La mer Noire est bleue. Ce n’est pas rien de le dire. Je l’ai compris au cours d’un été brûlant. Plongée dans les planches du photographe Prokoudine-Gorski, je découvre une mer apparemment calme et des rivages enchantés. Une Riviera Belle Epoque où la marque de l’homme est à peine perceptible. Où palais et jardins embellissent encore les panoramas. Nous sommes dans les années 1910, et Prokoudine-Gorski sillonne les terres russes pour documenter en images la diversité de l’empire. Sur les ordres de Nicolas II, il réalise ainsi des milliers de clichés couleurs des bords de la mer Noire.
C’est portée par cette vision quasi paradisiaque d’une mer entre Orient et Occident que je décide de parcourir les 1'500 km qui séparent Odessa de Soukhoum. Deux mois à suivre les rives d’une mer si peu connue, aux confins de l’Europe. Cet été à vagabonder aurait pu être un été parmi tant d’autres. J’aurais collecté quelques photos et des souvenirs de vacances azurées pour m’aider à passer l’hiver. C’était sans compter sur l’Histoire. Car cet été-là fut le dernier. Le dernier d’une Ukraine en paix bien que corrompue; le dernier d’une Crimée ukrainienne bien que largement russophone. Ce fut aussi l’été d’avant. Avant l’Ukraine révoltée de Maïdan; avant une Russie élargie par la force.