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L’île aux esprits
© Rosemary Taleb-Rivière

L’île aux esprits

Carnet en main, je débarque à Taïwan sans autre boussole que mes sens fatigués et une attirance ancienne pour les îles. Très vite, je comprends que Formosa ne se traverse pas, elle se négocie. Avec la pluie des typhons, les dieux des temples, la mer qui attire autant qu’elle effraie, et cette modernité disciplinée qui serre les villes avant de céder, soudain, à la forêt, aux montagnes et aux rivages volcaniques. Je voyage au rythme des rencontres, des processions, des silences et des corps éprouvés. Entre béton et cyprès millénaires, rites sanglants et baignades interdites, je marche dans une île peuplée d’esprits, où les vivants cohabitent avec les morts, et où chaque pas devient une tentative de fuite, d’écoute et d’abandon.

 36 minutes de lecture
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Retrouvez ce récit dans Sept mook #53, Voyages

D’un rivage à l’autre, j’ai suivi la mer comme on suit une ligne de fuite. De la Thaïlande à l’Indonésie, du Vietnam à la Corée, puis jusqu’au Japon, ce voyage s’est construit dans le mouvement, la lenteur et l’attention aux marges. Les côtes, les îles, les ports et les confins sont devenus mes points d’ancrage. Là où la terre hésite, où les croyances affleurent encore, où l’histoire, la nature et les corps se frottent sans cesse. Marcher, pédaler, naviguer, dessiner, observer. Accueillir la beauté autant que les fractures d’un monde surexploité, bétonné, saturé, mais encore traversé par des gestes anciens, des rites vivants et des instants de grâce. Taïwan apparaît à ce moment du voyage comme une bascule. Une île-refuge après les foules, un territoire tendu entre modernité radicale et spiritualité foisonnante, entre discipline urbaine et puissances invisibles. Ici, la mer n’est jamais loin, ni géographiquement ni symboliquement. Elle est mémoire des exils, des conquêtes et des noyés, confidente des vivants, demeure des dieux. Entrer à Taïwan, c’est entrer dans une île hantée, habitée, où les temples répondent au béton, où les montagnes et la forêt opposent leur lenteur au monde pressé, et où l’on apprend, peut-être plus qu’ailleurs, à regarder ce qui ne se montre pas immédiatement.

Taïpei, le 26 juillet 2023

Premier « Níhǎo », réminiscence douce à l’oreille. Dans le MRT (métro) pour le centre-ville de Taïpei, je suis coincée entre deux jeunes qui jouent chacun à League of Legends sur leur téléphone. Mise en place d’un nouveau paysage culturel. J’entrevois la tour Taïpei 101 au loin, elle ne me paraît pas outrageusement haute, pourtant elle dépasse la tour Eiffel de 209 mètres. Toutes les grandes rues portent des noms de villes de Chine continentale. Je descends Kunming street, le cœur empli de souvenirs heureux de mes rencontres du Yunnan. L’atmosphère générale me rappelle bien plus la discipline japonaise que l’effervescence chinoise. En elle-même, l’île de Taïwan symbolise la fuite; la séparation insulaire est ici tout autant culturelle que politique. L’île m’apparaît comme une forteresse en mer, une terre refuge. 

Le matin, Taïpei m’accueille honorablement avec ses hújiāo bǐng, des brioches au poivre cuites dans une cuve. Je déguste ce petit pain sur l’esplanade du temple de Longshan, merveille architecturale à la toiture en ailes de grue. Une odeur que je connais bien plane autour du temple. C’est celle de mon pendentif odorant offert par Liao Hong Kun, le moine taoïste de Kunming qui m’avait ouvert les portes de la Chine en 2016. Dans la dernière cour du complexe religieux, à côté de Guanyin, je rencontre Mazu, la reine des mers. Protectrice des marins de la région du Fujian, elle est adoptée à Taïwan comme déesse majeure des eaux et devient la première confidente des Taïwanais. Je jette les dés de la lune, pratique populaire de divination par deux petits croissants de lune en bois qui, selon leur façon de tomber, indiquent la réponse du dieu à notre supplique. Mazu répond positivement à ma demande. Merci. 

Je rencontre Vincent, passionné par la vie spirituelle de Taïwan. Y habitant depuis plus de dix ans, il m’initie aux us et coutumes locaux, aux croyances complexes héritées en partie de la culture de la province chinoise du Fujian, mais aussi de rites endémiques. 

Au musée du papier de Su Ho, je trouve de quoi dessiner, alors je me dirige vers le temple de Bao An et celui de Confucius pour m’acclimater à l’iconographie locale. Les charpentes en coupole me font penser au temple du ciel de Beijing, un enchevêtrement complexe de boiseries peintes et dorées qui élève le regard et l’esprit.

Dans le métro pour le bord de mer du quartier de Tamsui, tout le monde a les yeux rivés sur son écran de téléphone. Je me rappelle la solitude surchargée du métro parisien. L’âme des Taïwanais m’apparaît empreinte d’une tradition spirituelle puissante, mais semble tout autant se livrer à la modernité urbaine, au refroidissement social. C’est quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis mon départ, arpentant essentiellement des zones vertes, et même les villes étaient peuplées d’âmes rurales. 

Entourée de montagnes, Taïpei me plaît, mais la nature me fait de l’œil. La ville, quelle qu’elle soit, finit toujours par m’étouffer. Voir ces empilements cubiques de vies humaines, comme les pixels du monde digital dans lequel on évolue, me donne envie de pourchasser les lignes sinueuses des temples, parenthèses organiques dans ce béton lisse en expansion.

Sur les berges estivales de Tamsui, je retrouve Vincent et son groupe d’amis expatriés. Tout le monde est très sympathique, mais je suis épuisée, je m’efface dans le décor. On me demande quel âge j’ai pour aller me coucher à 21 h, je ne réponds pas, mais ce soir j’ai 98 ans. 

Il pleut des cordes, résidus du typhon Doksuri. Ma capuche ne sert plus à rien, elle est imbibée, je m’infiltre dans les petites allées de mon pâté de maisons, m’abritant de store en store. Je m’arrête dans un bouiboui où on sert du porc braisé sur du riz, « lu rou fan ». On me tend une grille à remplir pour passer ma commande. Reconnaissant les caractères pour « porc », « grand » et « petit », je commande un petit bol et deux autres plats bon marché sans savoir ce que c’est. Arrivent une salade de chou blanc pimentée et un œuf bouilli au thé. Parfait. 

Jiufen, le 30 juillet 2023

Heureuse de quitter Taïpei, je découvre vite que la ravissante Jiufen est victime de son succès. Juchée sur les montagnes face à la mer, une rumeur court selon laquelle Hayao Miyazaki se serait inspiré de la charge surnaturelle du village pour créer le monde du Voyage de Chihiro. La mer et la montagne étant des lieux propices aux accidents, la colline surmontant le village est un immense cimetière, un havre d’esprits, comme le monde fantastique auquel accède Chihiro dans le film d’animation.

La rue principale du village est embouteillée, une constipation de touristes au milieu de cette enfilade de boutiques souvenirs. Sur des escaliers isolés, au calme face à la mer de Chine Orientale, je retrouve l’horizon. Le village est absolument magnifique, et ces lanternes donneraient en effet l’impression d’accéder au monde des esprits si seulement on était moins nombreux.

À l’aube, je m’enfonce dans la brume pour monter au mont Keelung. En bas, la mer a l’air d’une plaque d’argent, tout est blanc. Après une ascension douce, supportée par des marches recouvertes de mousse, j’arrive au sommet vers 6 h, je suis seule dans le nuage d’eau. Il me laisse par moments entrevoir la mer d’un côté et Jiufen de l’autre. Vu d’en haut, on dirait qu’il y a plus de tombes que de maisons. 

Au pied de la montagne, je rencontre Jia Hua et son mari San Yuan qui m’invitent à petit-déjeuner chez eux, dans les arbres derrière la colline. Communicant difficilement par les mots, la nourriture fait office d’interprète. Je constate leur bienveillance à la dévotion que met San Yuan à cuisiner ses nouilles au bœuf et aux tomates rôties, et ils comprennent ma gratitude à mes exclamations de régal, et à mes nombreux « hěn hào chī » (délicieux, ndlr). De leur fenêtre, Jia Hua me montre le pic rocheux anthropomorphe qu’ils considèrent comme un bodhisattva veillant sur la vallée. Je me mets en route dans sa direction. 

Je passe entre les montagnes pour arriver dans le village désert de Liandong sur le front de mer. Sur le tertre voisin domine une forteresse abandonnée, un décor de science-fiction. L’esprit bercé par l’imagerie des films de Miyazaki depuis mon arrivée à Jiufen, le fort recouvert de végétation me fait penser à l’architecture du Château dans le ciel. En réalité, il s’agit d’une ancienne fonderie de cuivre et d’or. La côte est aménagée en autoroute, et d’énormes tétrapodes de béton brisent la force des vagues. Difficilement accessible donc, je remonte à pied par les routes de montagne. Les fumées glissent sur la roche noire et orange. Au sommet, j’escalade une sorte de dolmen naturel et une porte s’ouvre dans les nuages. Je vois la mer redevenir bleue. 

Au coucher du soleil, je me dirige vers le Qingyun Si, un temple emmitouflé dans la montagne que j’avais repéré dès mon arrivée. Dans la nuit éclairée par quelques lanternes rouges, je descends la route dans les bois jusqu’au temple. Seul le bruit de la fontaine aux carpes anime ce palais aux portes closes. Monument peuplé de dragons multicolores, ses dizaines de toitures sont habitées d’êtres merveilleux que j’observe longuement. À part la façade, le temple n’est éclairé que de l’intérieur, j’essaie de me hisser devant les portes pour regarder à travers les entrelacs de bois, je ne discerne aucune forme définie, que de l’or et des couleurs chauffées à la bougie. Je m’avance dans le noir complet sur la droite du temple, je longe les piliers rouges monumentaux jusqu’à l’angle de la structure. Sueur froide. Derrière le temple, une grande silhouette bâchée se tient droite, au milieu de l’obscurité, comme un spectre. Je rebrousse vite chemin. Un moine à la fenêtre me salue, seul et humble dans ce palais gigantesque, il a dû rire à me voir tétanisée. Encore fébrile, persuadée de ne pas être seule dans le noir, je remonte rapidement. 

De retour au village, je prends des escaliers qui me mènent dans l’arrière-boutique de ce manège touristique. Dans l’ombre des coulisses, je vois les cuisiniers avachis contre la porte de leur cuisine, le visage éclairé par une cigarette. Les clients, découpés par les grecques des boiseries aux fenêtres, ne me voient pas. Cachée dans la pénombre, j’observe sans être vue. 

Keelung, le 1er août 2023

Je retrouve Vincent, en mission photographique, qui me balade à travers Keelung, centre de commerce maritime depuis le XVIIe siècle. On rencontre le couple symptomatique des villes portuaires : la prostituée et le marin. Dans les allées sombres des bas quartiers sur pilotis, au-dessus des canaux et sous les ponts, des silhouettes peu vêtues s’évanouissent dans l’embrasure des portes, et les marins sortent des maisons closes le regard baissé. À quelques pas de là, ils s’en vont prier au temple de Mazu. 

Le long de la côte, l’océan s’acharne sur les rochers noirs, les nuages se déchirent et le soleil s’incline. Le ciel et l’océan semblent s’être mis d’accord pour nous brûler les yeux de leurs plus flamboyantes couleurs. 

Je quitte la côte nord de Taïwan pour entamer mon tour de l’île, en commençant par l’ouest, le regard vers la Chine.

Rosemary Taleb-Rivière

par Rosemary Taleb-Rivière

Née en 1995 à Suresnes de parents franco-libanais, Rosemary Taleb-Rivière entre en 2012 à l’Ecole du Louvre pour y étudier l’Histoire de l’art. Ses cours d’art et d’archéologie de la Chine feront naître chez elle une passion pour le pays. Elle s’y rendra une première fois en 2013, puis y retournera en 2016 et en 2019, plusieurs carnets de voyage en main. De Chine elle part au Japon, au Mexique, en Turquie avec une nouvelle curiosité mais revient toujours arpenter l’Empire du Milieu. A Paris elle travaille dans une maison de couture mais souhaiterait faire du dessin son activité principale.

La suite de cette histoire est payante.

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