Quand son fixeur et ami Omar décide de quitter l’Afghanistan, le grand reporter choisit de l’accompagner dans ce voyage terrible qui doit les mener jusqu’en Italie : « Les Italiens rejetaient rarement les Afghans (…) On pouvait obtenir un permis de séjour assez rapidement », écrit-il dans Les humbles ne craignent pas l’eau, un voyage infiltré. Aikins brûle son passeport, change d’identité et s’en remet à ses yeux légèrement bridés et à sa chevelure noire pour masquer sa nationalité canadienne.
Omar, lui, laisse derrière lui la femme qu’il aime, Laila, qu’il promet d’épouser une fois installé en Europe. L’attendra-t-elle ? Il est sunnite, elle est chiite, et le père de la jeune femme s’oppose farouchement à cette union. Le suspense persistera jusqu’à la fin d’un périple qui traverse la Turquie, l’Iran, la Grèce, puis l’île de Lesbos et son sinistre camp de Moria.
On comprend vite que la patience est la première qualité des migrants : le temps se dilate, le projet se décale d’un an, puis l’errance se prolonge encore. En chemin, la Turquie connaît un coup d’État et Donald Trump est élu président des États-Unis. 2016 est aussi l’année où 503 700 personnes sont arrêtées en tentant d’entrer illégalement en Europe.
Dans ce récit, des silhouettes apparaissent puis s’effacent dans une transhumance qui broie les hommes. Omar et Matthieu se réduisent à des détails qui les sauveront ou les condamneront : un passeport, une langue maîtrisée, un faciès. « Traverser l’Asie centrale, c’était comme marcher vers un miroir, écrit Aikins. Au nord de l’Afghanistan, avec son mélange de Hazara, de Tadjiks et d’Ouzbeks, j’avais trouvé mon phénotype. Les gens reconnaissaient leur visage dans le mien. »
Peu à peu, il est tenté d’adopter cette identité de migrant, comme s’il pouvait devenir quelqu’un d’autre : ailleurs, neuf, troublé par l’expérience de la solitude, du hasard, et la difficulté de conserver son regard de journaliste.
Le mouvement des hommes, la solidarité et les séparations rythment ce texte sobre et pudique, davantage que l’introspection. L’auteur reconnaît que l’exposition permanente au danger a brisé quelque chose en lui, tout en le rendant plus apte à entreprendre cette expérience initiatique radicale. Peut-être cherche-t-il aussi à réparer une part intime abîmée en se lançant dans ce périple. À la lecture, on se dit qu’il y est parvenu, entraînant le lecteur dans une salutaire remise en question.