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Trois jours seul en forêt guyanaise
Fougère et phryne, ou amblypyge, un imposant arthropode nocturne et non venimeux de la famille des arachnides sur un tronc d’arbre abattu (photo en fluorescence UV).© Romain Garrouste

Trois jours seul en forêt guyanaise

Chercheur en biologie évolutive et zoologiste, je connais bien la Guyane et les forêts tropicales. Pendant trois jours et trois nuits, j’ai effectué un périple solitaire dans le but de remettre en question la dangerosité attribuée à ces milieux grâce à l’exploration scientifique.

 13 minutes de lecture
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Retrouvez ce récit dans Sept mook #50, Nouvelles terres d'aventure

Mon projet est simple: trouver un endroit tranquille pour me reconnecter à ce territoire que j’arpente et étudie depuis la fin des années 90 et affronter mes peurs irraisonnées. J’ai déjà passé plus de trois semaines dans des campements en pleine forêt et bien plus isolés, mais jamais seul. Je privilégie un site éloigné de tout sentier, dérobé à la vue et surtout loin des sifflotements et des discussions des randonneurs et autres usagers de la forêt. Choisir le bon endroit pour bivouaquer est crucial: repérer un ancien camp peut être intéressant, il y en a un peu partout, même s’ils disparaissent en quelques années, engloutis par la forêt. Il faut surtout éviter les marécages et les passages des animaux, rester éloigné des cours d’eau afin ne pas être englouti par la montée rapide des eaux, vérifier qu’aucun grand nid aérien de fourmis du genre Azteca, connues pour leur agressivité et leurs piqûres douloureuses, ne surplombe votre couche, installer son hamac à bonne hauteur pour ne pas être bousculé par un pécari ou un tapir en fuite, et ne pas oublier la moustiquaire qui protège aussi d’autres insectes indésirables et des vampires (Desmodus), minuscules chauves-souris se nourrissant de sang d’oiseaux et de mammifères.

Toute la journée, les cigales et les sauterelles dissimulées dans l’épaisse litière ou les hauteurs de la canopée ont empli l’air de leurs stridulations, ponctuellement dominées par le chant trisyllabique puissant et strident du Piauhau hurleur (Lipaugus vociferans), véritable sentinelle des cimes de la taille d’un gros merle grisâtre difficile à apercevoir communément appelé «Paypayo» en Guyane française. La nuit n’est pas plus calme: les cris gutturaux des singes hurleurs (Alouatta macconnelli), les coassements des rainettes arboricoles et des crapauds-bœufs et le bruissement discret des insectes créent une atmosphère envoûtante. Mais, je ne suis pas là pour me laisse bercer par cette symphonie unique. Je compte explorer la biodiversité du sous-bois et le ruisseau proche dont j’entends le clair tintement, et détecter des phénomènes et des mécanismes biologiques mal connus grâce à une nouvelle technique: la lumière ultraviolette. Ces longueurs d’onde que nous ne percevons pas permettent de voir ce que d’autres organismes voient et mettent en évidence des interactions insoupçonnées qui ouvrent de nouvelles perspectives de recherche. L’obscurité pousse par exemple de nombreux arthropodes comme les scorpions à grimper sur les plantules et les troncs pour échapper aux prédateurs et chasser. Des comportements que révèlent les UV et l’occasion de quelques intéressantes rencontres pour le naturaliste que je suis.

Un petit anaconda (Eunectes sp.) m’attend dans une clairière formée par un chablis couvert de lianes et de plantes épiphytes (organismes végétaux qui poussent sur d'autres plantes, et non dans le sol, sans causer de dommages à leurs hôtes, nda). Dans sa flaque, le discret serpent à la peau lisse et brillante ponctuée d’ocelles noirs déplie son petit mètre, bien loin de ses imposants congénères qui peuvent atteindre neuf mètres et 250 kilos pour sa version géante (Eunectes murinus). Au moment de notre rencontre, le modeste individu est d’une immobilité absolue, invisible grâce à son camouflage naturel et à la boue qui le recouvre. Je n’ai pas pu résister au plaisir de manipuler ce constricteur non venimeux que j’attrape derrière la tête sans appuyer trop fort. Il se laisse faire, me serre un peu le bras sans chercher à mordre, et je le rends rapidement à sa nappe boueuse, gardant sur moi les stigmates des exsudats jaunes malodorants de sa panoplie de défenses chimiques. Sur un tronc de palmier, je rencontre un magnifique boa arc-en-ciel juvénile (Epicrates cenchria) totalement inoffensif.

Ce court séjour a aussi pour objectif de trouver un arbre particulier, le courbaril (Hymenaea courbaril) qui produit des fruits comestibles et un bois dense de couleur brun-rougeâtre fort recherché. Cette légumineuse, qui peut s’élever à plus de 30 mètres de haut, sécrète aussi une résine à l’odeur très agréable et fluorescente sous ma lampe UV. Imputrescible, elle durcit au fil du temps pour se transformer en copal. Plus clair et fragile que l’ambre, cette résine semi-fossile, qui présente souvent des inclusions botaniques ou animales, est traditionnellement utilisée pour la confection de bijoux, comme encens, dans la fabrication de vernis et en médecine traditionnelle pour ses propriétés antibactériennes et antifongiques. Dans les années 2000, j’ai été fasciné par un gros bloc de copal plein de termites. C’est à ce jour le premier fossile, probablement subfossile, l’âge restant encore à déterminer, découvert en Guyane. Plus impressionnante encore, cette grosse punaise de la famille des réduves qui se sert de cette résine non seulement comme piège naturel pour ses proies, mais surtout comme arme en s’en enduisant les pattes. Avec en sus le puissant venin de sa salive, elle est un redoutable prédateur. Faute de proies, je n’ai malheureusement pas eu la chance de pouvoir vérifier cette technique de chasse.

Au terme de ces trois nuits moites et bruyantes, riches en observation et en promesses, mais aussi éprouvantes et quelquefois décevantes, j’ai acquis la conviction que, contrairement à l’idée reçue, les forêts tropicales ne sont définitivement pas des milieux extrêmes. Au contraire, la vie s’y déploie sans limites. Cela ne veut pas dire que ces milieux sont faciles. La mégabiodiversité, la chaleur et l’humidité constantes compliquent la vie; une blessure mal soignée, par exemple, peut s’avérer lourde de conséquences. Bien préparé et renseigné, on évite certains dangers à commencer par les animaux venimeux comme l’Oxybelis fulgidus ou serpent liane, un magnifique spécimen arboricole de couleur verte à la tête pointue pouvant atteindre 180 cm, ou le Bothrops bilineatus, parfois appelé grage jacquot ou jararaca vert, de la famille des crotales mesurant jusqu’à 120 cm, ou encore le très redouté Tityus, un genre de scorpions noirs et bruns de 85 à 100 mm quasiment invisibles sur les troncs qui, comme leurs congénères, sont nocturnes et lucifuges. On apprend ainsi à choisir le bon endroit pour bivouaquer, à rester le plus possible au sec, à inspecter régulièrement ses affaires, à taper ses chaussures le matin pour en extraire d’éventuels indésirables, à s’accoutumer aux bruits parfois très étranges, voire mystérieux, de la nuit, à connaître les plantes comestibles et médicinales, etc. Restent les mauvaises rencontres avec les humains, les plus dangereuses, notamment en Guyane française, région durement touchée par l'exploitation illégale de l'or. Et la chute d’arbres ou de branches, une loterie qu’il faut accepter. Outre l’élagage naturel, la canopée, souvent très haute et dense, abrite une multitude d'animaux peu visibles comme les très agiles atèles (Ateles paniscus), souvent appelés singes-araignées à cause de leur queue préhensile, qui n’aiment pas être dérangés et nous le font savoir en laissant tomber des branches. Avec un mélange de regrets et un soulagement, je défais mon petit camp. Grâce à cette modeste aventure, je me suis affranchi de mes peurs irraisonnées et me suis prouvé que les forêts tropicales, territoires puissants et fragiles, ne sont juste que l’expression optimale de l’évolution de nos écosystèmes.

Romain Garrouste

par Romain Garrouste

Membre de la Société des explorateurs français (SEF), Romain GARROUSTE est chercheur au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), spécialisé en biologie évolutive et écologie des insectes.

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