Retrouvez ce récit dans Sept mook #50, Nouvelles terres d'aventure
Elle est là, devant moi, sur bâbord. Mince bande de terre sur laquelle se balancent d’innombrables cocotiers flanquée d’un imposant rocher noir maculé de blanc qui se détache sur le ciel azur. A la fois énigmatique et féerique, elle semble tout droit sortie d’un roman de Robert Louis Stevenson. J’ai à portée de main «mon île au trésor». Celle que j’ai tant ressassée dans mon imaginaire depuis l’enfance.
En février 2001, j’ai rejoint la capitale du Panama où j’ai embarqué en qualité de reporter à bord de la frégate française de lutte anti-sous-marine Latouche-Tréville exceptionnellement déployée dans cette région du Pacifique oriental pour mener des opérations avec les marines des pays riverains. De mon côté, le projet est plus flou: «Fais-nous rêver!» m’a simplement demandé le rédacteur en chef de Cols bleus, l’hebdomadaire de la Marine depuis 1945. Quelques jours plus tard, après avoir franchi le symbolique pont des Amériques, le navire a taillé vers le large, plein ouest. Direction Clipperton, une escale singulière pour les marins militaires. A vol d’oiseau, le Mexique se situe à environ 1’100 kilomètres au nord-est, quand les îles Galapagos bornent à plus de 2’200 km au sud-est. Tahiti, la perle du Pacifique, est encore plus loin, à 5’450 km au sud-ouest exactement. La barrière de brisants qui ceinture cet atoll français méconnu rend périlleux tout accès par voie maritime. Rares sont donc les visiteurs à pouvoir y débarquer. Inhabité depuis 1945 et situé à l’écart des grandes routes maritimes, mais pas si loin des pays producteurs de cocaïne et d’un grand consommateur, les Etats-Unis, ce royaume d’oiseaux marins et de crabes terrestres serait toutefois un lieu de rendez-vous prisé de trafiquants en tous genres. D’autant que la surveillance satellite de cette partie du globe est encore peu effective.
D’un point de vue juridique, Clipperton est devenue la propriété définitive de la France en 1931, après plus de 22 ans d’âpres négociations et d’incessantes tergiversations entre la France et le Mexique. Les deux pays avaient pourtant bien signé le 2 mars 1909 à Mexico une convention visant le règlement du désaccord sur sa souveraineté par la voie de l’arbitrage du roi d’Italie Victor Emmanuel III. Mais la révolution qui a renversé plusieurs présidents mexicains a repoussé la concrétisation de l’accord. Finalement, le 28 janvier 1931, la sentence est rendue: Victor Emmanuel III décide que l’îlet appartient à la France à dater du 17 novembre 1858. Une décision injuste pour les Mexicains qui n’auront de cesse de revendiquer la propriété des lieux. S’ils considèrent à juste titre qu’aucun Français n’y a réellement habité et qu’ils en sont les plus proches voisins, ils arguent également que leurs ancêtres, les colons espagnols, en sont les premiers découvreurs. En 1527, le navigateur Alvaro de Saavedra Ceron n’a-t-il pas baptisé «Medanos» (littéralement «banc de sable») une terre minuscule dans les parages? Or, aucune carte de l’époque ni aucun journal de bord ne mentionne ses coordonnées... Plus troublant, ce confetti de 2 km2 porte depuis le XVIIIe siècle un nom à consonance britannique, référence au flibustier John Clipperton (1676-1722) qui y aurait – sans qu’aucune archive ne l’atteste – posé le pied en 1704, contraint et forcé à la suite d’une altercation avec son chef d'expédition, le capitaine corsaire William Dampier. En revanche, les Français Martin de Chassiron et Michel Dubocage, respectivement commandants des frégates La Princesse et La Découverte, ont bel et bien croisé à proximité le 4 avril 1711. Hissé dans les vergues, Dubocage en a levé la première carte et l’a baptisé l’«île de la Passion» pour l’avoir découverte un Vendredi saint. Si cette dénomination figure dans son journal de bord, puis sur des cartes d’époque, elle sera néanmoins vite oubliée et même abandonnée au profit de l’appellation anglo-saxonne. La faute aux cartographes et au calcul longtemps problématique de la longitude, faisant apparaître la mention «Passion» pour désigner ici une île, là un rocher, le plus souvent liée à des positions fantaisistes. En 1851, l’hydrographe français Vincendon-Dumoulin proposera de ne retenir que celle de «Clipperton» afin d’éviter toute confusion. Reste que la France a toujours tissé des liens en pointillés avec ce territoire isolé. De sorte qu’en 1895 déjà, les Américains y hissèrent la bannière étoilée à l’occasion de l’installation de l’Oceanic Phosphate Company de San Francisco. Si les autorités françaises n’ont pas réagi, le président mexicain, le général Porfirio Diaz, y a dépêché un détachement du 11e bataillon d’Acapulco en septembre 1905, tout en autorisant les ouvriers de la compagnie californienne à en exploiter le guano, un engrais naturel composé d’excréments et de cadavres d’oiseaux marins.
Rien ne me prédestinait à voyager sur les «bateaux gris». Le grand bleu était loin de mon quotidien jusqu’à ce que des obligations militaires me rattrapent. Après avoir été «pompon rouge», matelot de deuxième classe sans spécialité pendant 11 mois, affecté à terre comme rédacteur pour Cols bleus, l’an 2000 a marqué la fin de mon service. Me voilà propulsé reporter civil pour ce même magazine. Les premiers mois, je me morfonds à l’état-major de la Marine. Mon premier reportage sur le porte-avions Charles de Gaulle vire au fiasco. La Marine, qu’on appelle aussi «La Royale», est certes en pleine mutation, mais encore peu encline à faire monter à bord de ses bâtiments un «pékin», tout individu qui ne porte pas l’uniforme en argot des armées. Alors que je menace de quitter la rédaction, mon «pacha» (chef, toujours en argot) et rédacteur en chef me propose un embarquement de la dernière chance avec, en prime, une destination exotique: «Dugast, soyez à Panama City dans trois jours. Vous naviguerez sur le Latouche-Tréville jusqu’à Acapulco, en faisant un crochet par une île légendaire chez les marins. Vous allez vivre la grande aventure!» Clipperton a ainsi fait irruption dans ma vie. J’ai rejoint sans peine le Panama, patienté trois jours pendant lesquels j’ai fait la connaissance d’un autre pékin, Christian Jost, docteur en géographie, développement et aménagement territoriaux, spécialisé dans les questions tropicales. La cinquantaine approchant, le cheveu poivre et sel, le regard perçant, ce maître de conférences alors affecté à l’Université de Nouméa en Nouvelle-Calédonie est une sommité dans son domaine. Le scientifique, qui s’apprête à effectuer sa deuxième mission sur «l’île de la Passion», comme il se plaît à la nommer, autant par patriotisme que par coquetterie, a quelques milles d’avance sur moi. Affable, curieux, entreprenant et humaniste, le capitaine de vaisseau Jacques Launay l’adore. Ses yeux brillent quand le professeur lui rapporte dans le menu détail sa précédente expédition qui s’est déroulée quatre ans auparavant à l’occasion de la mission scientifique franco-mexicaine SurPacClip. Il s’agissait alors pour l’équipe de Jost d’étudier les parties émergées et sous-marines de l’atoll et de ses eaux environnantes. Pour ma part, j’aspire tout simplement à vivre l’aventure avec un grand A et à réaliser un bon reportage. Du haut de mes 26 ans, je suis invité au carré des officiers supérieurs, et j’en suis très flatté. Le plus souvent, j’assiste en silence aux débats, j'écoute les gradés raconter leurs campagnes lointaines et Christian Jost ses expéditions à travers le monde. Lui et le pacha aiment discuter de mer, d’aventures et d’embarquements pendant les repas qui se prolongent. Ils évoquent le Pacifique, la Polynésie et les îles Sous-le-Vent. Huahine, Bora, Raiatea, Taha’a… Ces noms me font rêver. Leurs récits me donnent envie de voguer moi aussi sous ces latitudes.