Retrouvez ce récit dans Sept mook #54, Birmanie, la guerre oubliée
Dans l’eau d’un ruisseau serpentant à travers une clairière tamisée, de jeunes maquisards lavent avec délicatesse le corps d’un des leurs, tué lors d’une embuscade. Cette séquence émouvante, je la découvre en avril 1986 sur Antenne 2, ancêtre de France 2, dans un documentaire sur le combat sans fin que mène la minorité karen contre les autorités birmanes depuis 1949. De la Birmanie, je ne connais rien. Tout au plus ai-je entendu dire que ce lointain pays asiatique est fermé au monde et dirigé par un dictateur fou, Ne Win. Ces images me bouleversent au point de déterminer ma carrière professionnelle. Quelques mois auparavant, après des études de journalisme à Lille, j’ai intégré la rédaction francophone de l’agence américaine Associated Press (AP) à Paris. Un Graal pour le jeune journaliste belge que je suis. J’ai, il est vrai, un célèbre compatriote et inspirateur : Tintin ! Mais contrairement au maître de Milou, je dois prendre des notes et rédiger des articles pour assurer mon salaire. Je loue un 35 m² au 5e étage sans ascenseur d’un immeuble de la rue de la Folie-Méricourt au cœur du XIe arrondissement sur lequel les « bobos » parisiens ont depuis jeté leur dévolu. Les bureaux d’AP sont situés dans le très chic VIIIe, à proximité des Champs-Élysées, au 6e étage – avec ascenseur – d’un immeuble cossu mais sans caractère. Le travail à l’agence est intense et diversifié. Une excellente école de la synthèse et de la rapidité. Dans une même journée, je peux passer d’une manifestation pour ou contre quelqu’un ou quelque chose à la conférence de presse d’un ministre ou à la traduction en français de la nécrologie d’une star d’Hollywood.
Quelques semaines plus tard, quand je rencontre Marc Charuel, l’auteur du documentaire d’Antenne 2, ce journaliste indépendant qui est un peu plus âgé que moi me sourit : « Ah ! encore un qui veut partir chez les Karens. » J’ignorais que ce conflit « oublié », comme on dit d’un vieux livre tassé au fond d’une malle, était très prisé par mes collègues parisiens. Ce maquis attire aussi de jeunes volontaires français dotés d’une expérience militaire acquise dans de grandes écoles comme Saint-Cyr. Ce sont souvent des extrémistes de droite, parfois atteints de psychopathie, avides de combats et d’un sang qu’ils n’ont connu que dans les manuels scolaires et sur les champs de manœuvres. Il y a aussi des idéalistes ou de simples aventuriers soucieux d’épauler cette résistance karen dirigée par des seigneurs de guerre viscéralement anticommunistes. Charuel, avec qui je sympathise vite, a l’élégance de me donner le contact du principal mouvement de guérilla, la KNU (Karen National Union, Union nationale karen), à Mae Sot, petite ville thaïlandaise sur la frontière birmane. Ma décision est prise. Dès mes premières vacances d’été, en mai 1987, je partirai en free-lance en Thaïlande et à l’aventure chez les Karens. À moi cette jungle mystérieuse et magnétique ! J’ai quelques mois pour préparer ce reportage. À la fin des années 1980, Google et internet sont des termes de science-fiction. Pour s’informer, il faut se rendre dans ces lieux aujourd’hui entrés dans la rubrique « monuments historiques », les bibliothèques. Paris n’en manque pas. Si le nombre d’ouvrages sur la Birmanie est insignifiant, il existe quand même une bible traitant des luttes ethniques, une thèse universitaire écrite en 1985 par Pierre Fistié, chercheur français de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO), dont le titre La Birmanie ou la quête de l’unité est hélas toujours d’actualité, quatre décennies plus tard. J’apprends que le pays est constitué aux deux tiers d’une ethnie majoritaire, les Bamars, qui détiennent le pouvoir depuis l’indépendance en 1948. Le troisième tiers représente une mosaïque d’une bonne centaine de groupes et sous-groupes ethniques dits minoritaires dont, parmi les plus connus, les Arakanais, les Chins, les Kachins, les Karennis, les Karens, les Môns et les Shans qui ont la particularité d’occuper les deux tiers du territoire, principalement des zones de montagne et de forêt vierge qui regorgent de ressources naturelles : jade, rubis, or, cuivre, bois précieux, rivières… Dès 1948, plusieurs d’entre eux, réclamant une indépendance ou une autonomie qui leur avait été faussement promise, se sont soulevés contre le jeune pouvoir bamar. Des luttes armées ininterrompues à ce jour.
J’apprends par ailleurs que le réalisateur de cinéma français Yves Boisset vient de terminer en Thaïlande le tournage d’un film pour une série télévisée, intitulée Médecins des hommes, qui se passe chez… les Karens ! L’histoire de médecins aventuriers joués par Evelyne Bouix et Christophe Malavoy, membres d’une ONG inspirée de Médecins Sans Frontières, qui, dans un hôpital de jungle, viennent au secours de civils karens réfugiés le long de la frontière birmane. Boisset m’invite aux Studios de Billancourt où il a entrepris le montage du film. Après un déjeuner à la cantine du studio où je croise quelques « stars » du moment – je me souviens de Claire Nebout –, je suis convié dans la salle de montage. Les scènes d’action, tournées dans la région de la fameuse rivière Kwai, ne font qu’attiser mes rêves et renforcer mon attirance pour ce peuple et le conflit qui le déchire. Et en mai 1987, je m’envole vers Bangkok où je prends un bus pour Mae Sot, quelque 500 kilomètres plus au nord-ouest. En marge de mon poste de journaliste-rédacteur à AP, j’ai appris, pour les besoins de mon activité d’indépendant, les rudiments de la photographie auprès de patients collègues, notamment de l’agence. Je peux l’avouer aujourd’hui, certains d’entre eux m’ont discrètement offert des rouleaux de diapositives, prélevés sur les stocks de leur laboratoire au cours de mes premières années de reportage en Asie. Au prix où étaient ces Fuji 100 et 400, cela représentait pour moi une sacrée économie. À Mae Sot, bourg assoupi écrasé d’une touffeur humide, je déchante vite. Le contact karen m’informe que la KNU est en réunion et que personne n’a le temps de s’occuper de moi. « Revenez l’an prochain. » Patatras ! Mon rêve s’écroule dès les premières marches.