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De thé et d’amour
© Keystone/EPA/EVERETT KENNEDY BROWN

De thé et d’amour

Chaque samedi matin à Kyōto, je traverse une rue silencieuse en geta pour rejoindre la Voie du thé. Dans le pavillon discret de Yamamoto sensei, j’apprends à m’asseoir, à attendre, à regarder. Le thé m’enseigne moins un rituel qu’une manière d’habiter le temps, d’accueillir la lenteur et de laisser la beauté faire son travail.

 12 minutes de lecture
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Retrouvez ce récit dans Sept mook #53, Voyages

La rue étroite et sans trottoirs retentit du karan-koron de mes pas. J’ai aux pieds des geta, sortes de tongs en beaucoup mieux : socques surélevés de deux ou trois centimètres ornés d’une belle bride de velours noir, elles sont en bois, d’où le bruit, en bois de paulownia, un bois léger et qui respire ; idéal, dit-on, pour les commodes où on remise les vêtements. On ne voit plus beaucoup de gens en geta aujourd’hui.

On est fin janvier, un samedi matin dans une petite rue de la ville japonaise de Kyōto où la vie, derrière les palissades ajourées des maisons et les demi-regards sur des végétations en sommeil, paraît n’avoir pas encore démarré. Il est tôt. L’air est froid et sec, il n’y a pas de vent et le ciel est tout bleu. J’ai bien fait d’enfiler un pull sous mon kimono de laine. Les maisons défilent. Je les connais toutes, leurs toits, leurs jardins, leurs vérandas, leur élégance discrète, la patine de leurs boiseries et jusqu’aux visages de certains occupants qui se montrent parfois au hasard lorsque je passe par cette même rue en revenant.

Je suis sur le chemin de ma cérémonie du thé. J’arrive en vue de la maison de madame Yamamoto. Elle n’est pas très grande. Madame Yamamoto non plus, d’ailleurs. C’est une dame toute menue et curieuse de tout. Quel âge peut-elle avoir ? Je n’ai jamais su son prénom et n’ai jamais eu seulement l’idée de le lui demander. À l’entrée, les deux caractères de son nom sont écrits au pinceau sur une jolie planche. En plus petit, il est fait mention de son école de thé : Urasenke.

Je fais coulisser la porte qui s’ouvre au milieu d’un muret, entre dans le jardin de mousse et de buissons et m’arrête devant le camélia. Il m’attendait. Je le soupçonnais samedi dernier de n’avoir pas encore livré toute sa beauté, toute de rouge et de vert profonds. Cette fois, il est magnifique. Sa vue me transporte. Voilà de quoi se mettre dans un bon état d’esprit. Pour profiter du thé, il ne faut pas être morose. On peut cependant être triste : la beauté apaise la tristesse. La beauté simple du thé vide le cœur pour s’y installer et y prendre toute la place.

Le pavillon du thé se trouve derrière la maison, que je contourne sur une allée de dalles plates. Il est précédé d’une grosse pierre évidée où coule un filet d’eau par un bambou qui bascule en faisant toc. Il comporte une entrée, un espace de parquet pour s’asseoir et se déchausser, qui donne sur une pièce principale de quatre tatamis et demi disposés en svastika sénestrogyre. Il est important de se le représenter et de garder cette configuration en tête. Sur le mur du fond, à côté de l’alcôve du tokonoma, une fenêtre ronde tendue de papier sur des croisillons de bambou tamise la lumière du soleil. Attenante, une pièce de deux tatamis séparée par une porte coulissante toute blanche et bordée de noir sert de cuisine et d’entrepôt pour les ustensiles et les trésors de la sensei.

Je fais coulisser la petite porte d’entrée en clamant une excuse. Une petite voix lointaine répond et j’enjambe le seuil, referme la porte et me débarrasse de mes geta avant de monter m’agenouiller sur la bande de parquet surélevé qui précède la pièce du thé.

Je sors de mon kimono la petite enveloppe qui contient les 500 yens prévus et la pose devant moi ainsi que la pochette de soie qui contient mon équipement : éventail, carré de soie violette, papiers de riz, petit carnet, etc. J’ouvre la cloison de bois et de papier qui donne sur la pièce du thé et une légère senteur de bois d’eucalyptus vient parfumer l’entrée.

Des pas glissent sur les tatamis et Yamamoto sensei débouche de la petite cuisine dans un kimono bleu cobalt à fines rayures noires, la coiffure sobre et impeccable, le visage légèrement pomponné, le sourire sans exagération et les yeux qui ne se posent pas sur moi tout de suite parce que cela ne se fait pas. Elle s’agenouille et s’excuse d’avoir tardé à m’accueillir. Je l’interromps et nie l’offense, pousse mon enveloppe devant moi en demandant qu’elle veuille bien m’enseigner. Elle me souhaite la bienvenue et me prie de prendre place. 

La pédagogie est simple. La sensei va faire du thé devant moi en s’arrêtant à certains moments pour expliquer les particularités des objets nouveaux, leur maniement, les origines, les matériaux, les lieux et les personnes. Quand elle aura fini, ce sera mon tour.

Il n’y a encore personne dans la pièce. Peut-être serai-je seul ? Je le suis certains samedis. La plupart des élèves viennent en fin d’après-midi. Il n’y a que deux coussins côté invités. Je gagne celui en haut à droite, près du tokonoma mais pas trop près non plus parce que c’est la place d’honneur. Ce ne serait pas mérité étant donné mes nombreux oublis et erreurs qui font sourire ou fâchent la sensei.

Sur le mur du tokonoma, un rouleau de calligraphie où apparaît le seul caractère shin 心 : le cœur, l’esprit, l’âme, tout cela à la fois, tracé avec émotion et force. De quoi réchauffer la pièce. Devant les coussins sont disposées sur un plateau des petites confiseries en forme de fleurs. On dirait des étoiles sur le ciel noir du plateau de laque. Elles sont faites de farine de riz et de sucre, et leur douceur fait mieux apprécier la saveur âpre du thé.

Au milieu de la pièce, le demi-tatami carré qui occupait le centre jusqu’aux premiers froids a été enlevé pour découvrir un foyer encadré d’un bâti en cyprès verni. Une petite montagne de cendres fines s’élève au milieu, sur laquelle se consument quelques tisons de ce charbon de bois qui sent si bon. Au-dessus, un trépied porte une bouilloire de fonte à couvercle de cuivre. La sensei sait reconnaître quand l’eau de la bouilloire est à la bonne température rien qu’à son gazouillis.

Elle s’agenouille près du foyer à l’endroit du thé devant une jolie étagère laquée de brun, et pose le bol. C’est un raku rose et gris comme on en trouve près du temple de Kiyomizu, un bol pour un temps froid, moins large et plus profond afin que le thé refroidisse moins vite. Il présente un motif foncé à un endroit. Il n’est pas de grande valeur mais semble tenir bien en main. Elle déplie son carré de soie beige, le replie deux fois en triangle et le glisse dans sa ceinture. À sa gauche, le long du mur opposé, un petit baquet pour l’eau du rinçage. Devant elle, un peu à droite, un pot de grès marron à couvercle de laque noir pour l’eau fraîche ; cette eau sert à compenser celle qu’on puise dans la bouilloire. À côté du pot, une écope faite d’une section de bambou et d’un long manche repose sur un support rond de céramique blanche.

Elle retire le petit fouet de bambou de son support et le pose dans le bol. C’est un fouet « à cent brins », qui mixe plus finement et fait plus de mousse. Elle avait déjà disposé la quasi-totalité de ces objets avant mon arrivée. En fermant les yeux, je la vois faire et je sais que, quoique seule dans la pièce, elle les a déposés à leur place selon les règles, au nombre exact de vergeures depuis le bord du tatami, sans même regarder, comme s’il n’existait pas d’autres gestes possibles que ceux-là.

Selon les circonstances et les saisons, les objets diffèrent mais ils sont toujours simples et beaux, y compris ceux dont le défaut, voulu ou non, fait la singularité et l’intérêt. Leur sélection pour le thé du jour, et surtout pour le bol, dépend de la saison, de l’air du temps, de la qualité des participants. De ces conditions et de bien d’autres découlent toutes sortes de combinaisons possibles.

Parce que les objets du thé diffèrent, leur prise en main et leur maniement ne sont jamais, comme on dit, ni tout à fait les mêmes ni tout à fait autres. Des détails changent. Chaque objet mérite une manipulation particulière.

On plie son carré de soie de telle façon pour épousseter le pot à thé en laque, de telle autre pour celui en céramique ; encore peut-il y avoir des variantes selon la forme ou le type de couvercle. Ces manipulations pourraient passer pour affectées mais il n’en est rien : elles sont toutes parfaitement adaptées et rationnelles.

La sensei dit que Shimizu-san doit se joindre à nous, qu’elle s’attend à son arrivée. Shimizu-san est en retard et elle s’inquiète. Normalement, elle vient le jeudi matin. Elle m’en parle comme si je voyais qui c’était. Voyons, Shimizu… Shimizu… un homme ou une femme ? D’après la description, n’est-ce pas cette jeune nouvelle à queue-de-cheval, plutôt timide, qui s’est inscrite le mois dernier et que j’ai entrevue à la « première bouilloire » ? Je peux me tromper.

À ma connaissance, les élèves ne se fréquentent pas beaucoup à l’extérieur, comme si le moment du thé suffisait à l’intimité et que ce n’était pas la peine de se voir ailleurs puisque nul autre moment n’égalait celui-là, que c’était un plaisir pur, trop secret pour être partagé au-dehors. Il y a cependant des occasions de se voir tous ensemble à la « première bouilloire » du Nouvel An où la dizaine d’élèves doit se serrer un peu dans le pavillon de la sensei. Il y a aussi les chakai, honorables parties de thé à la campagne qui réunissent joyeusement le contingent d’élèves deux fois par an sous les cerisiers ou les érables.

La sensei me dit qu’elle va me montrer un petit cha-ire à thé matcha que je ne connais pas. Elle veut m’impressionner, sourit malicieusement, saisit d’une main sur l’étagère le petit pot de céramique, le pose sur son autre main et le place au bord du tatami. Il est enveloppé dans un sac de brocard gris et or fermé par un cordon de soie rouge tressée qu’elle dénoue et renoue en un geste gracieux et un peu lent, comme pour me rappeler comment on fait. Je croyais pourtant savoir le faire correctement. Peut-être ma façon est-elle trop grossière ? Elle a sans doute raison, je suis trop concentré, ça me donne les mains lourdes, mécaniques. Trop de concentration nuit. C’est la faiblesse du débutant.

Elle dénoue le cordon encore une fois, écarte les bords du tissu, dénude jusqu’à sa base le cha-ire, jarre en miniature à couverte noire fermée par un couvercle en ivoire, et se perd dans sa contemplation. Elle explique que c’est une très ancienne céramique de Tamba, plus haut vers la mer du Japon, où habitait une tante qui le lui avait donné quand elle était plus jeune ; que le brocard aussi est ancien et qu’elle ne s’en est pas servi pendant longtemps parce que le souvenir de cette tante lui causait du chagrin pendant le thé et que, à cause de cela, elle ne se sentait pas prête à s’en servir.

Elle paraît rassérénée et souriante à présent, heureuse de pouvoir parler de tout cela à l’aise. Penchée sur le cha-ire, elle discourt comme si c’était à lui qu’elle s’adressait et qu’elle s’excusait de l’avoir abandonné.

Elle cesse sa contemplation, se redresse et me regarde comme si elle avait oublié ma présence. Elle me demande si je fais toujours du thé quand je suis chez moi.

Chez moi, je n’ai pas de brasero ni de bouilloire, le propriétaire l’ayant formellement interdit. Je dois préchauffer l’eau sur le gaz dans ma cuisine. J’adore ces moments, mais je ne suis pas près d’inviter quelqu’un. La sensei dit que ce n’est pas grave, que ce qui compte c’est la saveur du thé. Elle m’a recommandé un thé d’hiver chez Ippōdō. Je leur dirai que je viens de sa part et ils m’offriront de le goûter.

Il n’est pas habituel de retarder si longtemps le déroulement normal de la leçon. Je vois dans ce rare moment d’émotion et de confidences de la sensei une véritable intimité avec la Voie du thé, qui à la fois exige et permet tant de liberté et d’humanité pour qui sait s’y conformer. Je n’en suis encore qu’au stade de l’exploration parce que deux ans de thé, c’est court. D’après une des élèves, la sensei s’y attache depuis plus de quarante ans.

D’ailleurs je n’ai pas vocation à devenir un maître. La sensei le sait bien, sans l’avoir jamais exprimé. Elle le sait depuis le premier jour où je me suis présenté : je ne suis et ne serai jamais assez discipliné, je pose trop de questions sans réfléchir, sans attendre de trouver la réponse moi-même.

Parfois la sensei me gronde, parfois elle sourit de mes gaucheries. Elle sait que je viens surtout parce que j’aime le goût du thé, pour le plaisir, et elle ne m’en veut pas. J’ai même l’impression qu’elle voit en moi la possibilité d’une détente, d’un moment un peu décalé, aux règles assouplies pour adapter le thé à un contexte international.

C’est pour cela qu’elle m’aime bien, comme si notre classe du samedi matin était une manière encore différente de préparer le thé. Elle me confie des choses qu’elle ne dit pas aux autres. Je représente en ma qualité d’étranger, de personne extérieure et allogène, la possibilité d’écarts de conduite, je suis une fosse où les secrets peuvent s’engloutir.

Le thé n’est pas vraiment une cérémonie. Il n’en a pas la pompeuse solennité. Ce n’est pas la messe ou le rituel d’une quelconque religion. Le mot connaît un destin semblable au mot « bureau », qui désigne selon les cas la pièce ou le meuble, au mot « café », à la fois bistrot et breuvage ; pareillement, le thé matcha est une décoction et c’est aussi le moment et le lieu où on la prépare et où on la boit.

On parle de « Voie du thé », Sadō, d’« eau chaude pour le thé », cha no yu, ou d’une « partie de thé », chaji, si l’on y propose aussi un repas léger.

Si l’exécution est parfaitement menée, les mains et le corps semblent échapper à la gravité, fonctionner seuls. Le temps devient alors disponible, recouvré. On l’a tout à soi, on le maîtrise, et quand le bol de thé est enfin prêt, on a l’impression qu’il est arrivé là tout seul. Il est le résultat d’un acte parfait. C’est comme dans le tir à l’arc, la calligraphie ou la peinture à l’encre ; si un geste est mal fait, on ne peut pas le recommencer.

Avant tout, il faut se vider l’esprit de toute attente. Si on n’est pas impatient, si on accepte les règles et si on observe aveuglément l’enseignement d’un ou d’une sensei, on peut arriver en quelques années à une maîtrise suffisante pour laisser la grâce personnelle s’ajouter au plaisir.

Le thé a cette incidence sur le temps : il donne aux gestes la durée qui leur est due et aux choses le temps d’arriver, de suivre leur cours. C’est un temps différent de celui, parfois erratique, de nos habitudes. Ainsi, quand on puise dans la bouilloire ou le pot à eau fraîche, on ne secoue pas l’écope pour faire tomber plus vite la dernière goutte : on attend qu’elle tombe. Et si on verse l’eau en petit filet et avec délicatesse, on est récompensé par le chant qu’elle produit, si simple, si pur qu’on croit entendre l’écho d’un murmure primal de la nature. C’est un moment fugitif, précieux, mais éphémère, qu’il faut être prêt à goûter. Si on y met tout son cœur, le moment sera unique et parfait.

Le thé n’a d’autre justification que de créer ainsi une clairière de sérénité, d’apaisement, de jouissance d’un moment premier qui ne reviendra peut-être plus jamais : entre les bouleversements toujours possibles de la nature et l’impermanence des choses du monde, chaque rencontre autour du thé revêt un caractère un peu exceptionnel, même si les participants se connaissent et en sont coutumiers.

La sensei paraît à court de bavardage et semble s’impatienter du retard de mademoiselle Shimizu lorsque la porte d’entrée s’ouvre et qu’on entend shitsurei itashimasu et gomen kudasai derrière la porte coulissante. C’est Shimizu-san. Elle fait glisser la porte et, sans entrer dans la pièce, se confond en une multitude d’excuses essoufflées qu’elle continue à murmurer tout en saluant profondément depuis le parquet de l’entrée.

La sensei pivote sur ses talons, s’incline à moitié et ne se déplace pas. De la main, elle invite Shimizu-san à prendre place sur le coussin laissé libre ; puis elle se retourne vers l’étagère devant elle d’un autre glissement des genoux. À sa façon de saluer a minima, elle a dispensé sa leçon : l’exactitude fait partie des règles du thé. On ne fait pas intrusion et on ne fait pas attendre.

Hubert Delahaye

par Hubert Delahaye

Hubert Delahaye a passé sa vie professionnelle au sein du Collège de France dans le domaine de la sinologie. Il a été attaché à la chaire d'Histoire sociale et intellectuelle de la Chine de Jacques Gernet puis aux Instituts d'Extrême-Orient en tant que maître de conférences.

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