dans Le peuple de la jungle dont nous publions un long extrait avec la gracieuse autorisation de ses deux petites-filles, Natalie et Inbal Yalon. Gabrielle Bertrand fait aussi partie des membres fondateurs de la célèbre Société des Explorateurs Français, aux côtés de Paul-Emile Victor ou de Maurice Herzog. Amoureuse de l’Asie par-dessus tout, elle retournera en Assam et meurt en 1961 d'une hémorragie cérébrale tandis qu’elle prépare une exploration au Népal, elle a 52 ans. - Karine Papillaud
L'appellation assez vague de «Plateaux moïs» est appliquée à la zone bornée au nord par le Mékong, à l'ouest par la jungle cambodgienne, à l'est par la chaîne annamitique. L'ensemble des Plateaux moïs s'étend sur quelques 80’000 kilomètres carrés et leur altitude est d'environ 2’000 mètres aux endroits les plus élevés. Leur sol est couvert de jungles profondes, de forêts giboyeuses, lesquelles constituent les plus belles réserves de chasses de l'Indochine. Dans certaines régions au contraire, des savanes s'étendent à l'infini. Toute cette région abrite le mystérieux peuple moï. Pour les Annamites, les Cambodgiens, les Laotiens qui vivent à la limite de ces plateaux, ils sont «les hommes de la forêt», ceux qui s'efforcent à vivre comme leurs ancêtres, dans les clairières. Le mot «moï» est la prononciation annamite du caractère chinois «man», lequel signifie «barbare» au sens qu'autrefois les Romains donnaient à ce mot.
Quels sont ces hommes et d'où viennent-ils? Les savants n'ont pas encore résolu la question. Tout ce qu’on peut affirmer, c'est qu’ils appartiennent à la grande famille polynésienne, mais une nuit profonde entoure leur arrivée sur les côtes de l'ancien pays de Champa, l'Annam d’aujourd’hui (à l'origine, les Chinois donnèrent, en 679, le nom d'Annam au royaume vietnamien du Nam Viêt (Ann Nan, «le Sud pacifié») que les Français utilisèrent pour désigner à la fois le Centre Viêt Nam et l'Empire précolonial annamite, qui comprenait la majorité du Viêtnam actuel, ndlr). On suppose que les envahisseurs chams, venus du sud de l'Indochine, persécutèrent les Moïs peuplant les basses terres et les refoulèrent vers les Hauts Plateaux comme des bêtes sauvages.
La beauté de la race indonésienne, son charme ont souvent été célébrés. Toute cette beauté et ce charme se retrouvent dans les peuplades moïs. Elles comprennent plusieurs familles, classées par tribus. Ces tribus sont séparées les unes des autres par des vallées ou des rivières. Les unes habitent la forêt, les autres dans les savanes, au bord des rivières ou des marécages. Ils vivent presque nus, sont en général de taille moyenne ou petite, ont la peau bronzée, les cheveux noirs et droits, de grands yeux aux paupières non bridées. Leur nourriture·est très simple. Toute l’agriculture est concentrée sur le ray ou champ où ils cultivent le riz, les légumes, la canne à sucre, le maïs, les ignames et le coton qu’ils tissent pour leur habillement. La viande et le poisson leur sont fournis par la chasse et la pêche. Ils se déplacent aux confins des Hauts Plateaux pour chercher le sel et les métaux dont ils ont besoin, qu'ils obtiennent par le vieux système du troc.
Une grande fraction du peuple moï, isolée loin des grands itinéraires vit librement, mais d’une existence limitée à une extrême simplicité. Ce sont les tribus Pihs, Mnongs, les guerriers Mnongs, Kil non pacifiés. Plus proches des confins laotiens ou annamites, les grandes tribus nobles des Rhadés, des Djaraïs, des Sedangs. Toutes ces tribus, de langue et de mœurs souvent différents, ont cependant un point commun: elles ont atteint le même degré d’évolution morale et matérielle, elles croient à l'existence de nombreuses divinités plus ou moins malfaisantes dont on peut se faire·des alliés en leur offrant des sacrifices. Les Moïs ignorent l’écriture.
Le héros de ce livre, I’Doat, un petit Moï de pure race rhadée, tribu du Darlac, sage et plein d’humour, a réellement existé. Il fut mon guide et mon interprète lorsque je parcourais les pistes et les forêts de son pays. Il m'a raconté nombre d'histoires et de légendes. Souvent, le soir à l'étape, il égaya les longues soirées de saison sèche par des chansons issues de son imagination, expression de sentiments naïfs, amusants et simples comme son âme sans détour.