Chamesddine Marzoug enterre les migrants en Tunisie. Des corps rejetés par la mer. Des femmes, des hommes, parfois des enfants, sans nom, sans papiers, parfois même sans visage. Il leur creuse une tombe. Il leur rend une place sur terre, à eux qui n’en avaient plus trouvé nulle part. Cela peut sembler peu. C’est immense.
C’est précisément cette immensité discrète que Laurent Galandon et Paolo Castaldi ont choisi de raconter. Car il y a mille manières d’aborder le drame migratoire : les chiffres des traversées, les routes de l’exil, les politiques qui se renvoient la responsabilité d’une rive à l’autre, les discours qui flambent un soir avant de disparaître dans le vacarme du lendemain. Eux ont préféré une autre voie : celle d’un homme seul face aux morts. Un homme qui creuse. Un homme qui refuse que ces vies finissent dans l’anonymat du sable.
En plaçant ce geste au centre de leur récit, les auteurs donnent au drame migratoire une échelle humaine. La seule, peut-être, qui oblige vraiment à regarder. C’est cette force que le jury du Prix Fabrizio Calvi a voulu saluer en distinguant, en 2026, Le dernier costume n’a pas de poches, publié chez Futuropolis.
Pour permettre de découvrir cette œuvre forte, l’éditeur offre à Sept un extrait de 30 pages, disponible sous forme de PDF. Une invitation à entrer dans ce livre par ses images, son rythme, ses silences, avant de mesurer toute la profondeur de son propos.
Ce choix dit aussi quelque chose de la puissance du roman graphique. Lorsqu’il se hisse à la hauteur du réel, il ne décore pas le monde. Il ne l’adoucit pas. Il l’ouvre. Il donne un corps à ce qui, trop souvent, disparaît derrière des statistiques. Une main posée sur une pelle. Une lumière de fin de journée. Un silence. Une fatigue qui n’est pas seulement physique. Le dessin de Paolo Castaldi n’accompagne pas simplement le récit de Laurent Galandon. Il le prolonge, le creuse, l’habite. Il devient une langue à part entière, avec sa grammaire, ses respirations, ses pudeurs.
Cette manière de tenir ensemble l’enquête, le récit et l’humanité rejoint profondément l’esprit de Fabrizio Calvi. Lui aussi travaillait dans cette exigence : celle de l’enquête longue, patiente, obstinée. Pas l’enquête conçue comme un coup d’éclat, mais comme une manière de regarder plus loin, plus longtemps, plus profondément. Il savait qu’un mort n’est jamais un chiffre. Qu’une traversée n’est pas seulement un fait divers. Qu’un naufrage, avant d’être une tragédie collective, est d’abord une vie interrompue, une histoire, un visage, une raison de partir.
C’est pour cela que ce prix porte si justement son nom. Fabrizio Calvi fut de l’équipe de départ de Sept. Il a longtemps accompagné cette aventure, porté les mêmes convictions, défendu cette même idée du récit : aller sur le terrain, enquêter, écrire, comprendre. En récompensant Le dernier costume n’a pas de poches, le Prix Fabrizio Calvi prolonge naturellement cet héritage. Il rappelle qu’enquêter, raconter, dessiner, publier, c’est aussi résister à l’indifférence.
C’est dans ce même esprit que Sept s’associe à l’édition 2026 du Prix Fabrizio Calvi. Depuis sa fondation en 2014, Sept défend une conviction simple : le réel mérite mieux que le bruit. Il mérite du temps, du terrain, de l’écriture, des images qui restent. Dans ses mooks, sur son site, dans ses formats audio, Sept raconte le monde tel qu’il est, avec ses failles, ses vertiges, ses contradictions, mais aussi avec cette part d’humanité que le tumulte médiatique écrase trop souvent.