En arrivant dans ces pays pour la première fois, on apporte avec soi tout ce que les mots de jungle, de sauvage, d'animaux féroces évoquent de poésie, d'évasion, de crainte… Peu à peu ces mots perdent leur sens. Le conte de fées se transforme. On le vit journellement. Le fabuleux s'estompe. Les sentiments éprouvés deviennent semblables à ceux des êtres qui nous entourent et leur univers devient le nôtre. Au bout de quelque temps, je suis devenue Moï. Et puis, c'est surtout cela: écoutez! On apprend petit à petit à sentir plus qu’à savoir, à comprendre plus qu'à connaître, et là est la conquête.
I’Doat chevauche à mes côtés, haut perché sur son éléphant. Il est silencieux. Derrière nous, Bâ suit, notre chien Puce enfermé avec lui dans sa cage mouvante. Nous marchons vers Plei Tali, vers les fabuleux trésors cachés dans la jungle du yang (génie, nda) Prong, trésors jalousement gardés par les tribus djaraïs fières et batailleuses. L'étape dans la forêt-clairière inondée qui s'étend à perte de vue est fort longue. Le terrain que nous traversons n'est pas de tout repos, car, depuis Buôn Ma Wal, nous ne suivons plus de piste. Drôlement tortillée, cahotée par cet instrument de torture qu'est le bât, je ressens douloureusement dans les reins les kilomètres que fait ma monture dans les bambouseraies géantes, sur le sol boueux et les herbes grasses des marais. De temps en temps, la cage s'incline tellement qu'elle semble près de se renverser. Je me cramponne de toutes mes forces. Au-dessous de moi un grondement monte; on entend l’eau battre les jambes du pachyderme, la trompe seringue et ronfle, puis brusquement, je reprends de la hauteur. Le danger est passé! Ouf! Devant moi, le cornac impassible, installé sur le cou de la bête lui susurre des mots câlins et encourageants:
– Keh! Naô naô! (Va, va!) Keh! Cui-a-a-a-a!
Et l'homme s'agite à peine, frappe légèrement l'animal du petit fouet de queue de buffle. Tangage et roulis augmentent tandis que les autres éléphants se hâtent en arrière-garde du mien. Le paysage s'ouvre heureusement sur une savane toute roussie par un récent feu de brousse. L'horizon s'élargit. Nous sommes de nouveau en terrain plat et sec. I'Doat continue de rêver à mes côtés. A quoi peut-il penser? Moi, depuis le terrain plat, je nage dans l’enthousiasme le plus total. Je suis fière d'être sur un éléphant, un «vrai» éléphant! Surtout depuis qu'il ne bute plus! Devant moi est un «vrai» cornac! Et nous vivons dans la «vraie» forêt tropicale! C’est mon conte de fées! et mon eldorado… Je songe au héros du poème d'Edgar Poe:
«Un vaillant chevalier
Avait longtemps voyagé
Chantant sa chanson
A la recherche de l’eldorado...»
… c'est ici, je suis sûre de l'avoir trouvé. Je veux communiquer mon enthousiasme à I'Doat pour le faire sortir de son mutisme.
– Quel splendide voyage, I'Doat! Il fait un temps superbe et la jungle est bien belle!
II me dévisage, daignant sortir de son apathie et j'entends au moment où je m'y attendais le moins... la phrase la plus définitive qu'il me dira jamais.
– Oui, c'est beau! mais pas aussi beau que ta tour Eiffel!
Et il siffle entre ses dents pour exhaler le désir de son coeur.
– Et qui donc t'a parlé de la tour Eiffel?
– L'instituteur annamite de Ban Mê Thuôt.
– Ah! Ah! Voilà…
Je ne peux guère imaginer I'Doat à Paris. L'amour de ces primitifs pour leur jungle natale est très fort. On ne connaît même pas de cas moï dans les écoles supérieures de la côte. Tu t'ennuierais beaucoup là-bas, petit I'Doat, la liberté te manquerait comme l'air pour respirer! La marche se poursuit. A chacun son pays des fées… Nous sommes arrivés à la limite d'une zone dangereuse, au village de Plei Tali, à quatre cents mètres d'altitude au bord du Ya Thal, affluent de la Srepok. Ce soir, de nouveau grand boun autour des jarres dès notre arrivée dans la case du chef. L'orchestre bat sur un rythme différent de celui des Rhadés. Nous sommes au pays des Djaraïs indépendants, sur la frontière du Laos.
– Après Plei Tali, où va la piste, I'Doat?
– Chez les farouches guerriers sedangs, me répond-il.
J'irais bien de ce côté-là, mais aucun Rhadé ni Djaraï ne pourrait m'accompagner. «Il y a péril de mort», disent-ils. C'est possible! Pour l'instant, je ne suis pas tellement plus rassurée ici! Nous sommes assez près de Plei Tour, le poste de milice près des anciens Sadets du Feu (rois gardiens du feu, nda), chez le Roi du feu si vous préférez. C'est à deux heures de marche dans l'est que fut assassiné il y a quelques années le malheureux explorateur [Prosper] Odend'hal. Chargé d'une mission chez les Djaraïs, l'infortuné voyageur était parti de la côte d'Annam jusque chez le Roi du feu. Les rapports, d'abord cordiaux, ne tardèrent pas à changer d'allure. Effrayé par l'insistance que mettait l'explorateur à se faire montrer le mystérieux trésor du yang Prong (ce fameux trésor que je compte bien aller voir moi-même demain...) les Djaraïs complotèrent sa mort. Attiré dans un guet-apens, Odend'hal fut massacré, ainsi que son interprète annamite dans l'habitation même du chef. Les cadavres percés de coups de lance furent portés dans une case isolée à laquelle on mit le feu. Les cornacs rhadés, affolés, s'enfuirent et ramenèrent les éléphants à Ban Mê Thuôt. Ceci se passait en 1904... Evidemment, il y a quelque temps de cela... Mais sait-on jamais!
J'admire l'allure des Djaraïs avec leur magnifique turban d'étoffe rouge dont un long pan retombe sur l'épaule gauche. Les hommes sont armés jusqu'aux dents et, sur la petite place devant la case, de jeunes guerriers s’exercent au lancer de la flèche et de la lance. A l'heure actuelle encore, les indigènes de ce coin éloigné des grandes pistes doivent se protéger de sinistres bandits laotiens, de tribus très primitives qui parcourent la zone des hautes forêts et font souvent des incursions chez eux. Ces Laotiens cherchent à enlever les Moïs auxquels ils ouvrent le ventre afin de leur ôter, avant la mort, le foie et son fiel… Ce fiel, pris en telles conditions, est doué de mille propriétés. Il est en particulier une merveilleuse médecine contre toutes les fièvres des montagnes et des marais. Ces sanglants rôdeurs ont fait tout dernièrement des ravages dans les petits villages du Sud, peuplés cependant de Mnongs, tribu réputée pour être l’une des plus turbulentes du Darlac avec les Djaraïs! Plei Tali est sur pied de guerre. Nous n'y ferons qu'une courte halte de nuit... Ce qui n'en est pas plus rassurant! Mais nos éléphants ont besoin de repos. Les Djaraïs semblent avoir très bien accepté notre arrivée. Je sens que j'ai l'amitié de ces gens-là. Après le dîner je demande à I’Doat:
– Connais-tu la légende de ce fameux Roi du feu?
– Celle du Patao-Poui?
– Oui.
– Je la connais et je vais te la raconter…
J'écoute en mangeant des fruits sauvages que l'on m'apporte sur de lourds plateaux de bois de teck.