Aux approches de Buôn Tour, on commence à apercevoir à l'horizon les crêtes bleuâtres du massif du Lang Biang dans le Haut Donnaï, frontière du Darlac. I'Doat me montre les monts lointains, trois triangles dans le ciel, et qui ne doivent pas dépasser deux mille mètres d'altitude.
– Là... me dit-il, il n'y a rien!
– Comment rien?
– Non! rien du tout... la savane seulement et la fièvre.
C'est encore une superstition. Je sais que cette région est habitée par les Mnongs insoumis, les tribus Kil. Les Rhadés les craignent et préfèrent dire qu'il n'y a rien de ce côté-là... Mais nous arrivons à Buôn Tour. Des pirogues de pêche descendent la rivière à notre rencontre. D'épaisses lignes de canards sauvages et de sarcelles volent lourdement au-dessus des berges vaseuses qu'encombrent des bancs de lotus et de pariétaires. C'est bien là ce gros village marchand dont on m'a vanté l'attrait! Le village des «Puits de sel gris»…
– Pourquoi le village porte-t-il ce nom, I'Doat?
– C'est l'endroit de départ et de retour des pirogues allant chercher le sel de l'autre côté de la forêt, me répond I'Doat.
Se détournant, il tend la main dans la direction d'où nous sommes venus.
– Beaucoup plus loin, à l'ouest, à cent lieues d'ici, coule le Mae Khong (actuel Mékong, ndlr), le fleuve du Génie des eaux. C'est là, sur les marchés en cours, que les piroguiers vont deux ou trois fois l'an chercher le sel nécessaire à leur nourriture. Les tribus Rhadés, Mnongs, Pihs connaissent les dates de leur retour et viennent troquer le sel avec eux contre des jarres d'alcool ou des poteries.
– Ce doit être un grand jour que celui des marchés du sel?
– Des jours à se boucher les oreilles à cause du bruit des gongs, me répond I'Doat en riant.
Le village des «Puits de sel gris» m'apparaît sur la lisière de l'immense marais inondé que forme le confluent des deux bras de la Srepok, le tumultueux Krong Nô qui vient des montagnes et le Krong Ana. Je désirais très fortement cela au bout de cinq jours de pirogue: un bon village, ni trop côtier ni trop sauvage. Au bord d'une plage blonde s’alignent une quantité de petites maisons juchées très haut sur pilotis. A l'entour des champs où paissent des chevreuils apprivoisés et des buffles. Quelle joie enfin de poser mes pieds sur une terre dure! C'est un bon sentier qui me conduit au bourg. Et voici que vient à notre rencontre un groupe d'indigènes jacasseurs. Je reste devant eux assez perplexe. Les hommes grands et forts que je vois là sont sûrement des Pihs... Ils sont hirsutes et sales et portent aux oreilles de gros bouchons d'ivoire. Ceci cependant est moins étrange que leurs yeux qui brillent de joie. Je n'ai jamais vu des êtres me souhaiter la bienvenue avec un tel élan! Ces regards sont plus accueillants que tout!
– Pourquoi ont-ils cet air- joyeux, I'Doat? Est-ce normal?
– Non, ce n'est pas normal, me répond I'Doat, il doit se passer quelque chose.
Dans le silence qui suit ces mots prononcés à voix basse, l'un des vieillards, un vrai Rhadé celui-là et fort majestueux, s'avance vers I'Rit.
– Chef, dit-il, je ne voyais pas ton visage parmi tes amis et cependant j'ai hâte de t'annoncer une grande nouvelle.
Il y a un mouvement dans l'assemblée et chacun se met à échanger avec son voisin des coups d'œil significatifs.
– Quelle nouvelle? demande I’Rit calmement.
– La très sage H'Pru, ta femme, nous a donné un fils cette nuit et nous t'attendions pour préparer la fête.
Un soupir soulève la poitrine brune d'I'Rit. ll semble soulagé.
– Je te remercie pour m'avoir attendu I’Thet, mon noble parent. Le destin a voulu que mon fils vienne au monde de lumière pendant mon absence… Iang Nga! Je te donnerai cinq jarres d'alcool pour les soins que tu as dû donner à l'honorable H'Pru.
– Je n'accepterai que si je les bois avec toi et en l'honneur des Génies de la rivière, I'Rit. J’admire combien tes nerfs sont puissants au nombre de tes enfants. Il t'en reviendra sûrement de bonnes choses dans ta vieillesse, dit encore le vieillard.
Moi, je suis bien ennuyée et je me mords les lèvres, car je ne sais que dire à I’Rit! Les habituelles formules occidentales me semblent bien vides après avoir écouté ce délicat échange de compliments…
– Que ta case s'allonge à l'Est aussi loin que porte le son du gong, dit I’Doat. Réjouissons-nous avec toi.
Evidemment, je n'aurais pas trouvé ça! I'Rit sourit en entendant venir à nous les échos de la fête. Ses yeux s'emplissent de rêves.
– Encore un fils, murmure-t-il.
Et il en semble fier. Il est père de quatre filles et de cinq fils maintenant! C'est la plus belle famille du village et son amour pour les petits enfants bruns qui peuplent sa case est plus profond que toutes les rivières du pays… La maison est en liesse. La maman est installée avec l'enfant auprès du foyer, le corps frotté de gingembre et parée de ses plus beaux atours. Près d'elle sont entassés les gongs et quelques menus cadeaux, riz et œufs. Dans l'air enfumé, immobile et pesant, tandis que les hommes boivent aux jarres et fument leurs petites pipes de bambou, des jeunes filles murmurent un chant de cajolage qui a été composé spécialement et uniquement pour le nouveau-né par sa mère, ses tantes, ses sœurs ainées et même ses cousines.
«Dans la vie aussi fragile qu'une chrysalide de cigale, chante l'une d'elles,
Tu es venu au monde petit enfant de H'Pru!
C'est l'époque où les tourterelles chantent et où tout se renouvelle...
Plus tard quand tu seras grand, nous trouverons bien quelques herbes à couper,
Pour couvrir le fond de ta pirogue,
Même si la saison est passée des tendres feuillages.»
Le visage d'I'Rit s'éclaire à ces paroles… Bien sûr son fils sera piroguier comme lui. Il le prend dans ses bras et l'élève très haut.
– Tu seras un de plus à vaincre les flots tumultueux du Krong Ana, de la Srepok et Mae Khong quand tu iras chercher le sel au loin, dit-il au bébé. Pour cela je te nomme I'Mae.
Son cœur saute de joie dans sa poitrine. Il sait que les yangs protègent sa petite famille et cet enfant nouveau-né en est pour lui un témoignage. I'Mae connaîtra un jour le grand jeu des pirogues sur les rapides avec cet instinct hérité de générations d'ancêtres qui ont eu, comme son père I’Rit, «le sens de la rivière». Volontiers, il prendrait H'Pru dans ses bras vigoureux, mais il ne peut le faire devant tant de monde! Tendrement, il replace l'enfant dans les bras maternels en souriant. H'Pru est fille d'H’Nit, chef d'un clan noble de la région. Son visage a la matité ivoirine des petits dieux orientaux et ses longs cheveux sont relevés au-dessus de sa tête par un coussinet de bambou. L'éclat du feu s'y attarde en reflets bleutés. Autour de son cou s'enroulent des colliers d'argent. I'Rit n'a pas fini de la trouver belle et elle le sait bien, car elle rit de toutes ses petites dents noires limées.
– Je t'aime bien, H'Pru, dit I’Rit.
– J'en suis certaine, ô mon époux.