Le lendemain matin, j'apprends que Bâ est au plus mal. Le guérisseur est appelé. Hélas! avant que j'aie pu lui donner quelques remèdes moins magiques que ceux qu'on va lui octroyer... mais sûrement plus efficaces. Ce guérisseur est une sorte de sorcier rebouteux, un m'mtaô. Il apporte avec lui toutes sortes d'herbes rituelles au pouvoir magique destinées à faire partir le mal. Mais ni herbes ni incantations ne semblent avoir le moindre effet sur mon pauvre bep fiévreux qui se débat et frissonne sur son grabat. Dans son délire, il revoit la jungle sombre et silencieuse que nous venons de traverser et je songe combien tout ce périple a dû représenter pour lui de courageux efforts! En cachette du sorcier qui s'est éloigné de la case un moment, je fais deux bonnes piqûres à mon malade, dûment aidée par I'Doat, cependant pas très rassuré de mes pratiques. Le m'mtaô revient peu après avec de nouvelles plantes. Il palpe le malade, lui masse le ventre et les épaules, se penche, aspire violemment un coin de sa chair. La bouche tachée de sang qu'il crache avec dégoût. Ensuite, il frappe sur le front de Bâ en comptant et invoquant le Génie de la fièvre, afin de le sortir du corps. Sous l'effet certain de mes piqûres, l’Annamite semble mieux aller quelques heures après. Bref! Bâ va mieux, heureusement pour le sorcier, car l'Annamite est considéré comme un précieux membre de mon escorte. J’ai craint un accès pernicieux. Si mon cuisinier était mort, le sorcier eût été condamné d’un commun accord. Une ordalie (jugement de Dieu, employée souvent chez nous au Moyen Age, nda) employée dans ces régions consiste à faire boire de l’alcool à l’accusé pendant plusieurs heures et même toute une nuit sans discontinuer. Si le patient s’enivre, ce qui est immanquable, il est jugé coupable. Les malheureux ainsi condamnés sont souvent exécutés sur l’heure d’un coup de lance dans la région du coeur!
Le temps est délicieux. La saison sèche bat son plein. Dans l’après-midi, I’Doat m’emmène au galop de deux jolis poneys prêtés par I’Yun dans les sentes environnant Buôn Nui.
– Ne pourrions-nous pas aller faire un tour aux chutes d’eau de Rling Bâ, I’Doat? Il me semble que nous n’en sommes pas loin.
– Deux ou trois kilomètres d'ici, me répond-il en soupirant.
Je suis un peu perplexe de ce soupir inhabituel.
– Tu n'as pas l'air joyeux aujourd'hui. Que se passe-t-il?
En effet, I’Doat, toujours prêt à m'emmener dans tous les coins et les recoins de la jungle, pourvu qu'il n'y ait pas de yangs douteux... I'Doat toujours animé et joyeux semble subitement d'humeur sombre.
– I'Doat, qu'as-tu donc? As-tu la fièvre comme Bâ? Tu manques d'entrain ce matin…
Le visage d'I'Doat s'empourpre.
– Ainsi tu as remarqué, gronde-t-il.
Je ne réponds pas. J'attends qu'il parle maintenant que j’ai réussi à le piquer. Autant que je puis en juger, j'ai pris le meilleur chemin possible pour en venir à mes fins. I'Doat me regarde et quelque chose semble fondre en lui.
– C'est peut-être que je pense trop à ma poussao (jeune fille en laotien, nda) que je nomme Petite Orchidée.
Petite Orchidée, c'est la fiancée d'I’Doat, la fiancée laotienne laissée au pays des éléphants.
– Pourquoi songes-tu tant que cela à Petite Orchidée?
– Meh, dit doucement I’Doat.. Ce n'est pas si facile à dire. J'ai bien envie de me marier avant ton départ et je me demande si tu pourras assister à mon mariage. Ce sera une jolie fête, je te le dis! Et quel grand honneur pour Petite Orchidée! Je pense à cela depuis mon amitié avec toi... L'incertitude me rend triste…
– Bien sûr, I'Doat, que je serai là pour ton mariage puisque tu me le demandes. Pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tôt?
Un gros soupir, mais de soulagement celui-là, gonfle sa poitrine et il m'adresse un sourire heureux.
– J'en étais presque certain, je t'ai dit cela uniquement pour avoir le cœur à l'aise... parce que... Meh! je ne peux pas t'expliquer... Ce qu'on pense, les sentiments qu'on éprouve, on les garde en soi, «dans son ventre»...
Le rire est revenu dans les yeux d'I'Doat. Il prend son cheval et avance d’un galop sur moi pour me crier:
– Avec toi, ce n'est pas la même chose. J'ai souvent envie de parler. A Buôn Djen Drom, tu feras les serments avec Petite Orchidée. Ainsi elle deviendra ta soeur en pays moï.
– Ce sera un grand honneur pour moi! Quand aura lieu cette noce, I'Doat?
– Juste au retour de la grande chasse aux éléphanteaux sauvages. Quand mon père, le mahout I'Plô qui est le plus fameux du Darlac, passera ses charges à mon frère aîné. Il faut un homme jeune pour dresser les éléphants et mon père aura bientôt cinquante ans.
– A cette date, la saison des pluies ne sera pas loin, I'Doat et le moment de «retourner à la mer», comme on dit dans ton pays... viendra pour moi.
«Retourner à la mer» signifie en moï, joindre la côte, prendre un bateau. Et nous nous séparerons…
– ...et maintenant I'Doat, allons-nous aux cataractes de Rling Bâ?
– Allons, me crie-t-il joyeusement.
Nous suivons une sente qui côtoie la rivière en amont de Buôn Nui. Du regard, je fais un vaste tour d'horizon. Chaque creux, chaque contour de colline, toujours à peu près les mêmes dans ce paysage moï, avec ses plants de tabac, ses champs de maïs et ses rizières, m’est devenu familier comme me sont devenues familières les pistes et les sous-bois invisibles cachés par l'épaisseur des feuillages… Quand je dirai adieu à I'Doat, je dirai adieu aussi à la forêt. Aujourd'hui, il me semble que jamais je ne pourrai arracher mon cœur de ce pays! Je détourne les yeux du spectacle pour regarder I'Doat qui chemine à côte de moi.
– I'Doat, tu es pour moi un bon et fidèle serviteur et tu fais ton devoir avec habileté et conscience. Je serai fière de le dire à ton père quand je le verrai...
– Merci, exulte-t-il.
Un sentiment humain de chaude amitié monte en lui et il l'exprime avec les mots de sa race.
– La chance restera avec toi, roulée dans la même couverture...
Nous avançons dans la lourde chaleur de l'après-midi tropical. L'eau est couleur d'ambre dans les rayons du soleil. Par un bon sentier, nous arrivons aux cultures de rizières de Buôn Dié m'Pak. La chute n'est pas loin, on l'entend gronder. Le Krong Ana s’est élargi au fur et à mesure de notre marche. II a bien trois cents mètres à l'endroit de la cataracte. Les collines tombent à pic sur la rivière qui se précipite en une magnifique chute de quinze à vingt mètres de haut, nappe fluide glissant sur la table des rocs. L'eau heurte durement Ia berge où nous sommes avec un bruit éclaboussant. Il fait subitement frais dans le nuage de poussière d'eau qui monte du gouffre. Cette fraîcheur stupéfie sortant de cet air enclavé de la jungle, surchauffé, dans lequel on ne croirait plus qu'il fût possible d'avoir froid. Le temps malheureusement nous manque pour aller reconnaître les cataractes d'aval et force nous est de rebrousser chemin.
Sur la petite place de Buôn Nui, I'Rit parlemente avec ses cornacs. Je m'approche et caresse les côtes et les cuisses de mon brave éléphant lui parlant de cette voix chantante que j'ai apprise des cornacs. Pendant tout le temps que durera notre absence sur la rivière, nos équipages nous attendront ici. Nous allons remonter le Krong Ana dans la direction de Buôn Tour où vit, dans de vastes marais, l'étonnant peuple pih, dont le chef est le Roi de l'eau. Nous ne serons pas de retour avant une vingtaine de jours. Notre chien Puce continue à être de la partie, sauf pour la randonnée sur la rivière. J'ai impression que cela ne lui plairait pas du tout. C'est un chien de brousse et de village. Il restera avec les cornacs. D'ailleurs, il a tant quêté dans la jungle qu'il est rempli de petites plaies. Je dois le badigeonner d'iode et de pommade cicatrisante. Pour compléter les soins, je l’enveloppe dans une sorte de paletot de chien que j'ai vite fait de confectionner. C'est alors que Puce a le plus gros succès de sa carrière d'explorateur! Toute l'attention des indigènes est concentrée sur lui. Les conversations sur son compte s'entre-croisent avec une volubilité extraordinaire coupées d'éclats de rire sonnant à tous les échos. Et tout ça parée qu'il est vêtu! Habiller un chien! quelle extravagance jamais soupçonnée! Voient-ils clair ces braves Moïs ou ne sont-ils pas le jouet d'une illusion? Dans ces régions où l'homme a tant de peine à cultiver le coton et le tisser pour couvrir sa nudité, la vue d'un animal vêtu peut évidemment suffoquer....