– Mba! Mba! (Apporte!)
Nous sommes à Ban Don où a lieu le rassemblement des chasseurs Laotiens, Mnongs, Djaraïs pour la grande chasse au rhinocéros.
– Mba! Mba!
Les cornacs des chasseurs font travailler les éléphants. Ils les font défricher un coin de brousse où camperont les équipages. C'est assez amusant de les voir saisir la tige des bambous et la briser comme du verre ou bien appuyer la trompe sur un arbuste qui gêne, la couper et la jeter au loin. On entend des craquements, la branche tordue éclate, l'arbre déraciné s'incline, s'abat et c'est le tour d'un autre… Nos cornacs baignent les montures débâtées dans les eaux de la Srepok, large ici d'une centaine de mètres. Les éléphants nagent avec de grands barrissements joyeux, le bout de la trompe hors de l'eau, le sommet de la tête émergeant seul, comme un îlot. Demain, nous gagnerons la forêt de bonne heure pour y rester une semaine, peut-être plus. Nous allons assister à une grande chasse en haute forêt. Il nous faudra gagner d'impossibles repaires au milieu des plus scabreux passages de montagnes sans nom. Les étapes seront longues et la marche difficile. Les haltes se feront au hasard des pistes de rhinocéros et notre sommeil sera confié à des miradors de fortune, perchés dans l'enchevêtrement des lianes des grands arbres.
Pour aujourd'hui, je me laisse aller à la douceur de vivre dans ce délicieux village de Ban Don situé au cœur d'un paysage enchanteur. A l'est, les hautes ondulations du Darlac central viennent mourir au bord des eaux de la Srepok diminuée par la saison sèche. Sur les courtes ondulations vertes du fleuve, des pirogues glissent au milieu des nénuphars et des lotus. A travers la dentelle des bambouseraies, des toits de chaume d'où monte l'appel mélancolique d'un khène. Après mes émotions de ces derniers jours, je me repose… Pas pour longtemps! Dans l'après-midi, alors que je songeais à une bonne sieste, mes cornacs arrivent vers ma case au galop. Au creux de la poche de lotus et de sagittaires qui bordent la rive, les Moïs viennent de harponner un crocodile. J'accours près du rivage. Pauvre crocodile! Il n'est pas beau à voir... La tête et la queue percées de coups de lance, il est tout dégoulinant de sang noirâtre et ne semble plus donner signe de vie. Néanmoins, I'Doat apporte ma carabine et m'explique que les Moïs demandent que je lui donne le coup de grâce!
– Crois-tu qu'il en ait besoin?
– C'est un honneur que tu ne peux refuser…
Je m'exécute et décharge d'une façon très spectaculaire tout le contenu de ma carabine à la naissance de la queue de l'animal. Ceci a un effet tout à fait inattendu! Le peu sympathique saurien ouvre une gueule formidable balaye la terre d'un coup de queue magistral et dégringole vers le rivage en fonçant sur les badauds qui l'entourent. Je me sens «perdre la face», comme on dit en Asie… I’Doat, les cornacs restent les pieds collés à terre, médusés. Alors, fou d'imprudence, un indigène saute sur l'amphibie, presque sur sa tête et, incontinent, laboure son corps à coups de lance forcenés. L'animal montre encore les dents, mais ne réagit plus violemment. Comble d'audace! deux ou trois Moïs arrivent à la rescousse, plongent leurs armes dans la gueule grande ouverte et retournent le saurien sur le dos de toutes leurs forces conjuguées, avec une adresse étonnante. A l'aide de coupe-coupe, la tête du crocodile est séparée du corps et la peau enlevée avec dextérité. Cependant – extraordinaire exemple de la vitalité de ces animaux – je remarque que, pendant plus d'une demi-heure encore... la gigantesque gueule s'ouvre et se ferme, et que les paupières continuent à battre…
Depuis une semaine, impatients de nous lancer dans la forêt, nous vivons dans la fièvre des préparatifs de la chasse. Et le grand jour arrive! A l'aurore, lorsque la caravane des chasseurs va quitter le village, toute la population est en émoi et l’atmosphère humide du rivage semble chargée d'électricité. A vrai dire, c'est un grand événement que ces chasses! Un événement qui ne se produit que deux ou trois fois l'an, en saison d'hiver. Expédition hardie et pleine de risques, mais aussi de promesses. Elle exige de deux à trois mois de préparation et mobilise les indigènes pendant des semaines de labeur pour la mener à bien. Le vieux I'Boun, un inoubliable Djaraï, sera des nôtres. C'est l’un des plus grands chasseurs du Darlac. Il a réussi à amasser par ses chasses une respectable fortune qu'il garde sous forme de jarres remplies de milliers de piastres et qu'il a soigneusement enterrées...
– Comme il donne de grands bouns aussi souvent qu'il le peut et qu'il a beaucoup d'amis, on ne réprouve pas sa richesse, commente I'Doat.
Le nombre total des fusils engagés ne dépasse pas une cinquantaine, mais c'est tout de même un départ de belle allure. Cinquante éléphants de chasse et une dizaine d'éléphants de secours. Nous gagnons la forêt-clairière qui abonde en cerfs, sangliers et buffles sauvages. Par monts et par vaux, nous atteignons les rives du Krong Ana, romantique affluent de la Srepok. Au-delà de cette frontière, les grands animaux sont chez eux, dans leur royaume. Nous ne suivrons les chasseurs que pour la première partie de leur programme, au-delà du Krong Ana, dans le massif montagneux habité par les rhinocéros. Nous rejoindrons ensuite les bords de la rivière pour remonter en pirogue vers la majestueuse région des Lacs. Le vieux I'Boun aux yeux malicieux, aux joues couleur de pomme reinette séchée, me raconte ses chasses, haut perché sur son éléphant qui tangue auprès du mien. Sa vie est une vraie vie de bushman! Elle vaudrait un livre à elle seule! Le grand mystère végétal nous entoure. La forêt grandit au fur et à mesure que nous nous enfonçons dans l'intérieur par les vallons des buffles qui sont de bonnes pistes. Des meneurs viennent à nous, de temps à autre, pour rendre compte du chemin fait par les bêtes que nous allons chasser. Il y a plus de cinquante têtes: dix mâles énormes et des femelles descendant vers nous. Toute la forêt dénonce la présence des animaux. D'abord les vols de mouchards, ces oiseaux minuscules qui vivent de la vermine des fauves et picorent le cuir des rhinocéros et des éléphants. Ils s'échappent en fusées dans les branches, piaillent et crient… A l’avant du cortège, soudain, les Moïs lancent un appel dans leurs cornes de buffle. Les sons nous accompagnent un moment, puis faiblissent et renaissent. I'Boun tend l'oreille, s'excuse de me quitter et devance notre groupe dans la sylve puissante. J'écoute les sons graves se perdre dans la nature sauvage. Un évènement est annoncé. Est-ce le rhinocéros? Celui-ci gîte plus familièrement dans les cavernes des monts, parmi les rochers. L'éléphant d'un des chasseurs de l'escorte d'I'Boun arrive à portée de voix du mien.
– Rhinocéros! crie-t-il.
J'en avais le pressentiment. Il faut stopper immédiatement et dresser les miradors autour d'un camp qui va s'improviser. Pendant qu'on décharge les éléphants, I'Boun commande à quelques-uns de ses hommes de couper de grosses branches qu'ils taillent ensuite en rondins de deux mètres. J'admire le travail patient des indigènes. C'est un enchevêtrement habile de rondins et de lianes qu'ils entrecroisent autour du bois pour le fixer et confectionner ainsi une sorte de radeau. Une fois terminé, ce radeau est accroché par des lianes plus fortes et suspendu comme un balconnet à mi-hauteur des arbres monumentaux qui nous entourent. C'est le mirador. Ce sera aussi l'endroit où nous dormirons, enveloppés dans nos moustiquaires… A la nuit, tout est prêt. Nos feux ont éloigné les pythons des bourbiers d'alentour et les tigres qui rôdent. Trois groupes de traqueurs comprenant six ou sept hommes sont partis dans la forêt, vêtus seulement de leur ceinture, armés de coupe-coupe, leur arc inséparable et de gros fusils à pierre, demi-rouillés… Ils se sont égaillés sous la ramée, chaque groupe allant de son côté pour rechercher des pistes de rhinocéros. On m'assure qu'ils n'ont pas très loin à marcher, car je m'inquiète. Confortablement installée dans l’un des plus hauts miradors, je préfère nettement ma position à la leur. I'Doat avait le plus grand désir d'accompagner l’un des groupes de traqueurs, mais je lui ai refusé énergiquement cette autorisation. Que deviendrais-je sans mon fidèle compagnon s'il se faisait dévorer! toute perdue que je suis dans la plus mauvaise brousse du Darlac. Il boude dans un coin du mirador, malgré la belle carabine que je viens de lui offrir en l'honneur de la chasse et en remplacement de son vieux fusil. Des cornes se mettent à appeler au loin, sourdement. Un rhinocéros est en vue et les rabatteurs l'envoient vers nous. C'est un chasseur de mon mirador qui touchera l'animal. La vue de l'indigène est extraordinaire. Il est habitué à scruter l'ombre des fourrés, même par la nuit la plus sombre. Sept bêtes sont abattues dans la nuit. A l'aube, la curée est déjà commencée. Chaque parcelle d'animal a sa valeur, sauf les os. La viande grillée s'étale sur les claies improvisées. Ce sera pour quelques jours, la nourriture des chasseurs. Les peaux sont attachées de chaque côté des bâts et commencent à sécher.
Les matins et les nuits qui suivent sont remplis d'émotions. On attrape des ours aux griffes précieuses, lesquelles sont vendues très cher aux Laotiens comme gris-gris, des cerfs et des buffles... Les bois des cerfs et surtout les cornes des rhinocéros sont très appréciés par les médecins chinois qui viennent de très loin les acheter aux Laotiens le jour du grand marché de Kratie…
– Elles se vendent jusqu'à mille piastres la paire et la peau peut atteindre cent cinquante piastres le picul (le picul vaut 62,5 kilos, nda), m'apprend I'Boun.
Les chasseurs réalisent ainsi d'assez beaux bénéfices, au prix tout de même de quelques risques… Sur les supplications d'I'Doat qui tient à me réserver une chasse à l'éléphant sauvage dans son pays, je quitte I'Boun et les chasseurs au petit matin du cinquième jour.