Mourir pour des dessins, pour une certaine idée de la liberté... Le 7 janvier 2015, vers 11 h 30, les frères Chérif et Saïd Kouachi pénètrent dans la rédaction de Charlie Hebdo. Armés de fusils d'assaut, ils assassinent onze personnes, dont huit membres de la rédaction du journal satirique. Parmi les victimes, Stéphane Charbonnier, dit Charb, qui vivait sous protection policière depuis 2011. En 2013, Charb avait répondu sans langue de bois aux questions de la revue Charles, notre partenaire.
Naissance?
Ma mère a dépoté à Conflans-Sainte-Honorine en 1967. Mais j’ai
grandi juste à côté dans le Val d’Oise, à Pontoise. A l’époque,
c’était encore la Seine et Oise.
Que font vos parents?
Ils sont retraités. Mon père travaillait à France Télécom en
tant que technicien et ma mère était secrétaire d’un huissier de
justice jusqu’à la naissance de mon petit frère. Après s’être
arrêtée un moment, elle a repris son poste de secrétariat mais à
l’Education nationale, dans un LEP.
Ton père est parti à la retraite récemment?
Ah non. A l’époque, France Télécom faisait le ménage et ils ont
fait des wagons de volontaires qui voulaient partir plus tôt. Il est
parti à 55 ans quand ils ont commencé à privatiser un peu. Et
d’ailleurs, ça a posé des problèmes, car trop d’employés sont
partis d’un coup, et ça a vidé France Télécom de tous les gens
qui avaient un peu d’expérience.
Ton père a une opinion sur les suicides à France Télécom?
Non, parce qu’il n’a pas été confronté à ce genre de
problèmes, ou du moins, il ne m’en a jamais parlé. Même s’il
ne détestait pas son boulot, son plus grand bonheur dans la vie a
quand même été de partir à la retraite.
Lycée?
J’ai tout fait à Pontoise: l’école primaire, le collège, le
lycée. Je ferai peut-être le cimetière à Pontoise, qui n’est
pas très loin, lui non plus. Tout est dans le même quartier.
C’était comment Pontoise à cette époque? J’imagine que ça
a beaucoup changé?
Pas trop non, contrairement à la ville nouvelle d’à-côté,
Cergy, qui s’est beaucoup développée. A Pontoise, on habitait
dans l’un des immeubles neufs à la frontière de la ville,
construits à la fin des années 60. Il y avait le quartier dans
lequel j’habitais, et puis après les champs. Les champs ont reculé
un peu, mais d’un kilomètre en quarante-cinq ans, pas énormément.
C’est le quartier un peu neuf de Pontoise, mais ça fait déjà un
moment qu’il est neuf… Il y a quelques nouvelles constructions
qui pointent de ci, de là, mais c’est un quartier qui n’a pas
tellement bougé depuis les années 70.
Ce n’est pas ce que TF1 appelle le drame des banlieues?
Non, pas du tout. De temps en temps, ça pète. Aux dernières
émeutes, ils ont mis le feu au théâtre national à Pontoise (qui
est aussi dans le quartier), mais moi quand j’y vais (ça craint
peut-être un peu plus aujourd’hui), je n’ai pas l’impression
d’être en banlieue telle qu’on la décrit à la télé, puisque
j’y ai toujours vécu et que je n’y suis pas un étranger. C’est
chez moi. Si on me foutait dans une banlieue équivalente, peut-être
que je me dirais: «Tiens,
c’est la banlieue», mais là, je me dis juste:
«Tiens, c’est Pontoise».
D’ailleurs, je n’ai jamais été emmerdé. Je ne me suis jamais
fait dépouiller et aucun de mes copains ne s’est jamais fait
emmerder, aussi bien gamins que maintenant.
Tes parents avaient des opinions politiques que tu connaissais
enfant?
Oui. Ils votaient et votent encore socialiste avec des pincettes, un
peu moins dernièrement. Ils ont voté Front de gauche aux dernières
élections. J’ignore s’ils le referont mais pour eux, je crois
que c’était la première fois qu’ils votaient autre chose que
socialiste.
Ils étaient très engagés?
J’ai toujours su qu’ils étaient de gauche, mon père ne
supportait pas qu’on dise du mal des fonctionnaires. J’ai une
famille assez nombreuse, plutôt de droite, voire d’extrême
droite. Mon grand-père était au Front national, il avait sa carte.
Cela créait une polémique avec ma grand-mère qui était de droite
(mais tout de même pas FN) parce qu’au-delà des idées, elle
trouvait déplacé de débattre de politique durant les repas de
famille. Mon grand-père a dû décrocher la photo de Le Pen qu’il
y avait au mur. Il a mis à la place un calendrier de gonzesses à
poil pour faire chier ma grand-mère.
C’était ton grand-père paternel?
Oui. Toute la famille de mon père vit à Pontoise, il y a plein de
Charbonnier à Pontoise, quasiment tous de la famille. Quand le FN a
commencé à exister dans les années 80, mon grand-père était un
épicier qui a eu sa carte et partageait ces idées-là. Il a
pourtant vendu sa boutique à des Marocains qu’il aimait bien. Je
ne l’ai jamais perçu comme un raciste (c’était à mon avis plus
un gros con qu’un raciste) et quand on lui demandait pourquoi il
votait ça, il répondait: «Je
pense à votre avenir, c’est pour votre bien que je vote FN, pour
que ça aille mieux.» Voilà. Donc, grosses engueulades dans
les repas de famille, entre mon père, ses frères, son père, avec
de temps en temps des claquages de portes quand on abordait la
question des fonctionnaires qui sont des feignants, ou «y
en a trop», «ça coûte
trop cher», etc. Donc, parents pas militants, mais avec des
opinions affirmées. Ils n’ont été que très rarement manifester
ou coller des affiches.
1981, j’imagine que c’est un peu la fête à la maison le soir
de l’élection?
Je croisais les doigts pour que ce soit Mitterrand. Le seul truc que
j’ai trouvé dommage, c’est qu’il n’y avait pas grand monde
avec qui en discuter au collège, parce que la plupart de mes copains
se foutaient pas mal de la politique. Mais au moment de la
présidentielle, on prenait un peu position en découvrant les idées
de chacun; et on apprenait qu’on avait des copains de classe qui
étaient plutôt de droite, ou avec des parents de droite.
Cela t’intéresse, à 14 ans?
Ah oui! Ce que j’aimais surtout quand j’étais môme, c’était
d’écouter les débats politiques à la radio, les engueulades…
Il y avait de bons orateurs et d’autres moins. Je trouvais agréable
d’écouter les bons. J’avais bien compris, sans savoir pourquoi,
en écoutant mes parents faire des commentaires, que les gentils
c’était la gauche, et les méchants la droite.
Et à l’adolescence?
Politiquement, au lycée, avec un ami, on a failli s’inscrire au
PS. Face à la montée du FN, on s’était demandé ce qu’on
pouvait faire et on s’était dit: «Autant
militer dans le parti de gauche le plus important.» On avait
plus ou moins cherché à s’inscrire mais par paresse, on a laissé
tomber. Mais on manifestait dès qu’il y avait un mouvement contre
le FN, en tout cas à Pontoise, même s’il n’y avait pas grand
monde. Puis, vers la fin du lycée, j’ai commencé à me rendre
compte que les socialistes ne faisaient pas grand-chose, ni contre le
Front national ni contre le reste d’ailleurs, et du coup, je me
suis mis à voter communiste. J’ai dû voter une fois socialiste au
premier et au second tour. Ensuite, j’ai toujours voté communiste.
Communiste, PCF?
PCF, oui. Ou Front de gauche, en venant du PCF.
Tu n’as jamais songé à t’encarter?
Non… Enfin, si, j’y ai songé. Puis je me suis dit que ce n’était pas forcément une bonne idée dans la mesure où, en tant que dessinateur humoristique encarté, j’allais perdre une certaine liberté de critique. En devenant militant, comme je suis assez discipliné, je risquais de ne plus faire que des dessins militants. Or, le militantisme et l’humour ne font pas forcément bon ménage.
Que veux-tu dire par: «Je
suis assez discipliné»?
Ben, si je m’engage, c’est pour être efficace, et on ne l’est pas si on prend beaucoup de temps pour des décisions qu’on ne respecte pas. Ça ne sert à rien. Si je vais aux réunions, c’est pour respecter la décision prise à la fin, y compris si je suis contre. Ça m’ennuyait de me dire que j’allais être prisonnier de ça, et qu’on serait plus exigeant avec moi en tant qu’encarté qu’en tant que sympathisant. Ça ne m’empêche pas de faire des dessins militants pour le PC ou la CGT, mais on ne me dicte pas exactement ce qu’il faut que je dessine. Les associations de gauche qui me demandent des dessins me traitent plus comme un dessinateur que comme un militant.
Mais n’aurais-tu pas aimé vivre les réunions, la cellule, tout
ce qui fait la vie d’un communiste?
Sans doute que tout cela m’aurait plu… Une fois, j’ai eu le
sentiment de militer. C’était pour la Palestine. Mais je suis
resté très peu de temps dans cette association car tout se
négociait à la moindre virgule. Aujourd’hui, en tant que force
d’appoint, je suis présent. Mais en tant que rouage militant, je
trouve ça trop fatiguant. C’est un peu le défaut de la gauche (je
ne connais pas assez bien la droite pour comparer), mais si tu mets
deux mecs de gauche dans une pièce, ils vont créer trois courants.
Et les courants, ça me fait chier. C’est ce que j’aimais bien
dans le PC tel qu’on le connaissait il y a vingt ou trente ans: il
n’y avait pas de courant visible, en tout cas de l’extérieur.
Alors qu’au PS, on a toujours su qu’il y avait plusieurs
courants, et ces histoires de rivalités internes, qui filtrent à
l’extérieur, ça m’emmerde. Aujourd’hui encore, quand je vois
un parti politique qui met sur la place publique toutes ses
divergences en expliquant ce qui ne va pas entre tel et tel courant,
ça ne me donne pas envie de voter pour eux. Les écolos, je ne
pourrais jamais! Qu’on me donne une version finale de tous leurs
débats, mais qu’on ne me fasse pas y participer! Qu’ils perdent
du temps, c’est courageux de leur part. Mais qu’ils ne m’en
fassent pas perdre, à moi.
Enfant donc, tu écoutes ces émissions politiques à la radio. Et
tu dessines en même temps?
Les premiers dessins politiques que j’ai faits, c’était en CM1
ou en CM2. Je me souviens d’une caricature de Raymond Barre, assez
ressemblante, et comme j’étais déjà anticlope, je lui avais
foutu une cigarette à la bouche en légendant: «Si
vous fumez, vous allez ressembler à Barre!» Je ne savais
même pas si Barre était fumeur, mais bon, j’associais deux choses
sans réel rapport: je savais que Barre était méchant parce qu’il
était de droite, et je ne supportais pas la clope. A la fin du
primaire, avec l’école, on allait à la bibliothèque en étant
obligé d’y prendre un livre par semaine. Je suis tombé sur Cabu,
les albums de Grand Duduche. Et c’est à partir de la
découverte de ces albums-là que je me suis dit: «Faire
du dessin permet de raconter des histoires et de donner son opinion.»
Et donc, je suis tombé amoureux du trait et des propos de Cabu très
tôt, à 10-11 ans, et ça a toujours duré. Je sais que je suis venu
au dessin politique et à la caricature grâce à Cabu. Je lisais
beaucoup de BD, je dessinais beaucoup, mais comprendre qu’on puisse
signifier quelque chose en dessin, c’est venu avec lui.
Comment tombe-t-on amoureux d’un trait?
C’est inexplicable. En plus, quand on voit la manière dont je
dessine aujourd’hui, ça n’a pas grand-chose à voir avec Cabu.
Pourtant, j’ai essayé de le copier, mais ça n’a pas marché. Je
sais juste que je partais en vacances avec La France des beaufs,
l’ancien grand format, abîmé à force, avec des pages qui se
barraient dans tous les sens, et c’était pour moi un véritable
talisman anticons. Et quand dans une librairie, je voyais le bout
d’un trait de Cabu dépasser, je le reconnaissais immédiatement.
Bon, c’est désormais mon métier, j’ai l’habitude, j’arrive
à reconnaître assez vite le trait de tous les dessinateurs, mais à
l’époque, j’étais obsédé par Cabu. J’étais physiquement
amoureux de son dessin. C’était jouissif.
Tu achetais des journaux à cette époque?
Non. J’entendais parler de Charlie Hebdo mais je n’avais
pas beaucoup d’argent, je n’achetais que Spirou. Mais
quand un jour, je me suis décidé à acheter Charlie, je suis
allé au kiosque et je suis tombé en fait sur le dernier numéro,
dont la couverture disait: «Allez
tous vous faire enculer.» Il avait été arrêté pour des
raisons économiques. Ils avaient lancé plein d’autres titres avec
la même société, et Charlie Hebdo, qui était viable,
s’était fait plomber par d’autres journaux qui ne l’étaient
pas du tout. Par ailleurs, ce n’est plus un secret pour personne,
Choron qui était le gérant du groupe avait plus de compétences en
tant qu’animateur et chef de troupe qu’en tant que
gestionnaire....
Tu vas donc alors rechercher les anciens numéros?
Oui, et surtout les albums de tous les gens qui travaillent à
Charlie. Reiser, un peu de Gébé, Wolinski, le reste de
l’équipe. Mais pendant très longtemps, il n’y a rien au-dessus
de Cabu. Même encore maintenant, quand je vois un dessin de Cabu, ça
me fait un truc.
Tu passes ton bac, j’imagine.
Je passe mon bac, je le rate, je le repasse, je l’ai. Je fais le journal du collège puis celui du lycée, on gagne des prix, et je m’aperçois que c’est plutôt bien de voir ses dessins imprimés. Comme il n’y a pas de censure, on peut raconter plein de conneries sans avoir de problème… Mais tous les adultes qui m’entourent, à commencer par mes parents, me disent que ce n’est pas un métier d’avenir… La conseillère d’orientation ne trouve pas d’école de dessin de presse, de BD, à l’époque il n’y en a pas, ou très peu, donc tout le monde me dit: «Tu vas crever la dalle si tu fais du dessin.» Du coup, après le bac, malin comme je suis, je me dis: «Je vais faire une école de pub même si je n’aime pas ça – politiquement, je suis contre – mais ça sera l’occasion de me perfectionner en dessin et peut-être d’en vivre.» Quitte à faire des dessins qui m’amusent à côté.
Ton choix est fait: tu veux devenir dessinateur.
Oui. Je serai publicitaire pour être dessinateur. J’entame donc un BTS de pub à Paris, j’y reste trois mois et je me barre, dégoûté du milieu de la pub. Le dessin et le graphisme avaient une toute petite part là-dedans, et on parlait aussi beaucoup d’économie, de gestion, tout ce qui était lié au métier publicitaire, avec une vision très à droite, très libérale. Les consommateurs étaient nos ennemis, et plus encore, l’annonceur, la marque. Le jour où j’ai pensé que ce n’était plus possible, c’est quand le mec qui venait nous donner un cours nous a expliqué que les publicitaires étaient les Michel-Ange de l’an 2000. Là, j’ai dit à mes parents que j’arrêtais. Ils étaient un peu catastrophés. J’ai commencé à chercher du boulot dans le dessin de presse, à envoyer mes dessins à droite, à gauche. J’ai fait des petits boulots: au cinéma Utopia qui était indépendant, ils faisaient un programme que je pouvais illustrer. C’étaient des «travaux d’utilité collective» à l’époque. Après, j’ai été surveillant à Argenteuil dans la ZUP (zone à urbaniser en priorité). La galère a duré trois, quatre ans. Mes parents ne m’ont jamais fait chier. Quand je gagnais du fric, je leur payais un loyer, j’avais toujours ma chambre chez eux.
Tu ne désespérais pas?
Non, je plaçais mes dessins de temps en temps dans des journaux professionnels qui crevaient avant de me payer, ou qui ne me payaient pas du tout. Mais je voyais que c’était possible. Je notais les adresses de journaux avant de monter sur Paris, et je faisais la tournée des directeurs artistiques (à l’époque, il n’y en avait plus beaucoup), mais j’arrivais à rencontrer les responsables. Et je me suis rendu compte que ce n’était pas comme on me l’avait décrit: il n’y avait pas la queue devant les journaux avec des gens qui ont une planche à dessins sous le bras. Il y avait même des journaux qui n’avaient pas de dessinateur et qui se disaient qu’ils pouvaient tenter l’expérience… Au moins une fois. Ça m’encourageait à continuer. Puis, en 1991 est sorti La Grosse Bertha, édité par Jean-Cyrille Godefroy, un journal satirique qui ressemblait étrangement à Charlie Hebdo, dans lequel il y avait certains anciens, dont Cabu et Val qui en devint rédacteur en chef assez vite. J’y suis allé. La première semaine, ils ont passé l’un de mes dessins. La deuxième, ils m’en ont passé deux. J’ai réussi à avoir un dessin dans le numéro 3 ou 4, et j’y suis retourné régulièrement. Ils m’en ont pris deux, trois, quatre, puis ils m’ont proposé un fixe, une somme pour dessiner au forfait. J’étais très content. Parallèlement à ça, j’étais encore surveillant. Mais la rentrée d’après, en 1992, j’ai arrêté, car on s’est barré de La Grosse Bertha pour refonder Charlie Hebdo, avec une partie des gens de La Grosse Bertha, et surtout tous les anciens de Charlie.
Comment s’est passée cette scission?
Le directeur de la publication, Jean-Cyrille Godefroy, qui n’était
pas spécialement de gauche, était intéressé par l’idée d’un
journal libertaire. Mais il reprochait à Philippe Val,
le rédacteur en chef, d’être trop gauchiste, de ne pas traiter à
égalité les socialistes et les gens du Front national. C’était
un débat de fond. Il a prévenu une partie de l’équipe, dont moi,
qu’il allait virer Val. Sauf que moi, j’étais plus d’accord
avec Val qu’avec lui. Je n’avais pas envie de faire des dessins
rigolos sur le FN, j’avais envie de lui rentrer dans la gueule, et
je n’avais pas non plus envie de faire des dessins salauds sur le
PC, parce que c’est plutôt mes idées. Donc la réunion de
rédaction a eu lieu et quand le directeur de publication a annoncé
qu’il se séparait de Val, la moitié de la salle s’est barrée
avec lui. Il ne restait plus qu’une partie de l’équipe pour
tenir le journal qui a duré quelques numéros avant de s’arrêter,
essentiellement faute de dessinateurs.
La Grosse Bertha, ça marchait bien?
Non, ça marchouillait. Les bonnes ventes tournaient autour de
18’000. Mais pour moi, la véritable école que je n’ai pas
faite, c’est La Grosse Bertha, parce que j’y
côtoyais Cabu. Il y avait déjà Tignous.
Luz est arrivé ensuite, puis Riss…
Ces dessinateurs, pour certains déjà installés, déjà
célèbres, vous accueillaient, vous, les jeunes, avec beaucoup de
gentillesse.
Oui, oui, ils nous ont fait confiance. Je revois graphiquement les
dessins que je faisais à l’époque: pour les idées, ça passait,
mais quelqu’un qui arriverait à Charlie avec un tel niveau
de dessin ne serait pas pris aujourd’hui. C’est surtout Cabu qui
faisait confiance aux jeunes dessinateurs et qui arrivait à repérer,
dans un dessin qui n’était pas abouti, quelque chose qui pouvait
devenir bon. Je me souviens de l’arrivée de Luz. Je n’avais pas
moi-même un excellent niveau, mais lui, c’était pire… Or, au
bout de deux ans, il est devenu Luz.
Il avait trouvé son style.
C’était incroyable! Mais le plus incroyable, c’était surtout: «Comment Cabu a-t-il vu dans nos dessins quelque chose qui finirait par être construit?» Il nous donnait des conseils pour la mise en page, pour l’angle du dessin: «Ça, tu devrais le mettre en plus gros et ça, en plus petit», etc. Ce qui était bien aussi, c’est qu’il n’y avait pas de bataille d’ego à l’intérieur du groupe. J’ai un peu fréquenté le milieu de la BD, et il est impossible de donner un conseil à un dessinateur de bande dessinée. Immédiatement il se braque, en te parlant de son style. Nous, on était des éponges. Cabu nous disait de refaire, on refaisait, et c’était bienvenu. La Grosse Bertha n’aurait pas vu le jour si Cabu n’avait pas été là, comme Charlie Hebdo ne serait pas reparu s’il n’avait pas dit: «présent!»
Alors, comment ça se passe après cette conférence de rédaction de La Grosse Bertha durant laquelle vous partez? Vous avez déjà une structure?
Pas du tout! On se dit qu’il faut faire un journal pour la semaine prochaine, sauf qu’on est à la rue, personne n’a de local, de photocopieuse, rien. Ce qui va faire la décision, c’est une rencontre entre Val et Wolinski. Celui-ci dit en substance à Val: «Pourquoi voulez-vous refaire un journal comme La Grosse Bertha? C’est un Charlie Hebdo qu’il faut refaire. Le titre est libre depuis 1981, prenez-le!» Et du coup, Val annonce dans une interview sur France Inter qu’on va relancer Charlie Hebdo. J’entends ça chez un pote, je me dis: «Chouette!» Mais j’y croyais à peine.
Tu n’étais pas au courant?
Non, je n’étais pas au courant de la conversation que Val venait d’avoir avec Wolinski et Cavanna. Du coup, on savait qu’on allait faire Charlie Hebdo, mais dans quelles conditions? Finalement, un copain prête des locaux, un autre des photocopieuses, on fait du camping dans des bureaux… Système D. Et en une semaine, on réussit à faire un journal. Le problème, c’est qu’au fur et à mesure que le journal se faisait (les anciens avaient été recontactés pour en faire partie), tout le monde disait «oui». Sauf Choron qui déclarait: «Oui, je veux bien participer, à condition que ce soit moi le gérant.» Et fort de l’expérience des années précédentes, tout le monde (surtout les anciens) a dit: «Ah non, surtout pas Choron!» Du coup, Val et Cavanna ont répondu: «On va le faire sans toi, tant pis…» Choron: «Ah oui, mais si vous le faites sans moi, comme je suis propriétaire des droits, je vous attaque en justice!» Et il y a eu cette grosse hésitation, avant d’imprimer, on ne savait pas si on mettait Charlie Hebdo ou un autre titre minable. Et du coup, on s’est retrouvés dans un café au dernier moment avec Gébé et j’ai appelé l’imprimeur parce que Gébé a piqué une crise en disant: «Oh merde, Charlie Hebdo, c’est nous! J’ai toujours fait Charlie Hebdo! On fait Charlie Hebdo!» Je l’ai dit à l’imprimeur, et Choron nous a fait un procès, que Cavanna a finalement gagné.
Tu racontes que c’est toi qui appelles l’imprimeur, donc tu es déjà bien au centre…
Oui. Je participe à tout ça, je vois tout de l’intérieur, l’angoisse de tout le monde, y compris les miennes, parce que j’ai quitté La Grosse Bertha, et que je n’ai pas d’autres solutions financières que le succès de Charlie. Effectivement, le premier numéro marche super bien, puis les numéros suivants marchent un peu moins bien. Mais suffisamment pour dégager un petit salaire et que tout soit payé. Je suis salarié de Charlie Hebdo.
Quel était l’organigramme? Val était déjà le rédacteur en chef?
Oui. Gébé était directeur de publication et Cabu, directeur artistique.
A ce moment-là, vous êtes combien de salariés?
Il y a Luz, Riss, Tignous, Val, Cabu, Gébé… Je ne sais pas, une dizaine.
Oncle Bernard?
Bernard Maris était déjà là, il était déjà à La Grosse Bertha, il signait déjà Oncle Bernard et il est parti avec tout le monde. Delfeil de Ton était là, il a fait un petit texte, il est parti, il est revenu, il est reparti. Il s’était fâché avec Val. Mais en gros, ce qui est Charlie Hebdo aujourd’hui était déjà là en 1992.
On a l’impression de voir une évolution rédactionnelle de Charlie. Je ne sais pas à quel moment Caroline Fourest arrive dans l’histoire, mais il y a un tournant dans les années 2000 où la question de l’islam va devenir plus importante.
Ça vient assez tard, la question de l’islam. Ce qui fait d’abord venir Caroline Fourest en tant que pigiste, c’était la question de l’extrême droite. Elle avait – et a toujours – une revue ProChoix, contre les commandos anti-avortement, etc. On est vraiment confronté à l’islam vers 2006, avec les caricatures de Mahomet. On n’en a quasiment pas parlé auparavant.
Il y avait la tradition quand même, la vieille tradition «bouffeurs de curés» de Charlie…
Oui, qui continue d’ailleurs.
Et il y a eu aussi le combat contre le FN.
Oui. On a demandé l’interdiction du FN en faisant une grande pétition en 1996. Avec Mélenchon d’ailleurs, socialiste à l’époque qui se faisait mal voir dans son parti: il s’était fait sérieusement engueuler. Ainsi que Patrick Kessel qui a été grand maître du Grand Orient, et un leader syndicaliste policier de gauche. Tous demandaient avec nous l’interdiction.
Tu dis que l’islam commence avec l’histoire des caricatures?
Oui, guère avant. Les premières polémiques à l’intérieur de l’équipe ont commencé sur le Kosovo: fallait-il que l’OTAN bombarde ou pas, pendant la guerre? Là, il y a eu une engueulade dans la rédaction qui se reflétait dans nos articles. J’étais entré à Charlie Hebdo, comme Cabu, en tant qu’antimilitariste, j’étais donc contre les bombardements. Alors que Val, lui, les soutenait. En revanche, lorsqu’il travaillait à La Grosse Bertha qui paraît au moment de la guerre en Irak, en 1991, il avait lui aussi des positions très antimilitaristes. A partir de ce moment-là, il y a eu un froid entre nous et ça a mis un certain temps à se réchauffer. J’étais en désaccord avec lui sur ce sujet, mais personnellement, je n’avais rien contre lui, et il n’était pas question qu’on s’embrouille à cause de ça. Or, pour lui, c’était moins évident. Il a commencé à se fâcher avec tous ses copains qu’on classerait comme gauchistes. Serge Halimi, qui était son pote, a pris ses distances, tout le monde s’est un peu foutu sur la gueule, et je crois que ça a été une rupture de Val avec tous ses copains gauchistes.
Comment expliques-tu que Val ait changé de position à ce moment-là?
Aucune idée. Je ne peux pas l’expliquer parce que j’en suis encore surpris, même aujourd’hui. Je ne comprends pas comment on peut passer des positions qu’il avait en 1991 à celles de 1999. Enfin, je comprends ses positions en 1999, c’est parfaitement articulé et construit. Sauf que ce n’est pas le même personnage. Ça veut dire pour moi: sortir de sa peau et en habiter une autre. Un changement radical, difficilement explicable.
Je me rappelle qu’on disait beaucoup à l’époque que tu étais proche de Val.
Je l’ai été. En 1992, quand on refonde Charlie Hebdo, je le vois tous les jours, on mange ensemble, je dors chez lui… J’étais très proche de lui, et il a commencé à prendre ses distances, et sûrement moi aussi, de fait, parce qu’on s’engueulait régulièrement. Ensuite, il y a eu plein de sujets sur lesquels on n’était pas d’accord, mais pas aussi sanglants que le Kosovo: Israël-Palestine, le référendum sur l’Europe…
On a l’impression qu’alors tout était écorché vif dans la société, comme au sein du journal.
Ça l’a été. Mais pour moi, rien n’a été aussi important que le Kosovo. Même Israël-Palestine, on s’engueulait de colonne à colonne, mais ce n’était pas aussi virulent. Ce qui nous a tous rapprochés, y compris Siné qui, lui, était sur une ligne beaucoup plus radicale que moi (car pour lui, tout ce que disait Val était pourri par principe), ce sont les caricatures de Mahomet. Quand on les a publiées, on s’est demandé si on devait le faire. On a tous répondu «oui» et on a tous assumé ensuite le fait de l’avoir fait.
Tu vis actuellement sous protection policière. Les caricatures de Mahomet ont été la première alerte à laquelle vous avez été confrontés?
Oui, c’est la première menace que tout le monde a prise au sérieux. On est forcément menacés. Quand on écrit sur les Corses, on reçoit des lettres de Corses, etc. Mais là, c’était la première fois qu’on faisait le journal avec un car de CRS en bas de l’immeuble. Et pour le coup, Val, Cabu, toutes les figures un peu reconnaissables de Charlie ont été placées sous protection policière. Cela a duré assez longtemps pour Val, moins longtemps pour les autres… Et même si on a gagné le procès contre les associations musulmanes en 2007, Val est encore resté sous protection. Mais bon, à part des menaces, rien de physique n’est arrivé.
Je voulais avancer chronologiquement, mais faisons un détour: quand vous recommencez à attaquer l’islam…
On ne recommence pas. On n’a jamais cessé, de manière plus ou moins visible. En 2011, on fait la couverture sur Mahomet, ainsi qu’un faux numéro spécial, Charia Hebdo. Là, ça devient visible. Les gens décident de le mettre en avant, et avec le développement d’internet, le numéro se répand comme une traînée de poudre. La une est envoyée à droite et à gauche, elle est connue tout de suite. En très peu de temps, on reçoit énormément d’insultes sur le net, sur mon mail. Puis le journal brûle, le site de Charlie est piraté (en novembre 2011) et on a l’impression d’avoir franchi un cap par rapport à 2006. A ce moment-là, quand je découvre à 5 heures du matin que le journal a cramé et que je vois les locaux, je me dis: «Bon, c’est foutu, on fera autre chose.» Mais très vite…
Très vite, il y a une émotion et une solidarité…
Oui, et surprenante aussi, parce qu’il y a un changement d’état:
quand on aperçoit le journal fumant à 5 heures du matin, parce que
la police nous a appelés, que l’on arrive en taxi alors qu’il
fait nuit, qu’il y a du brouillard, que l’on voit les locaux au
loin, mais pas de grande échelle ni de pompiers… On se dit que
c’est un traquenard, que quelqu’un nous a attirés là pour nous
péter la gueule… Du coup, lorsque je vois passer une patrouille de
police, je me mets en travers de la route et je leur demande: «Est-ce
que Charlie Hebdo a
bien cramé?» «Ah oui,
vraiment.» Alors j’y vais, je découvre les deux-trois
flics qui étaient là (il n’y avait pas beaucoup de pompiers car
ils venaient de finir leur boulot) et ils me disent, alors que ça
fumait encore: «Il va peut-être
falloir contacter un serrurier ou un charpentier pour bloquer les
portes parce que nous, on ne va pas rester…». Et moi, les
pieds dans la merde: «Mais vous
n’allez pas me laisser là, comme ça, à 5 heures du mat’…»
Et je laisse des messages à tous les potes qui ne sont pas réveillés
en me disant que je vais faire du gardiennage, tout seul dans le
quartier, pour protéger le journal…
Les flics t’ont appelé chez toi en fait?
Oui. Dans les locaux, ils ont trouvé un listing sur le bureau de la
secrétaire avec quelques noms qu’ils ont appelés par ordre
alphabétique. Donc, ils sont tombés sur Charbonnier, mais avant,
ils ont même appelé les anciens collaborateurs de Charlie
qui se sont aperçus le lendemain qu’ils avaient un message sur
leur répondeur. Coup de bol que Charbonnier ne soit pas loin du
début… Ils ont réussi à me joindre assez vite, mais moi, je n’ai
réussi à joindre personne.
Et tu y vas tout seul, tu constates le désastre...
Oui, et je me dis «c’est foutu».
Et puis j’appelle tout le monde au secours pour leur dire: «Venez,
je suis tout seul, je ne peux pas tenir les locaux comme ça. Je fais
quoi? Qui est-ce que j’appelle pour remettre ce chantier en état?»
Après, médiatiquement, tout s’est emballé. Les journalistes ont
été au courant très rapidement, ça a fait boule de neige. Puis
Guéant, alors ministre de l’Intérieur, a débarqué, et toutes
les télés à sa suite. Ça a changé un peu de dimension, tout le
monde nous a proposé un local pour nous reloger…
Est-ce qu’à un moment, vous vous êtes dit: «Arrêtons de jeter de l’huile sur le feu»?
Non, même pas. Quand on a fait la couverture de Charia Hebdo, on s’est dit: «Tu vas voir, ils vont remettre ça… On va avoir des fatwas au cul…» Mais vraiment en déconnant parce que la une signée Luz montrait un Mahomet souriant, plutôt clownesque. On ne l’envisageait pas comme une attaque contre Mahomet ou l’islam. Même pas contre l’islam radical! C’était plutôt: «Rions avec l’islam radical.» Il y a un tel décalage entre le dessin de Luz et la réaction que cela a déclenchée, que j’ai encore du mal aujourd’hui à associer notre incendie avec ce dessin. Je ne sais pas… Cela aurait été un dessin d’un Mahomet agressif, barbu, hirsute, les sourcils froncés, avec les dents… Bref! On est capable de faire des dessins méchants. Mais là, franchement, Mahomet était juste un petit schtroumpf déconnant! On s’est dit que c’était plus un clin d’œil à la une de 2006, où on voyait, sur le dessin de Cabu, le prophète se plaindre en disant: «C’est dur d’être aimé par des cons.» A l’époque, c’était une analyse politique, alors que le dessin de Luz valait juste pour une blague. Il évoquait bien des risques d’installation de la charia dans les pays, en Tunisie et en Libye, mais sur le mode: «Rions avec le danger». Sans lancer de grand message au monde entier.
Toi-même, tu viens de sortir le livre La Vie de Mahomet…
Oui. Paradoxalement, après 2011, on fait d’autres dessins de Mahomet (ce n’est pas sur la couverture mais à l’intérieur des pages) qui ne suscitent aucun scandale, aucun nouvel incendie, aucune menace. Puis en septembre dernier, on a fait une une, pour déconner, sur le film antimusulmans, avec un jeu à l’intérieur: «Les films auxquels vous avez échappé» pour se foutre de la gueule de ce genre de film. Mon dessin qui a été pris en couverture, c’était une parodie du film Intouchable. On y voit un musulman dans un fauteuil roulant, poussé par un rabbin, avec en légende: «Intouchable 2, faut pas se moquer». Et d’autres dessins à l’intérieur du journal font référence aux films, au cinéma, etc. Par exemple, Luz fait un Mahomet avec les fesses à l’air qui dit à Godard: «Et mes fesses? Tu les aimes mes fesses?» Il n’y a que des conneries comme ça… Et là, tout le monde a peur… Je ne sais pas comment ça a démarré, mais en gros, la préfecture m’appelle pour me demander: «Il y a quoi dans le numéro de cette semaine? Est-ce que ça risque de poser des problèmes?» Je réponds: «Ben non, je ne sais pas, je m’en fous.» «Est-ce que vous pouvez nous communiquer le journal, s’il vous plaît?»
Rassure-moi: ils n’ont pas l’habitude de faire ça?
Ah non, ils ne font jamais ça! Mais en plus, ils sont très polis, très gentils: «Est-ce que ça vous embêterait...? Vous pouvez dire non, hein!»
Mais comment ont-ils été avertis?
Je ne sais pas… Ou alors, on avait mis la une en ligne… Je ne sais plus. Toujours est-il que le lundi soir, au moment du bouclage, je reçois un coup de fil de la préfecture qui s’inquiète des conséquences possibles. Je leur dis: «Ce n’est pas pire que ce qu’on a déjà fait, et il n’y a pas Mahomet en couverture, c’est juste un musulman et un juif… Bon, à l’intérieur, oui, comme toujours, mais pas en couverture.» Ils me demandent quand même de leur envoyer un exemplaire. Je réponds: «Le journal part à l’imprimerie. Ensuite, je vous communique les images.» Puis je rencontre l’un de leurs officiers, et le lendemain, alors que le journal est déjà routé, Fabius puis Ayrault font une déclaration où ils condamnent l’action, disant qu’on jette de l’huile sur le feu, qu’on est irresponsables, etc. Et le truc s’emballe, prend une ampleur incroyable parce que des ministres, dont le Premier ministre, s’en mêlent. Du coup, le mercredi, quand on va à la conférence de rédaction de Charlie, on peut à peine approcher à cause du nombre de journalistes présents. La polémique est soudain devenue: «Il y a des Français à l’étranger qui ont peur, des écoles vont fermer, etc.» On reçoit des lettres d’insultes.
Il y a tout de même eu un attentat en rapport avec le film…
Il y a eu un attentat à Benghazi qu’on a attribué au film. Mais on a su plus tard que ce n’était pas la vraie raison. En revanche, il y a eu des manifs dans le monde, plus ou moins violentes, de minorités filmées en très gros plan, contre ce film. Les médias donnaient l’impression que tout l’islam, une fois de plus, s’embrasait, qu’il n’y avait que des tarés en terre d’islam.
D’après ce que tu me dis, on est dans un système qui fonctionne entre la police et les gouvernants. Parce que la police est bien renseignée quand même.
Sur ce coup-là, oui. Mais c’est la première et la dernière fois de ma vie où j’ai eu à faire à un officier des renseignements généraux me demandant: «Est-ce que ça craint ce que vous mettez dans le journal cette semaine?» Et pour ajouter immédiatement: «Surtout, si vous ne voulez pas me le dire, ne me le dites pas!» Il ne voulait pas être accusé de faire pression sur la presse. Je lui ai répondu: «Il n’y a rien de secret, vous pouvez passer au journal si vous voulez.» «Ah non, non, non, non, non! Mais si vous pouviez quand même me donner les dessins…»
Ta protection policière date de quand?
Elle date de l’incendie. Elle a été assouplie au cours des mois, puis renforcée en septembre dernier puisque médiatiquement, on était en plein tournant. Cela s’est relâché, puis resserré de nouveau début mars. Pour le coup, cela n’a heureusement pas été trop médiatisé: Al-Qaïda basé au Yémen publie un journal en langue anglaise qui s’appelle Inspire à destination de l’Occident, pour recruter et donner des consignes aux militants potentiels. C’est apparemment dans un autre numéro de ce journal que la «recette» des bombes de Boston a été publiée. Ils donnent des trucs: comment faire dérailler un train, comment foutre la pagaille avec de tous petits moyens. Et au mois de mars, dans Inspire, paraît une affiche sur laquelle est marqué: «WANTED Dead or Alive» au-dessus de la tête de onze mecs, dont moi, avec les noms, et tout ça. Un lecteur m’envoie cette affiche par internet après l’avoir vue dans la presse hollandaise. Au début, je me dis que c’est un montage, ça fait tellement western, et puis c’est bien maquetté, c’est plaisant…
T’as une idée de qui étaient les dix autres?
Ah oui, oui, j’ai la photo, je te montrerai ça. Ils y ont mis Salman Rushdie, le rédacteur en chef du journal danois Jyllands Posten qui a publié les caricatures; le dessinateur du Mahomet avec la bombe en turban; le pasteur taré américain qui a brûlé le Coran; le réalisateur du film anti-islam, etc. Un mélange… Et puis, il y avait ce slogan (on voit le pasteur avec un flingue, la tête explosée) qui m’a donné à penser que c’était une connerie: «Yes, we can! A bullet a day keeps the infidel away.» Moi, je trouvais ça marrant, tu vois. Et un journaliste spécialiste du terrorisme m’envoie tout le journal en PDF, et effectivement, c’est un vrai journal, un truc sérieux! Je l’ai dit aux flics qui l’ont fait remonter à leur hiérarchie, laquelle a renforcé ma protection rapprochée. J’ai flippé. Comme je suis le seul Français du truc, j’ai pensé que tous les journaux allaient écrire: «Stéphane Charbonnier, c’est notre Français!» En fait, ils se sont tous écrasés.
Personne n’en a parlé?
Métro en a parlé, les sites internet aussi, mais très peu.
Le Figaro a évoqué la chose sans citer de noms.
Tu as de bonnes relations avec tes gardes du corps?
C’était un peu compliqué au début. Tu vois les flics arriver en
costard pour te dire: «Monsieur, où
allons-nous ce matin?» Et toi de répondre: «Ben,
au boulot, comme tous les jours», et comme ça tous les
matins. Puis tu tentes un: «On peut
peut-être se tutoyer?» Mais non, parce que ça ne se fait
pas. Mais finalement oui, et puis tu parles normalement, et ils
s’habillent normalement… Sans être des copains, tu as des
conversations normales avec des gens normaux. Des fois, je finis par
me demander si ce n’est pas moi qui bosse dans la police, et eux
qui vont à Charlie Hebdo.
Tu parles boulot avec eux?
Ils n’ont pas le droit d’évoquer leurs autres missions au sein
du service, en revanche, ils sont intarissables sur leurs expériences
précédentes. Du coup, j’ai un panorama assez large et précis de
tout ce qui se passe dans tous les commissariats en France, et dans
tous les secteurs. En rigolant, je dis: «Si
un jour, je fais de la politique, je pourrais au moins être ministre
de l’Intérieur!»