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Une aventure comme une autre

Un gant oublié, un nom inscrit à l’encre. De la brume des fjords à la guerre dans l’Arctique, une poignée de main devient, cinq ans plus tard, le fil d’une histoire inattendue — entre ennemis, presque frères.

 6 minutes de lecture
Une aventure comme une autre
Planche extraite de Paul-Emile Victor, l’or blanc, de 1935 à 1939, tome 2, Sekoya, 2025. © Sekoya

Juillet 1939. Le pont du navire est glissant et brille. La brume, dans laquelle les fjords de Norvège, les îles Lofoten et la mer se sont doucement endormis, suinte à travers les fentes comme une fumée pernicieuse. En bas, dans le carré, nous sommes cinq: mes deux compagnons de voyage, Raymond et Michel, deux Allemands rencontrés sur le bateau, et moi-même. Depuis Bodœ, nous faisons route ensemble, vissés les uns aux autres par le désœuvrement et la solitude du bateau. Les trois Français partent pour la Laponie. Les deux Allemands s'arrêtent aux Lofoten où ils vont «pêcher». Nos cinq Rucksack, le goût commun pour l'aventure, leur connaissance du Spitzberg, leur rencontre avec Gronau, l'aviateur allemand qui, l'un des premiers, survola le Groenland, sont autant de points communs dont nous avons parlé. Mais de longs silences, qu'aucun de nous ne cherche à rompre, traduisent le malaise qui plane sur nous. Et ce n'est ni la brume, ni le froid qui en sont la cause.

L'escale est proche. Nous montons sur le pont. Nos gros souliers à clous laissent de petites marques blanches sur les marches de l'escalier. Une passerelle est lancée. Les deux Allemands, d'un geste familier, jettent leur sac sur l'épaule. Nul ne peut dire, à nous voir ainsi, si nous ne sommes pas du même sang. Ils sont jeunes, comme nous, sont habillés comme nous (pas de chapeau à blaireau, ni de bas écossais), aiment l'aventure, comme nous. Est-ce l'aventure seule qui les attire ici? Poignées de mains.
– Bonne pêche, disons-nous.
– Bonne balade, répondent-ils. 

Les amarres sont larguées. Le quai de bois disparaît dans la brume. Nous redescendons au carré. Sur la table, je découvre une superbe paire de gants en peau de porc oubliés là par l'un de nos deux compagnons de tout à l'heure. Nous nous regardons.
– Prise de guerre, dit Raymond, exprimant notre pensée commune. 

Juin 1944. Tout là-haut, à la limite du ciel, brille le soleil sur le bord des profonds canyons que sont les rues du quartier des affaires, à New York. Au fond de ces canyons, dans une ombre éternelle, les hommes rampent. Dans la foule de midi, je goûte avec joie, après de nombreux mois dans les coins les plus isolés de l'Alaska, les devantures trop tentantes. Je m'arrête devant une librairie. Soudain, une claque violente sur l'épaule me projette presque à travers la vitre. Je me retourne. Devant moi, un grand gaillard bronzé, aux cheveux noirs, rit aux éclats.
– Mon vieux «Poul», dit-il, avec un fort accent scandinave. Que fais-tu ici?
– Larsen, mon vieux... Ça, par exemple! 

Larsen est un chasseur de fourrures que j'ai rencontré d'abord au Groenland, puis au Danemark. Bras dessus, bras dessous, nous déambulons à travers les rues sombres et les passants se retournent sur nous. Nous devons avoir une drôle d'allure, pour susciter ainsi la curiosité des gens les plus blasés du monde.
– Mon vieux Poul, d'où viens-tu? Où vas-tu?
– D'Alaska et je vais aux Aléoutiennes.
– Veinard!
– Et toi, mon vieux Larsen, d'où viens-tu?
– Du Groenland! en ligne droite de Scoresby!
– Veinard, toi aussi!  

Quelques instants plus tard, nous sommes assis dans un petit restaurant grec de Battery Place. Nous avons choisi, à la cuisine, un copieux repas de piments farcis, de pilaf à la Grecque et de Balaklava.

Dès 1941, les Etats-Unis occupèrent le Groenland. Son importance était énorme, tant du point de vue météorologique (c'est là que naissent les perturbations atmosphériques dont il est possible de déduire à l'avance le temps qu'il fera en Atlantique Nord) que du point de vue stratégique (le Groenland est sur la route la plus courte entre l’Amérique et l'Europe). Dès 1942, des indices certains montrèrent que les Allemands considéraient le Groenland comme également important pour planifier les opérations militaires en Europe. L'Amérique organisa donc des patrouilles qui avaient pour mission de sillonner la côte nord-est du Groenland et de rechercher les postes météorologiques. La présence effective de patrouilles ennemies avait été signalée dès mars 1943: un groupe américain, après avoir vu des silhouettes inconnues dans une région qui devait être déserte, avait découvert du matériel allemand (en particulier des uniformes à croix gammée) dans l’une de ces huttes isolées. Ils avaient même été obligés de déguerpir, abandonnant leurs traîneaux, chassés par l'arrivée inattendue des propriétaires des uniformes. Quelques semaines plus tard, Larsen et deux de ses compagnons rentraient à leur base d'Eskimonæs, après un raid de reconnaissance vers le Nord. Il faisait beau. Ils venaient de quitter la banquise pour passer par-dessus un petit cap à la pointe duquel la glace ne semblait pas solide. Soudain, l'un des trois hommes tomba en avant dans la neige qui se tacha de sang. Le bruit d’une détonation suivit et de derrière les rochers dénudés par le vent, surgirent des hommes inconnus, armés de fusils.
– Pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêtés à notre première injonction? Nous n’aurions pas eu à tirer et à tuer ce pauvre garçon! 

Les deux Danois furent faits prisonniers par les Allemands, qui les ramenèrent à leur base après avoir enseveli le mort. La base était une petite cabane de bois construite sur l'île Sabine. Une installation météorologique complète et un poste de radio en définissaient parfaitement le but. Les deux Danois furent nourris et soigneusement interrogés. Malgré l'atmosphère de guerre inattendue et cependant prévue, malgré les armes et les uniformes qui pendaient aux murs, malgré le mort qu'on venait d'ensevelir sous la neige, une sorte de camaraderie inexprimée s'était glissée entre ces hommes ennemis. Sans se laisser aller à une trop grande communion, ils avaient cependant, les uns et les autres, les mêmes soucis, les mêmes inquiétudes, les mêmes joies, toutes découlant d'un même pays, d'une même vie rude et sévère qu'ils aimaient, les uns comme les autres, étant chacun des volontaires de l’Arctique. Les chiens, les traîneaux, les équipements, la chasse étaient autant de points communs de compréhension, presque de fraternisation. La guerre? Ils la faisaient par obligation en quelque sorte, mais une guerre si lointaine de la véritable. Sur 3’000 kilomètres de désert glacé, ils étaient réunis là hors du temps, les seuls hommes, des hommes...

Le lendemain, les Allemands donnèrent au compagnon de Larsen les vivres nécessaires pour qu'ils puissent rentrer à sa base, et lui annoncèrent qu'il était libre... Puis, quelques jours plus tard, le lieutenant allemand qui commandait la base, fit, avec Larsen, des préparatifs de départ. Ils devaient se rendre tous les deux, pour la reconnaître, à une cabane dont Larsen connaissait l’emplacement et qui se trouvait à quelque cent kilomètres de là. Curieux départ que celui-là: une véritable équipe d'exploration liée par des ennemis communs: le temps et le pays contre lesquels ils devaient lutter de conserve; mais une équipe composée d'un prisonnier et d'un garde. Le départ se fit un matin. Au traîneau se tenait le lieutenant allemand, et devant lui, Larsen, le guide. Après quelques heures de marche, ils s'arrêtèrent pour laisser reposer les chiens et démêler les traits. La base allemande avait disparu depuis longtemps. Penchés sur les traits, les mains nues, les deux hommes travaillaient ensemble à défaire les nœuds, routine que connaissent bien tous ceux qui se déplacent en traîneau sur la banquise. Tout à coup, en un éclair, Larsen renversa l'Allemand, lui enfonçant le nez dans la neige, et le désarma.
– Et maintenant, dit-il avec une joie féroce, c'est toi qui es mon prisonnier: mais nous ne changerons pas de rôle car je reste ton guide. 

Et ils mirent le cap vers le Sud, vers Scoresby Sund, où se trouvait la base principale de la patrouille, à plus de 500 kilomètres de là, où Larsen voulait remettre son prisonnier. Pendant un mois, les deux hommes halèrent le traîneau avec les chiens ou le poussèrent par-dessus les énormes blocs de la banquise, par-dessus les rochers ou les glaciers. Pendant un mois, ils vécurent «comme deux doigts d'une même main», peinant ensemble, chassant ensemble, vivant sous la même tente, faisant la cuisine ou s'occupant des chiens à tour de rôle. A mi-chemin, par accident, l'un des sacs de couchage prit feu. Il fallut le jeter. Et chaque soir, les deux hommes se couchèrent côte à côte dans le même sac...

Notre pilaf à la Grecque est resté dans nos assiettes. Larsen mange à peine, puisqu'il raconte sans arrêt. Quant à moi, je ne mange pas du tout, presque hébété par son histoire. Après un moment de silence, je lui demande:
– Quelle sorte de type était ton Allemand?
– Oh! très bien, propre, bien élevé, sage, blond, connaissant assez bien son affaire... Nous sommes devenus bons copains, tu sais, mon vieux Poul... Au fond, je le connais mieux que toi...
– Et comment s'appelle-t-il?
– Ritter. 

Sans mot dire, sur une chaise, je prends une superbe paire de gants de porc légèrement usés que j'y avais posée en arrivant.
– Regarde, dis-je avec un sourire en les lui tendant.
– Regarde quoi? demanda-t-il intrigué.
– Regarde dedans... 

Il retourne le revers d'un de mes gants. A l'encre, en lettres majuscules, y est écrit le nom: RITTER.

Avec l’aimable autorisation de la famille Victor. Extrait de l’hebdomadaire Carrefour du 7 mars 1946.

Paul-Emile Victor

par Paul-Emile Victor

Paul-Émile Victor, PEV pour les intimes, est né le 28 juin 1907 à Genève et est décédé le 7 mars 1995 à Bora-Bora. Victor est un explorateur polaire, scientifique, ethnologue, écrivain français, fondateur et patron des expéditions polaires françaises durant vingt-neuf ans.

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