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«Je suis plus poète que photographe»
Portrait de Monique Jacot. © DR / Collection famille Monique Jacot

«Je suis plus poète que photographe»

Fin janvier 2020, j’ai rencontré Monique Jacot dans sa maison à Epesses dans le cadre du Grand Prix suisse du design qu’elle s’était vu décerner par l’Office fédéral de la culture en reconnaissance de sa contribution majeure aux arts visuels. Confidences.

 19 minutes de lecture
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Retrouvez ce récit dans Sept mook #48, Monique Jacot, la force du regard

Quelle a été votre première expérience photographique?
A 19 ans, je suis entrée à l’Ecole des arts et métiers de Vevey. Dès le premier trimestre, je devais avoir un appareil Rolleiflex. J’ai travaillé comme secrétaire au Tir fédéral pour pouvoir m’acheter un tel appareil photo. Une fois sortie du magasin, j’ai mis un film et je suis allée au Parc de Milan à Lausanne pour y faire des photos. Ma première image importante se trouve sur ce premier film. On y voit des garçons qui marchent devant des roulottes. Cette photographie ne m’a jamais quittée. 

Comment décririez-vous vos premiers sujets photographiques?
J’ai toujours voulu sortir dans la rue. A l’école de Vevey, je devais photographier des vis, des cuillères, des objets du quotidien destinés ensuite à être reproduits dans des catalogues… Gertrude Fehr, la directrice de l’école, était le pendant en Suisse romande de Hans Finsler qui enseignait à la Kunstgewerbeschule de Zurich. Nous y apprenions la photographie classique de studio. Mes trois années à l’école ont été l’apprentissage de la lumière et des principes de la composition… Je savais le faire – j’ai même reçu une mention lors de mon diplôme – mais je n’aimais pas ça. Un jour, Gertrude Fehr nous avait donné un travail: «Faites ce que vous voulez avec un rond.» J’ai décidé de photographier des réverbères en contre-plongée. J’étais la seule élève de ma classe à être sortie de l’école pour photographier! Durant mes trois ans de formation, alors que nos photos devaient surtout se faire en studio, je demandais à aller dans la rue ou au bord du lac. Je voulais observer le quotidien, je m’intéressais aux gens. Autant Gertrude Fehr que mon autre professeur Hermann König m’ont encouragé à sortir.

De quand date votre intérêt pour la photographie?
Je ne connaissais rien de la photographie avant d’entrer à l’école de Vevey. Mon intérêt pour l’image est arrivé par le cinéma. La seule sortie autorisée que j’avais comme jeune fille était le ciné-club de Lausanne. J’ai été éduquée au cinéma bien avant la photographie. Cela a été la formation de mon regard. Mon père était abonné à la revue Cinémonde et c’est grâce à mes sorties au ciné-club que j’ai découvert le cinéma russe, allemand et américain. L’image cinématographique a été déterminante dans mon apprentissage. Elle a formé mon regard. Je la dois certainement à la programmation de Freddy Buache, grand connaisseur de cinéma et fondateur de la Cinémathèque.

Avez-vous été influencée dans vos premières années par des travaux de photographes?
Dès que j’ai commencé à m’intéresser à la photographie, mon intérêt s’est porté sur les photographes suisses. Les grandes figures du photojournalisme des années trente et quarante étaient Hans Staub, Theo Frey, Gotthard Schuh, Jakob Tuggener. Leurs travaux que je voyais dans les journaux ou leurs livres étaient une référence forte lorsque j’étais à l’école de Vevey. Ainsi je m’intéressais à la photographie humaniste bien plus qu’à la nature morte. Très jeune, j’ai été encouragée par Gertrude Fehr. Elle était une personnalité forte. J’admirais le travail de la photographe Henriette Grindat, qui était un modèle à mes yeux. J’avais découvert ses images dans la Guilde du Livre à laquelle mes parents étaient abonnés. Il ne s’agit pas d’influence directe, mais j’étais impressionnée par ses photographies. A la fin des années cinquante, j’ai fait un premier voyage aux Etats-Unis. Je suis allée au Musée d’art moderne de New York et je me souviens avoir eu entre les mains un livre de David Douglas Duncan, The private world of Pablo Picasso. J’étais très inspirée par ses photographies et j’avais compris qu’il était parvenu à créer une photographie aussi intime grâce à son Leica. Je venais de m’acheter ce même appareil, j’étais alors très excitée par les possibilités qu’offrait le petit format par rapport au Rolleiflex. Mais je ne dirais pas que j’ai eu un mentor. J’ai toujours fait les choses par moi-même.

Vos reportages réalisés dans différents pays peuvent être assimilés à une photographie engagée. A vos débuts, le photojournalisme avait pour ambition de changer le monde grâce au reportage. Est-ce que la photographie a toujours été synonyme de voyages pour vous?
A l’âge de 18 ans, mes parents m’ont envoyé à l’orientation professionnelle. J’y ai inscrit «pharmacienne» et «stewardesse». Je ne sais pas comment j’ai pu associer ces deux métiers. Mais mon conseiller y a vu d’une part la chimie, le laboratoire, d’autre part le voyage… et m’a proposé de faire une formation de photographe! Il est vrai que très jeune, j’avais le rêve de partir en Afrique, de faire comme le docteur Schweitzer. J’ai toujours voyagé, de l’Europe aux Etats-Unis, de l’Afrique à la Chine… L’Organisation mondiale de la santé (OMS), avec laquelle j’ai travaillé longtemps, m’a permis de voyager dans le tiers-monde.

Dès la sortie de l’école de Vevey, vous avez commencé à travailler pour la presse. Comment le choix des sujets se faisait-il?
C’est souvent moi qui proposais les sujets. J’allais voir les rédactions et leur montrais mes images. Parfois, les journaux me suggéraient des sujets, mais c’est surtout moi qui venais avec mes travaux sous le bras. Un sujet menait à un autre. Au début des années soixante, je me souviens avoir rencontré Henri Cartier-Bresson à l’Ambassade du Japon à Paris. Il avait vu mon travail publié dans la revue zurichoise Du, avec laquelle il travaillait aussi. Il m’a demandé quels étaient mes projets. Je voulais aller à Prague. Il m’a donné l’adresse de l’historienne de la photographie Anna Farova avec qui je suis devenue amie. J’avais alors le projet de photographier des petites championnes de gymnastique, car j’avais vu un reportage sur le sujet qui m’avait beaucoup marqué. Ce n’était pas une commande, bien que la revue Camera ait publié ces images par la suite, mais bien une idée fixe que j’avais. Anna Farova, qui était dubitative face à un tel sujet, a vu mes photos et a également publié ce travail à Prague. Ensuite, un autre sujet m’intéressait autour des jeunes filles. J’ai réalisé en France «Les demoiselles de la Légion d’honneur». J’ai fini par obtenir un accès à cette maison historique, qui plaçait l’ordre et la discipline au cœur de l’éducation. J’étais fascinée par ce rassemblement de filles. Le troisième sujet a été le pensionnat de Wycombe Abbey en Angleterre où là encore j’ai photographié des jeunes filles. J’adorais alors les dessins humoristiques de Ronald Searle, en particulier ses dessins sur les petites filles dans les grandes écoles. Je voulais trouver ces petites filles anglaises pour les photographier. On pourrait parler ici d’une trilogie, les gymnastes à Prague, les demoiselles de la Légion d’honneur et les élèves de Wycombe Abbey. Plus tard, j’ai photographié des petites filles vivant près de chez moi.

Etait-ce difficile d’obtenir des commandes en tant que femme? Les femmes photojournalistes étaient plutôt rares au milieu des années 60 et le photojournalisme était – et demeure – un environnement dominé par les hommes.
A l’école de Vevey, nous étions une douzaine d’élèves dans ma classe. Il est vrai que nous n’étions que trois filles. Une fois diplômée, j’ai proposé mes photographies à la presse. Ma chance a été la presse zurichoise. Je n’avais certainement pas les meilleurs sujets à faire pour le journal Die Woche. Je proposais mes sujets à Du et Camera qui publiaient mes photographies. J’ai beaucoup travaillé pour la presse féminine, en Suisse Annabelle et Femina, en France Vogue et Elle avec qui j’ai collaboré pendant huit ans. Si je suis allée à Paris, c’est certainement parce que je sentais mon horizon bouché en Suisse romande. Il y a toujours eu de la concurrence entre photographes. J’ai avancé sans me préoccuper. J’avais deux enfants à nourrir, je devais travailler. Je n’ai cependant jamais voulu entrer chez Magnum. J’y avais des amis, mais j’ai rapidement compris que les voyages étaient réservés aux hommes. Et j’avais l’habitude de voyager. Je travaillais pour l’OMS depuis 1959. Lors de mes missions, je devais suivre les campagnes de vaccination, je faisais des portraits de femmes médecins, de chirurgiennes. Je n’avais pas de problème avec les autorités, car j’étais envoyée par l’OMS. Mais mes papiers officiels indiquaient «ménagère» et non «photographe». En tant que «ménagère», on me laissait tranquille contrairement à mes collègues masculins qui portaient un badge de la presse.

Comment faisiez-vous pour être ainsi une femme sans contraintes? Peu l’étaient dans votre génération.
Je me suis toujours sentie totalement libre. Je n’ai jamais eu de problèmes. Lorsque j’ai quitté l’école de Vevey à 22 ans, je ne voyais pas de blocage. Gertrude Fehr m’avait beaucoup encouragée. A Paris, je travaillais avec l’écrivaine et journaliste Edmonde Charles-Roux qui dirigeait Vogue. L’engouement de Elle pour mon travail a joué un rôle déterminant. Hélène Lazareff était alors rédactrice en chef. J’y ai croisé Agnès Varda et la photographe Sabine Weiss. C’est elle qui m’a ensuite fait rencontrer Niki de Saint Phalle. Nicole Clarence, qui était responsable du service photo à Elle, est devenue une amie proche. J’étais embarquée dans un monde de femmes, mais on ne parlait pas alors de féminisme. Nous étions des femmes libres.

Nathalie Herschdorfer

par Nathalie Herschdorfer

Nathalie Herschdorfer est commissaire d’exposition et historienne de l’art et de la photographie. Elle dirige Photo Elysée, musée cantonal pour la photographie à Lausanne, en Suisse. Auparavant, elle dirigeait le Musée des Beaux-Arts Le Locle où elle a exposé de nombreux artistes, notamment Henri Cartier-Bresson, Stanley Kubrick, Vik Muniz, Viviane Sassen et Andy Warhol. Elle enseigne l’histoire de la photographie à l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL) et est l’autrice de plusieurs ouvrages, parmi lesquels Deborah Turbeville Photocollage (2023), Corps (2019), Le Dictionnaire de la photographie (2015) et Jours d’après. Quand les photographes reviennent sur les lieux du drame (2011).

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