Retrouvez ce récit dans Sept mook #50, Nouvelles terres d'aventure
Pour accéder à Raft Cove, une anse isolée du nord de l’île de Vancouver en Colombie-Britannique, j’ai emprunté une route forestière de terre et de gravier dont les trous et les bosses témoignent du passage des lourds camions de transport de bois. Sur les bas-côtés alternent lumineuses forêts de feuillus et lugubres sapinières, rivières agitées et cascades bruyantes. Çà et là, des chemins secondaires mènent aux campements temporaires des bûcherons canadiens. D’énormes tuyaux métalliques, des rails rouillés et des poulies en piteux état indiquent que l’humanité s’infiltre jusque sur ces terres reculées baignées par l’océan Pacifique. Parfois, au passage d’une intersection, mon regard attrape un mouvement. A droite, une ombre disparaît sans se retourner. Il arrive que l’ours se laisse observer, prenant lui-même quelques instants pour évaluer l’étrange véhicule coloré qui détonne dans le paysage. A gauche, un coyote m’ouvre la route, comme une invitation.
Nous sommes à la mi-juin 2023. Je suis arrivée à Raft Cove quelques jours auparavant à l’issue d’un mois sur les anciennes terres de la couronne britannique. Pendant ce cycle lunaire, j’ai exploré une idée, l’appartenance au territoire, et une question: que signifie être autochtone? Dans les mots ou les regards de celles et ceux que j’ai rencontrés s’est esquissée une piste: pour apprendre un lieu, il faut aussi lui laisser le temps de nous apprendre. Une hypothèse que je suis venue tester ici, seule.
J’ai déposé ma maison roulante, un léger van, sur un petit parking destiné à accueillir les randonneurs. Car Raft Cove n’est pas un endroit si secret. En haute saison, c’est même un rendez-vous privilégié des amoureux de la nature qui viennent y camper. La Colombie-Britannique est une terre ambiguë, à la fois sauvage et très anthropisée; la présence humaine l’a beaucoup modelée. Ce qui en fait, pour moi, un sujet d’étude passionnant. La cohabitation n’est pas dans ces contrées un mot vain, c’est une nécessité. Les vies s’y croisent, s’entrecroisent, s’entrechoquent. Sur le parking, un panneau m’annonce à la fois la présence de cougars, de loups côtiers (Coastal wolf ou Sea wolf), et m’indique les emplacements précis des bears cans, ces malles métalliques dans lesquelles je déposerai ma nourriture pour éviter d’attirer les grands animaux. Ultimes préparatifs, bâche, sac de couchage, réchaud, couteau, trois litres d’eau. Je serre mes lacets. Mon spray anti-ours à la ceinture, je m’engage sur le sentier. Ça monte, ça descend. Par endroit, des marches en bois sont façonnées par de vieilles racines. Je progresse avec précaution, je m’imprègne du frottement des fougères contre les troncs, des gazouillis des oiseaux, de l’odeur terreuse et sucrée de l’humus et du vert citron de la végétation. Les trous profonds, à demi dissimulés sous les racines, semblent encore plus sombres, presque menaçants. Partout, je crois voir des tanières. Des triangles de ciel bleu roi filtrent à travers les ramures. Rien n’est à taille humaine. Je me glisse sous la souche d’un cèdre (Thuya occidentalis) couché en travers du sentier et mon sac, bien trop gros, s’accroche aux lambeaux de son écorce. Les vieux arbres craquent, les feuilles vibrent dans l’air. Par moment, les rayons du soleil les traversent et les rendent luminescentes. Des passereaux, invisibles, vocalisent, puis se taisent. A chaque silence, trop long, trop plein, trop marqué, je tressaille. Je me sens épiée. Un grand corbeau, à la voix rocailleuse, annonce mon passage à la faune forestière. L’alerte est donnée. Lucie, dont j’ignore aujourd’hui encore le nom, est une ornithologue à la retraite rencontrée par hasard pendant mon périple. Elle me disait: «Si nous sommes aussi intelligents que nous le pensons, comment se fait-il que nous ne soyons pas capables de parler l’American Robin (merle d’Amérique)? Comment se fait-il que je ne puisse pas parler le Redwinged black bird (carouge à épaulettes)? Pourquoi mesure-t-on l’intelligence des autres espèces à l’aune de leur capacité à communiquer avec nous? Et pourquoi pas l’inverse?» Entre les murmures et les accalmies de cette forêt, il me semble saisir leurs intentions. Je ne suis pas capable de leur répondre, mais je les entends et je comprends. Je détecte les émotions des sentinelles ailées.
Mes yeux scrutent les alentours, mon regard peine à décrypter les détails. Le soleil, puissant en cette journée de juin, traverse les houppiers, conférant au couvert forestier une atmosphère rassurante. Je n’ose imaginer ce panorama sous la pluie froide de l’hiver. Au cœur d’un profond vallon, je traverse un petit ruisseau presque asséché. Dans une mare de boue encore humide s’épanouissent des skunk cabbages, «choux de mouffette» que l’on trouve un peu partout en Colombie-Britannique. Les immenses feuilles unilobées de ce chou géant sont une nourriture de choix pour les ours noirs. Leur nom latin, Symplocarpus foetidus, n’est pas mensonger: je laisserais volontiers ma part à l’ursidé tant l’odeur qui se dégage du végétal froissé est pestilentielle, un mélange de chou trop cuit et de caoutchouc brûlé. Certains disent même que la plante sent la moufette. Je les crois sur parole! Mais ce n’est pas le skunk cabbage qui m’intéresse. Je m’accroupis et écarte délicatement les feuillages de ma main droite... Alors, elles se dessinent. Une première empreinte, puis une deuxième. En quelques secondes, j’identifie quatre doigts, un puissant coussinet à l’arrière. Des griffes prolongent la trace. Un gros canidé a foulé ces lieux. La piste s’enfonce ensuite dans le sous-bois, en une ligne presque droite. L’animal semble déterminé. Je ne dois pas tirer de conclusion hâtive de cette première paire d’empreintes. Il s’agit peut-être d’un chien accompagnant des randonneurs. Au fond de moi pourtant, je le sais: les caractéristiques du loup sont sous mes yeux. Alexandre Crouzet m’a appris à relativiser le réflexe scientifique. Et si mon cerveau me rappelle qu’il est bon de douter, mon cœur lui, frappe fort dans ma poitrine. Ce photographe animalier basé à Squamish, au sud de la Colombie-Britannique, m’a enseigné que nommer n’est pas une finalité. Originaire du sud de la France, il travaillait dans la restauration, un métier qui lui a permis de suivre son ex-compagne jusqu’ici. Lorsqu’il est arrivé au Canada, il ne savait pas grand-chose des espèces qui peuplent ces terres. Comme moi, il y a peu. Ce sujet ne l’intéressait pas jusqu’au jour où, attiré par un grand aigle à tête blanche qu’il n’a que plus tard identifié comme le pygargue, il s’est aventuré au grand air, un peu plus chaque jour. Pour respirer dans un quotidien peut-être trop rythmé. Pour capturer de beaux instants avec le premier appareil photo qu’il a pu s’acheter. Pour passer du temps avec les animaux qu’il découvrait. Emerveillé par la facilité des rencontres, par l’aisance avec laquelle les ours croisent le chemin des promeneurs, il est entré dans le monde du naturaliste par la porte des émotions et des sensations. Les relations, les liens, les interactions l’ont porté vers une connaissance plus aiguisée de l’écosystème. Il a fait de la photographie son métier.
Je reviens à ma trace, à ce loup dont je viens peut-être de croiser le chemin, qui habite tant de mythes, de contes et de légendes. Symbole de courage, de force, d’indépendance et de respect à l’ordre de la meute. Dans la culture celte européenne, il est intimement lié à la lune et soutient l’humain dans sa connaissance des mystères de la vie. En le suivant jusque dans cette forêt, je nourris, je crois, l’espoir qu’il m’offre son enseignement. Le loup côtier est la raison de ma présence, je rêve de le rencontrer. Il est arrivé du continent à la nage, traversant le détroit de Johnstone, une bande d’eau salée de 2,5 à 5 kilomètres de large, depuis l’archipel de Broughton, situé au nord-est de l’île de Vancouver. Son pelage, rougeâtre par endroit, lui permet de se confondre avec les algues. Le loup côtier est un incroyable pêcheur. Il parcourt les plages et les rochers du littoral à la recherche de nourriture, coquillages ou petits poissons pris aux pièges dans les flaques à marée basse. Les périodes de ponte des harengs sont particulièrement propices à sa rencontre. Malheureusement, je ne suis pas là au bon moment, les feuilles des érables ne sont pas encore assez rouges. Je continue d’avancer, j’aimerais arriver avant la nuit au campement. Aménager son abri est une chose, l’installer au bon endroit en est une autre. Avant de poser mon tarp, cette bâche tendue qui va m’offrir une protection sommaire, il me faudra faire un repérage rapide pour éviter les erreurs d’emplacement qui peuvent coûter très cher. Sur cette terre, je ne suis qu’une invitée et je ne dois jamais l’oublier. Au centre culturel Squamish Lil’wat de la ville de Whistler, perchée au plus près des montagnes continentales, j’ai redécouvert la notion de territoire. Les murs décorés de totems, de manteaux, de paniers et d’objets sacrés témoignent d’une cosmovision partagée par ces peuples amérindiens. Dans notre société moderne, le territoire est souvent compris comme un espace délimité par des frontières définies et défendues, dont un groupe se porte, a minima, administrateur, au pire, propriétaire. Cette acception est bien réductrice. Dans le monde animal et chez les Premières Nations, le territoire est mouvant, ouvert et fluide. Il n’appartient à personne, ne peut être volé ou vendu. En connaître les secrets permet de savoir où trouver les ressources, de croiser ses voisins, d’apprendre à faire partie d’un tout. Les animaux et les lieux deviennent alors des enseignants, les paysages s’écrivent dans les récits du quotidien. Je ne suis pas chez moi. En étant suffisamment attentive à ce qui m’entoure grâce aux connaissances que j’ai acquises, je crois pouvoir m’y insérer, sans prendre la place de quiconque.
Soudain, une forte odeur musquée me fait plisser le nez. Au milieu de l’étroit chemin à peine tracé, je distingue une crotte. La toute première depuis que j’ai entamé ma marche. Elle est énorme. Chez beaucoup de personnes, l’évocation des fèces animales provoque une réaction de rejet. J’ai parfois grand-peine à expliquer mon excitation de pisteuse lorsque je tombe sur un tel trésor. Je dois l’avouer, c’est pour moi l’un des indices de présence les plus fascinants. En l’analysant, je peux non seulement dire quelle espèce est passée par là, ce qu’elle a mangé, si elle est en bonne santé, la taille et l’âge approximatifs de l’individu, et s’il s’agit d’un mâle ou d’une femelle. Je peux même aller un peu plus loin dans la lecture de l’intention, lorsque les monticules déposés servent de panneaux de signalisation! Retenant mon souffle, je m’accroupis. Ce n’est pas un ours. La forme allongée est composée d’un segment unique, trop légèrement découpé. Pas de tronçons séparés. Son diamètre, entre quatre et cinq centimètres, m’indique qu’il s’agit d’un gros animal. Sa coloration très sombre et son contenu sans végétation m’orientent vers un carnivore. J’attrape deux solides bouts de bois – il ne faudrait pas qu’ils craquent entre mes doigts – et entame la dissection de cet étron. Je souris, j’imagine le visage moqueur de la plupart de mes proches. «De la science», je leur crie! A l’aide de mes pinces de fortune, je déstructure l’amas nauséabond. Des morceaux de plumes et une patte d’oiseau dont je distingue parfaitement les griffes courbées et la peau écaillée. Tous les carnivores qui me viennent en tête peuvent potentiellement se nourrir de volatiles de cette taille. Le loup côtier et l’ours en font partie, même si ce n’est pas leur diète préférée. En cette saison, l’ursidé trouve suffisamment de fruits, de baies et de végétaux, et de telles proies ne sont que des compléments opportunistes. Le canidé, quant à lui, se satisfait des poissons qu’il pêche et des coquillages qu’il trouve dans les rochers. De la même manière, il aurait tout à fait pu chasser un oiseau marin. Pourtant, aucune trace de palmure révélant une créature apte à plonger ou nager. Un loup aurait-il pu s’en prendre à ce genre de proie? Quelque chose pourtant ne colle pas. La forte odeur n’est pas à dominante iodée. Si l’aspect général de la déjection me fait penser au canidé, je sens qu’il s’agit d’autre chose. Aurais-je pu croiser la route d’un cougar? Cette idée ne quitte plus mon esprit. Soudain mon attention pivote, change de dimension. Chaque tronc horizontal suspendu à plusieurs mètres du sol attire mon regard. J’y invente la bête, couchée, dans une posture de repos, les yeux fermés. Ses oreilles aux aguets, frémissantes, trahiraient la conscience de ma présence. Or, elle n’est pas là. Quelle étrange sensation que de rêver d’une apparition tout en la craignant un peu… Je poursuis mon chemin en faisant le moins de bruit possible, tout en espérant ne pas la surprendre, car c’est seulement dans de telles circonstances, se sentant menacée, qu’elle s’en prend à l’humain. Comment combiner ce paradoxe, la nécessité d’être vue et l’importance de cette discrétion qui me tient à cœur lorsque je foule des terres encore relativement préservées? Comment ne pas laisser des signes de ma présence tout en la notifiant suffisamment pour ne pas me mettre en danger? Toutes les espèces vivantes laissent des traces, certaines plus que d’autres. Certaines envoient le bon message. D’autres disparaissent rapidement comme ces indices au sol que la prochaine pluie effacera.
Je reprends ma marche. Le soleil décline et les heures s’égrènent. Je ne les compte pas, j’ai déposé ma montre à l’orée de cette forêt. Le poids de mon sac commence à peser sur mes épaules. Mon estomac se manifeste bruyamment. Chaque bruit de mon corps semble totalement déplacé. Sur ma droite, je distingue une végétation un peu différente. Le sol est recouvert de plantes basses qui me font fortement penser à notre ail des ours. Ou au muguet. Je m’offre le luxe d’une pause. Je marcherai plus vite ensuite. Je m’approche et reconnais le maïanthème (Maianthemum canadense). Cette plante possède une place de choix dans la pharmacopée des peuples amérindiens. Dixon Terbasket m’en a brièvement parlé. Utilisée pour traiter certaines blessures et plus particulièrement la fatigue oculaire, elle affectionne les zones ombragées. Dixon est un aîné de la nation Syilx de la vallée du Similkameen dans le sud de la Colombie-Britannique avec qui j’ai partagé un temps précieux. Accueillie quelques jours sur la ferme du vieil homme aux tresses grises dans le désert de l’Okanagan, j’ai travaillé de longues heures à ses côtés, tourmentée par un vent brûlant. En échange du couvert, j’ai apporté mon modeste soutien au projet de réhabilitation de ses terres ancestrales qu’il mène avec détermination, à la limite nord des Etats-Unis d’Amérique. Nous avons lutté ensemble contre les chenilles qui dévastaient ses cultures, parlé de son enfance et de l’histoire de son peuple: la vie en harmonie dans la vallée, l’arrivée des colons, les traités non signés, les terres jamais cédées, la création des réserves, les négociations qui n’en ont jamais vraiment été, les compensations bien dérisoires, l’alcool, les dépressions, les générations volées, violées, les residential schools – ces pensionnats dits «autochtones» destinés à scolariser et évangéliser les enfants dans la culture euro-canadienne en éradiquant l’Indien. Et des ravages causés par la suppression totale d’une identité, d’une culture, d’une famille, des interdictions de chasser et de pêcher, des mines d’or qui polluent les rivières, des saumons qui se raréfient... La beauté, elle, demeure. C’est pour elle que Dixon poursuit le combat qu’il livre depuis sa jeunesse au Conseil de gestion de la réserve où il siège. Dixon et ses amis tentent de préserver ce qu’il reste de leur culture. Chaque semaine, les hommes, puis les femmes, se retrouvent dans la hutte à sudation située dans un coin de la ferme afin de purifier par la vapeur brûlante et parfumée leurs corps et leurs esprits. L’enseignement du français et des mathématiques se fait désormais en langue autochtone, l’athapascan navajo, qui n’a longtemps été qu’une matière théorique. La langue n’est plus tout à fait morte. «Dixon, comment peux-tu concilier tes croyances, ta vision, ta mission et les contraintes de cette terre?» lui demandai-je au petit matin qui suit la Strawberry moon, cette pleine lune de juin. «La Strawberry moon me dit que les fraises sont prêtes à être cueillies. Ce matin, je suis allé au jardin, je leur ai demandé, à elles aussi, si elles étaient prêtes. Il n’est pas très difficile de les comprendre. Rouges, charnues, chaudes, elles m’ont répondu. Alors, j’ai dit merci. Puis, tu es arrivée, et nous en avons ramassé trois grands saladiers. Maintenant, on prépare des pancakes avec une sauce à la fraise, des fraises fraîches et du sirop de fraise. Voilà notre cérémonie.» Avec Dixon, j’ai compris que le lien à la terre n’a pas besoin d’être pensé, imaginé et enrobé de romantisme. La spiritualité n’est pas quelque chose d’invisible et personnel chez les Syilx. Elle est incarnée.
Le souvenir de Dixon m’a conduite jusqu’à un amadouvier. Ce gros champignon, qui pousse généralement sur les troncs de vieux arbres, gît au niveau du sol. Je le ramasse. Il me permettra de maintenir une braise pendant longtemps... Puis, je me souviens: pas de feu! Alors, délicatement, je repose ce magnifique polypore. Et je me remets en route. Devant moi, le chemin plonge à pic. Une vieille corde poisseuse, usée par le sel, le soleil et les pluies est nouée à un tronc. Elle sert de main courante pour descendre la corniche. Un nœud, deux nœuds... Dix nœuds plus bas, mes pieds sont de nouveau à plat. Les premiers grains de sable se mélangent à la terre. La plage ne doit plus être très loin. Je me retourne. «Han». C’est l’unique mot qui sort de ma bouche. Rien de bien poétique, rien de très spectaculaire. Moi qui d’habitude parle trop, même seule, je ne trouve rien à dire. La côte se dessine comme une peinture sortie tout droit de mes livres d’enfant. Je ne discerne même pas les limites de la plage qui s’étire vers le sud. Au nord, des falaises et des rochers délimitent les contours de ma nouvelle maison. Je vais m’installer ici pour intégrer les apprentissages, me laisser porter par les enseignements du monde sauvage et tenter de répondre à mes questions: comment peut-on apprendre une terre? Comment peut-on devenir l’autochtone d’un lieu qui ne nous a pas vus naître? Mes souliers me portent vers la gauche et je foule l’étendue humide, mélange de granulés gris et dorés. Les coquillages brisés accueillent mes pieds fatigués. Je respire et le poids sur mes épaules disparaît. L’océan, retiré à quelques centaines de mètres, n’est présent qu’à travers l’inlassable et enveloppant bruit des vagues. Je suis, hésitante, la ligne sinueuse créée par les algues charriées par la dernière marée. Je m’invente funambule aux chaussures de randonnée crottées. Ivre de tant de beauté, je peine à trouver l’équilibre. Je tourne sur moi-même dans une bien vaine tentative de capturer 360 degrés de couleurs et de nuances. La forêt de résineux descend jusqu’au rivage et je comprends qu’il me faudra faire un choix: dormir sous le couvert des arbres au risque de me retrouver sur le passage de grands animaux, vulnérable aux chutes de branches, ou sur la plage, exposée à la montée de l’eau. Un peu plus loin, alors que je me rapproche de l’estuaire, un amoncellement de bois flotté m’évoque le nid d’un grand oiseau. Où se cache le pygargue? Ces énormes branches me serviront de refuge. Depuis le perchoir attenant, monumental tronc de séquoia déchu, je contemplerai mon premier coucher de soleil.