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Le jour de la Saint-Robert (3/3)

Robert Cailliau a fini par céder. Je vais avoir le privilège de le rencontrer à Genève, cinq ans après sa dernière interview. Que reste-t-il de son idéal, de l’utopie des origines? Entre-temps, il a été rejoint dans son récital de désillusions par un autre pionnier du Web, son père fondateur: Tim Berners-Lee.

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Le jour de la Saint-Robert (3/3)
Tim Berners-Lee et Robert Cailliau au CERN à l'occasion des 20 ans de la naissance du Web, 13 mars 2009 © CERN

Après six mois d’acharnement, je la tiens, ma rencontre avec Robert Cailliau. Durant mon voyage mouvementé vers Genève, je m’interroge sur l’attitude que l’ingénieur belge va adopter. Il pourrait très bien bâcler l’entretien, histoire de se débarrasser de moi sans se dévoiler. Ou alors, il pourrait longuement manier la langue de bois jusqu’à me décourager. Je préfère penser que, s’il sort de son silence, c’est qu’il a des choses à dire.

Durant les premières années de sa retraite, jusqu’en 2013, Robert se plie encore à certaines demandes pour des interviews ou des interventions en conférence. Ce sont les seules sources dont je dispose pour tracer l’évolution de sa pensée. S’agissant des sentiments qui l’animent, des nouvelles passions qui occupent ses journées, de l’amour, je n’ai strictement rien à me mettre sous la dent. Sa vie privée, déjà chasse gardée, est désormais protégée par un mur opaque. La nébuleuse s’est fait trou noir. Les propos du jeune retraité prennent alors un tour carrément ténébreux. En 2013 par exemple, lors d’une conférence au CERN, sur le territoire du berceau du Web, il prévient: «Je vais être assez négatif jusqu’à la fin.» Il tire à boulets rouges sur la quasi-impossibilité, pour le commun des mortels, d’éditer facilement un site Web; sur les mégaplateformes que sont Facebook ou Twitter, des services centralisés, uniques et fermés, hors du contrôle des utilisateurs qui emprisonnent l’internaute alors que le Web était pensé pour être un vagabondage libre et infini; sur la prolifération des applications, qui sont anti-Web, puisqu’elles retirent les internautes de la Toile; sur les langages de programmation, qui ont conduit à des horreurs syntaxiques; sur le cloud, qu’il appelle «le nuage», dans lequel on livre en pâture le fruit de notre travail ou les secrets de notre vie privée alors que derrière ce nuage se tortille la queue du diable Google; sur le «triangle vicieux» entre auteur du site, lecteur et annonceur, au sein duquel le client n’est pas le lecteur mais l’annonceur – tout est donc pensé pour ce dernier, avec un système sans contrat, non pas bilatéral mais unilatéral – l’internaute ne pouvant que cliquer sur «J’accepte»; sur «l’interdiction de l’apostasie (soit l’abandon volontaire et public d’une religion)» imposée par les sites sociaux – et il cite l’exemple de Skype, dont il a essayé de se retirer, en vain. «Skype a refusé de supprimer mon compte. J’ai saisi la commission nationale sur l’informatique en France qui m’a dit: on ne peut rien, car ils sont implantés au Luxembourg. J’ai engagé un avocat luxembourgeois, j’ai dépensé des sous, je n’ai rien obtenu du tout. Nous n’avons pas de cadre juridique international comme il en existe pour le transport maritime et aérien. Avec tous ces sites sociaux, c’est comme dans la Bible: l’apostasie est punissable par la mort.» Entre deux salves de tirs, Robert baisse les yeux, recule d’un pas sur son estrade, marque un temps d’arrêt. Puis, sur un ton cette fois dépourvu du moindre sarcasme: «Moi, j’ai toujours rêvé d’une république de citoyens responsables, mais où est-elle? Le Web, c’est Facebook et du commercial, rien d’autre. Je ne veux pas y aller.» 

A l’écouter, les anciens collègues de Robert sont perplexes. Ils ne nient pas que le Web a mal tourné sur certains aspects, mais il leur semble intellectuellement malhonnête de passer les neuf dixièmes d’une conférence à balader ses auditeurs sur le revers de la médaille. Pourquoi s’attarde-t-il si peu sur Wikipédia, par exemple? N’est-ce pas la réalisation de son rêve d’une encyclopédie numérique, d’une Alexandrie à l’écran? Il se contente d’en dire ceci: «Je fais une donation à Wikipédia chaque année, pas pour la déduire de mes impôts, mais parce que ça doit exister sans la pub.» Une phrase sur deux heures de conférence. Dans l’une de ses dernières interviews, en 2012 au journal belge Le Soir, il explique que Wikipédia n’est que la réalisation partielle de son idéal originel. «On reste tout le temps sur le même serveur, dans le même contexte. Il faudrait sortir de ce modèle et trouver le moyen de distribuer à travers tout Internet l’indexation des connaissances plutôt que de les centraliser. Mais aujourd’hui, rien de tout ça n’existe encore.» Robert est prêt à débourser un centime d’euro pour chaque recherche qu’il effectue sur Google. Il en sollicite dix par jour, ça ferait donc 3,65 euros par an qu’il réglerait au monstre de Mountain View. En échange, pas d’intermédiaire commercial, pas de résultats biaisés. Pas de pollution visuelle ni de parasitage. Il dit que Google, c’est trente millions d’euros de revenus publicitaires par jour; si tous les habitants de la Terre qui ont un accès à Internet et consultent régulièrement Google l’imitaient, le moteur de recherche ne verrait pas la différence sur son compte en banque. Le lecteur redeviendrait le vrai client. Fini le triangle vicieux. Robert connaît un système qui fonctionnait de cette manière et à merveille: le Minitel.

Quentin Jardon

par Quentin Jardon

Quentin Jardon est journaliste et auteur. Titulaire d'un master en journalisme de l'Université catholique de Louvain, il a été rédacteur en chef de la revue 24h01 (2014-2018). Il est cofondateur du magazine Wilfried en 2017.

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