Fuyant l’épidémie de choléra et les complots royalistes, Alexandre Dumas quitte Paris en mai 1832 pour se rendre en Suisse. De ce séjour, il rédigera ses célèbres Impressions de voyage en Suisse. Ce récit de voyage a été réédité à Paris, aux éditions L’Harmattan. La deuxième étape est le canton de Vaud. Alexandre Dumas se montre impressionné par ses richesses: «Le canton de Vaud, qui touche à celui de Genève, doit sa prospérité à une cause tout opposée à celle de son voisin. Ses richesses, à lui, ne sont point industrielles, mais territoriales; le sol est divisé de manière à ce que chacun possède; de sorte que, sur ses cent quatre-vingt mille habitants, il compte trente-quatre mille propriétaires. On a calculé que c’était quatre mille de plus que dans toute la Grande-Bretagne.»
Dumas s'intéresse à l’armée vaudoise. «Le canton est, militairement parlant, l’un des mieux organisés de la Confédération et, comme tout Vaudois est soldat, il a toujours, tant en troupes disponibles qu’en troupes de réserve, trente mille hommes, à peu près, sous les armes: c’est le cinquième de la population. L’armée française, établie sur cette proportion, serait composée de six millions de soldats.» Plus étonnant encore, Dumas parle de réinsertion réussie des prisonniers vaudois après avoir visité des prisons: «La plus grande partie des crimes a pour cause la misère; cette misère dans laquelle est tombé l’individu vient de ce que, ne connaissant aucun état, il n’a pu, à l’aide de son travail, se créer une existence au milieu de la société. Le séquestrer de cette société, le retenir emprisonné un temps plus ou moins long et le relâcher au milieu d’elle, ce n’est pas le moyen de le rendre meilleur: c’est le priver de la liberté, et voilà tout. Rejeté au milieu du monde dans la même position qui a causé sa première chute, cette même position en causera naturellement une seconde. Le seul moyen de le lui épargner est donc de le rendre aux hommes qui vivent de leur industrie sur un pied égal au leur, c’est-à-dire avec une industrie et de l’argent.»
Il prétend encore avoir visité le château de Chillon. Mais les erreurs de description sont patentes. La signature que lord Byron a gravée en 1816 se trouve sur la troisième des sept colonnes du cachot dans lequel était emprisonné Bonivard; or, Dumas affirme qu’il s’agit de la cinquième. Chose curieuse: pourquoi Alexandre Dumas n’a-t-il pas lui aussi inscrit son nom sur le célèbre pilier? Comment a-t-il pu se tromper de la sorte dans la description de ce célèbre lieu alors que les traces de pas de Bonivard étaient visibles, comme il le rapporte, autour de la colonne à laquelle il était attaché? Les historiens vaudois ne retrouvent pas non plus la trace d’un prétendu prisonnier, auteur de fresques dans son cachot, qui se serait évadé en 1798. Il y a donc eu beaucoup d’inventions dans les récits sur Chillon. Les piliers, les traces, les signatures, l’enchaînement de Bonivard, les prisonniers échappés, les peintres tués… tout n’est que l’ordre du mythe. Dumas a-t-il réellement visité le château de Chillon? Se serait-il contenté d’écouter le récit imprécis de l’un de ses guides? Alexandre Dumas serait-il un affabulateur en quête de gloire et de reconnaissance littéraire?
Alain Chardonnens, historien