Retrouvez ce récit dans Sept mook #50, Nouvelles terres d'aventure
Thanda, emmitouflée dans sa doudoune qui semble à peine suffisante pour la protéger de l'humide fraîcheur de l'aube, vient se coller derrière moi. Elle tend le bras vers un îlot végétal derrière lequel je distingue une barque effilée. «Lui, c'est un vrai», me dit-elle joyeusement. La silhouette du pêcheur, dont les gestes sans hâte racontent l'âge, se découpe sur un lac plus lisse qu'un miroir dans les lueurs naissantes de l'aube. Il nous remarque à peine. Aucune nasse ne dépasse de la barque. Alors que nous passons près de lui, il ne se lève pas précipitamment pour ramer avec la jambe, dans cette gestuelle gracieuse qui a fait la réputation du lac Inle. «Je n'étais pas sûre que nous en verrions un. Ils deviennent rares. Je suis très contente.» Thanda a l'air vraiment heureuse. Lors de notre première rencontre à son agence, elle était parée de son rôle de guide touristique et m'avait vendu son lac comme elle devait le faire des centaines de fois par semaine. Depuis que l'ouverture des frontières, cinq ans auparavant, avait fait passer le nombre de touristes d'un demi-million à près de cinq millions, l'activité de guide au Myanmar s'est industrialisée, particulièrement sur ce lac qu'aucun visiteur du pays ne rate. Les anciens pêcheurs Inthas sont devenus des attractions qui profitent à toute l'économie locale – heureusement, au vu de la pollution rapide des eaux du lac et de l'anéantissement accéléré des poissons et de la flore, en mal de lumière depuis l'introduction de la jacinthe d'eau qui envahit la surface du lac. J'évite en général les lieux les plus touristiques et les guides qui entravent les rencontres spontanées. Mais comment passer à côté du lac le plus célèbre du pays sans m'y arrêter?
Lorsque je suis repassée hier soir pour payer mon avance, à moto cette fois-ci, l'attitude de la jeune femme s'est adoucie.
– Oh! tu as une moto, c'est super.
– Oui, mais là ce n'est qu'une petite moto de location, je n'ai pas eu le droit d'entrer avec la mienne dans le pays.
Le Myanmar a beau s'ouvrir rapidement, voyager seule y est encore très compliqué. Tout est organisé pour obliger les étrangers à rester dans les lieux autorisés, en présence de personnes locales. Camper est interdit, les hôtels qui reçoivent les touristes ont des accréditations spéciales – et impossible d'aller ailleurs, que ce soit chez l'habitant ou dans les gîtes locaux – et les motos étrangères sont strictement interdites, sinon sous escorte, au coût prohibitif. En dix ans d'expédition dans le monde, j'ai eu tous les cas de figure pour entrer dans les pays avec ma moto. On m'a déjà imposé d'avoir un homme au guidon comme en Iran en 2011, on m'a fait payer des garanties de deux fois son prix, la police ou l'armée m'ont parfois escortée comme au Pakistan ou au Somaliland, certaines villes interdisent totalement les motos ou les passagers comme Tachkent (Ouzbékistan) ou Carthagène (Colombie), mais c'est la première fois que l'on me refuse l'entrée avec ma moto alors que j'ai le droit d'en louer une sur place. J'ai quand même tenté le coup. Sur un malentendu, cela fonctionne parfois. J'y ai presque cru. Le douanier à la mine bonhomme s'est mis en tête de m'apprendre quelques mots de birman. «Je t'aime», «amour», «tu es jolie». L'indispensable pour me débrouiller dans le pays donc! Mais de passe pour ma moto, aucune possibilité. Sans visa spécial et une escorte qui se paie comptant à la journée, pas de solution. J'ai dû me résigner à faire faux bond à ma Tiger 800 quelques semaines pour revenir la chercher plus tard et à traverser le pays en seulement quelques jours. La laisser en Thaïlande a tout de même été un crève-cœur, tant elle devenue une véritable compagne d'expédition. Haute sur roues, chargée comme une mule, elle intrigue d'autant plus que c'est une femme qui la conduit. Avec elle, je suis sûre d'attirer femmes et hommes avec qui la discussion s'engage naturellement. Mais dans mon questionnement autour des libertés, je ne pouvais me contenter d'une traversée express du Myanmar. Il a été l'un des pays les plus fermés au monde, tenu plus de cinq décennies sous un joug militaire sans pitié dont on connaissait quelques bribes seulement grâce à la lutte pacifique pour un changement de régime d'Aung San Suu Kyi. Après la révolution de safran, menée par les bonzes dans leurs tuniques rouges en 2007, la junte ébranlée s'est résignée à quelques concessions. En 2011, elle s'est démise de ses fonctions au profit d'un gouvernement «semi-civil», avec comme président l'ex-général Thein Sein issu de la junte, et la promesse de réformes démocratiques. A peine un mois avant mon arrivée, les élections législatives du 8 novembre 2015 ont offert une écrasante victoire à la LND, le parti pour la démocratie de Suu Kyi, générant un certain espoir dans le pays dont la population se garde bien d'en montrer les signes. Une lucidité ancrée au fil des déceptions, après des années de promesses non tenues de la junte, qui tient toujours l'armée et la police ainsi que cinquante pour cent des sièges du parlement. Cette lucidité, je l'ai retrouvée partout au fil de mes pérégrinations dans le pays. Un prêtre chrétien du pays Chin me l'a parfaitement résumée lors d'une fête fortement arrosée à laquelle il m'avait invitée, oublieux des règles du silence après quelques verres cul sec: «Tu verras, malgré les contrôles qu'on nous impose, on cherche toujours le bonheur par nos propres moyens. De 1963 à 2010, les généraux militaires contrôlaient le pouvoir. Aujourd'hui, ils n'ont fait que changer les uniformes. Ils n'ont pas changé la politique, ils n'ont pas changé les personnes. Maintenant les gens expérimentent un nouveau système depuis les élections. On est prêts pour le meilleur, mais on doit quand même se préparer au pire.» Une ouverture à petite vitesse, où les interdits dominent encore les possibles et où les doutes sont plus ancrés que les espoirs.
Rentrée sans moto dans le pays, je me suis donc résignée à louer une petite 125cc, seul deux-roues accessible, pour faire le tour du pays. Mais j'ai toujours quelques photos avec moi! Le visage de Thanda s'est illuminé lorsque je lui ai montré des photos de ma Tiger 800 bardée de bagages pour plusieurs mois d'expédition autonome, de Jakarta, en Indonésie, à Paris. En voyant la première image, elle a lancé spontanément: «C'est ta moto? Ce n'est pas possible. Elle est trop grosse. C'est une moto d'homme, ça!» Un vrai running gag. Je ne sais combien de fois j'ai entendu cette phrase. Partout. De la part de femmes ou d'hommes. Un jour, en Ukraine, lorsque j'ai tendu mon passeport au douanier qui réclamait le «passeport du conducteur», il a éclaté de rire en disant: «Vous n'avez pas compris, madame, je vous demande le passeport du conducteur, votre mari – pas le vôtre.» J'ai mis un certain temps à lui faire comprendre que j'étais bien la pilote. Un scénario fréquent et des remarques auxquelles je me suis habituée. Je ne m'en offusque même plus. J'agis selon le besoin. Mais lorsque cela vient de femmes, je suis heureuse de leur montrer qu'il n'y a pas de différences. Comme souvent, la surprise passée, Thanda trouve cela «super cool» et me pose question sur question.
C'était de moins en moins la guide officielle, nommée et formée par le gouvernement, que j'avais à côté de moi, mais Thanda, une jeune femme pleine de rêves de voyages et d'espoir. «J'ai envie de voyager déjà dans tout mon pays que je n'ai jamais pu visiter. J'ai toujours vécu ici, à Inle. Là, je connais tout. Tellement tout. Je rêve aussi de voir d'autres pays. Comment vivent les autres. Comme tu le fais. Mais déjà, je vais te montrer chez moi. Partout. Le vrai chez-moi.» Thanda devient rapidement une amie plus qu'une professionnelle du tourisme, et nous passons un excellent moment sur le lac. Elle m'explique la différence entre pêcheurs «pour la photo» et authentiques pêcheurs de poissons, devenus bien rares puisqu'ils gagnent moins bien leur vie, et décide de m'emmener dans un marché plus discret que ceux organisés pour les étrangers. Les marchés. L’un de mes lieux privilégiés. Je regarde comment les gens sont habillés, me laisse bercer par le mouvement de leurs allées et venues, j'écoute au milieu du brouhaha la musicalité de langues que je ne connais pas et choisis mes repas en fonction de l'assiette des autres. Je rencontre des marchandes venues de partout dans les multitudes colorées envoûtantes que sont les marchés à fleurs d'eau avec leurs dizaines de barques accrochées comme une ruche. Thanda se fait volontiers traductrice de mes mille questions. Lorsqu'une vieille marchande de bétel habillée des couleurs caractéristiques du peuple Pa'o des montagnes, avec son foulard noué sur la tête, m'offre l’un de ses produits, j'en profite pour parler de sa vie et de son activité. Elle vient deux fois par semaine de son village des collines du nord-est à plusieurs heures de marche, qu'elle débute au milieu de la nuit. La langue bien pendue, elle me raconte mille histoires sur ses montagnes qu'elle adore. Je me permets de lui demander ce qu'est la liberté selon elle. Elle éclate d'un grand rire franc qui provoque une hilarité générale autour d'elle. «Ah, alors ça c'est très simple, c'est quand mon mari est mort!», me traduit Thanda. Je comprends mieux les rires. Elle continue. «Il buvait et il était violent. Vraiment, il ne me manque pas, et enfin, depuis qu'il n'est plus là je peux aller où je veux, je n'ai de comptes à rendre à personne. Je suis beaucoup plus tranquille.» Autour d'elle, nous entendons quelques femmes renchérir: «Oui moi aussi, il n'est plus là et je m'en porte vraiment mieux, nous sommes plus en paix. Nous n'avons pas grand-chose, mais au moins nous sommes libres.»
J'ai toujours beaucoup de plaisir à discuter ou passer du temps avec les femmes âgées, qui sont souvent moins réservées, peut-être parce qu'elles n'ont plus rien à perdre. Elles sont très spontanées dans leurs paroles ou dans leurs gestes. Je me souviens de ces grands-mères birmanes en pays Chin, à l'est du pays, ouvert depuis moins d'un an aux étrangers. J'étais en train de filmer à l'entrée d'un village lorsqu'une vieille femme est passée. Intriguée par ma moto – avec mes boudins d'affaires fixés précairement – et ma caméra, elle a éclaté d'un rire joyeux. Elle était minuscule, m'arrivant à peine au biceps, le visage doré, tatoué de lignes noires. Sans me donner le choix, elle m'a prise par la main et entraînée jusqu'à sa terrasse, à quelques mètres de là. Deux femmes discutaient en filant de la laine, également tatouées avec des motifs de styles différents. Des visages encrés lorsqu'elles avaient treize, quatorze ans, comme c'était la tradition avant que cette pratique ne soit interdite. Mais avant que j'aie pu poser la moindre question, mon hôtesse, Aut Oh Inj Pie, est revenue avec une tasse et un pot de yu, une boisson alcoolisée locale de plantes fermentées que l'on a mélangées en crachant dedans avec une paille. Il vaudrait parfois mieux ne pas connaître les secrets des chefs. Elle m'a tiré le bras pour m'obliger à me baisser et m'a aussitôt vidé le contenu de sa tasse dans le gosier. Allez, cul sec! Elle avait le bras très long pour une aussi petite personne. Elles riaient aux éclats modifiant les motifs de leur visage. Au bout de la quatrième tasse, j'ai compris qu'à chaque fois que j'essayais de poser une question, je me retrouvais avec une nouvelle tasse dans la bouche. Une bonne manière de me clouer le bec! Pas grave, devant ces sourires, ces rires, cet alcool qui coulait à flots, j'avais juste envie de passer un bon moment. Pas aussi longtemps que j’aurais voulu, cela dit. J'ai soudain dû m'enfuir presque comme une voleuse, voyant la nuit tomber rapidement. Si la loi n'interdit pas l'ivresse au guidon, elle n'autorise pas de rester chez l'habitant. Cela aurait pu mettre mes hôtes en danger et il fallait que je retourne à mon hôtel. Un trajet sur une route que j'ai trouvée étrangement tortueuse en chantant les louanges du yu. J'ai passé ainsi de très beaux moments un peu partout dans le pays que je parcours depuis plusieurs semaines sur ma petite moto bondissante.
Le soleil est au zénith. Les eaux du lac semblent écrasées de chaleur. Le marché se termine. Le rythme d'Inle. Thanda m'annonce presque solennellement qu'elle doit tout de même me faire découvrir les traditionnelles rouleuses de cheroot, un cigare local. Nous empruntons un petit canal qui s'éloigne quelque peu du lac, entre des maisons sur pilotis qui semblent tenir debout par une magie locale, pour nous rendre chez des amies à elle. Nous accostons à un petit ponton qui fait office de parking. Thanda entre sans façon, comme chez elle, et me présente comme si j'étais de la famille. Nous sommes accueillies joyeusement par Ma Paw Phyu et Ma Phyu, assises en tailleur devant des paniers plats remplis de tabac séché mélangé à des épices et de feuilles de carbia myxa qui servent de papier à rouler. Visiblement heureuses de se retrouver, les trois femmes entament une conversation animée pendant qu'elles continent de rouler des cheroot machinalement, comme si leurs mains étaient indépendantes du reste de leur corps. Elles roulent cinq cents à mille de ces petits cigares, sans s'arrêter de la journée, en papotant. On parle de tout et de rien comme un après-midi dans un salon de thé. Lorsque j'aborde la thématique de la liberté, Thanda pose la question à Ma Paw Phyu qui ne répond pas tout de suite. Après un petit temps de silence, les deux femmes engagent une conversation intense, dans laquelle intervient parfois Ma Phyu et dont je me sens totalement exclue. Finalement, ma guide se tourne vers moi et m'annonce: «Je lui ai posé ta question sur la liberté. Mais elle ne comprend pas ce que tu veux dire. En fait, elle n'a jamais utilisé ce mot. Elle ne le connaît pas. Comment est-ce que je peux lui expliquer un mot qu'elle ne connaît pas?» Nous essayons de lui expliquer cette notion peu évidente même chez nous, en France, malgré sa présence partout sur les frontispices de nos mairies. Je propose à Thanda de parler de ma moto, des voyages, pour lui faire comprendre ce qu'est un moment de liberté. Des notions tellement éloignées de la vie de ces ouvrières. Thanda fait de son mieux pour traduire mes propos et ceux de Ma Paw Phyu sans chercher à influencer ou simplifier sa réponse et en prenant le temps de comprendre ce que je veux dire. Je me sens chanceuse de l'avoir comme interprète.
Les traductions sont souvent compliquées. Voyageant partout, dans les territoires et villages les plus reculés, je n'ai jamais vraiment le loisir d'avoir à disposition des traducteurs ou traductrices officiels, formés à ce métier. Aussi, je cherche des personnes qui veulent bien m'aider à comprendre des dialectes parfois parlés par seulement quelques milliers de personnes. Des guides, des instituteurs et parfois des religieux, les seuls parlant plusieurs langues, dont l'anglais. Pas toujours évident dans ces conditions d'avoir l'exacte traduction. Combien de fois une réponse d'une minute se résume à «oui, elle est d'accord», quand je n'ai pas des réponses totalement erronées, voire volontairement à l'opposé, peut-être pour que j'entende seulement des choses positives ou la parole officielle. Je l'ai ainsi découvert en faisant tout retraduire précisément une fois rentrée. Je garde pourtant cette méthode qui me permet d'entretenir un rapport plus direct, plus sincère. J'ai tout de même pris l'habitude, dans le vocabulaire que j'apprends pour entrer en contact avec les populations, de connaître le mot «liberté» pour vérifier qu'il est prononcé au moment de traduire mes questions. Ici, lolamou. Mais le plus difficile, c'est sans doute lorsque le traducteur considère qu'il connaît mieux les réponses que les personnes interviewées. Comme Mr Sweet, qui m'a abordée au marché de la ville de Mandalay, au centre du pays. J'étais en train de regarder une longue file de nonnes cheveux rasés, habillées de tissus roses, se frayer un passage dans les allées, lorsque j'ai été interpellée par un homme d'une soixantaine d'années sur son balcon, qui m'a invitée à prendre un thé. Voyages et instinct m'ont appris à faire confiance à l'humain, même si je reste toujours vigilante. En haut de l'escalier, c'est un charmant couple qui m'attendait. «Je t'ai vue arriver au marché avec ta moto, entame tout de suite l'homme après s'être présenté. Ton mari, il arrive quand?» En Birmanie, les femmes conduisent des scooters, avec autant de passagers qu'une Renault Espace pourrait en contenir, et participent activement à la vie publique. J'ai donc moins besoin de raconter des histoires de mari qui me rejoindrait à la prochaine ville ou d'enfants qui m'attendent sagement à la maison, qui rendent ma condition de femme voyageant seule moins suspecte. Malgré cela, une femme itinérante sans accompagnateur reste toujours une curiosité. Ma réponse sur mes expéditions solitaires l'amuse et il se met tout de suite en tête de me faire visiter son quartier. Il sait exactement ce que je dois voir. Cela le sortira de sa routine, et aider les autres est toujours très bon pour son karma. Il veut m'emmener voir l'un des artisanats les plus importants de la ville, la fabrication des feuilles d'or.