Plus fort que le «Docteur Livingstone, je suppose?» d’Henry Morton Stanley ou que le «C’est un petit pas pour l’homme, mais un grand pas pour l’humanité» de Neil Armstrong, le «Je suis ravie de faire votre connaissance» susurré par Nellie Bly à l’intention de Jules Verne est à inscrire au patrimoine de l’histoire aventureuse. Ce 22 septembre 1899, en gare d’Amiens, ce n’est rien moins que la réalité qui se piqua de serrer la main de la fiction! Vingt-sept ans auparavant, le célébrissime auteur des Voyages extraordinaires avait écrit le plus échevelé de tous: Le tour du monde en 80 jours. Une œuvre de pure imagination que la chétive reporter du New York World apprivoisa tant et plus qu’elle l’améliora de plus de dix jours. En cette fin de XIXe siècle, la presse bouleversait ses habitudes commandant à ses envoyés spéciaux en particulier qu’ils s’immergent davantage dans le but de traquer le réel mieux encore. Elizabeth Jane Cochrane, dite Nellie Bly, qui initialement se destinait à l’enseignement, fut l’une des premières à utiliser ce mode opératoire. Ouvrière parmi les ouvrières, elle ne pouvait que mieux dénoncer les mauvais traitements qu’on leur infligeait. Sous sa plume, un voyage d’agrément au Mexique, se transforma, de la même façon, en plaidoyer pro domo et son admission dans un asile d’aliénées en un réquisitoire circonstancié. Le tour du monde, c’est son patron Joseph Pulitzer qui, le premier, en émit l’idée. Une cape de haute laine et un long manteau de tartan: il n’en fallut pas davantage à cette avant-gardiste «mince comme une allumette», d’après Jules Verne, pour célébrer un monde en plein bouleversement où les 10’000 tonnes d’une audacieuse tour de fer furent soudain tenues pour un modèle architectural et où les femmes enfin invitées à revendiquer des fonctions qui leur étaient jusque-là interdites. - Benoît Heimermann
Comment m'est venue cette idée? Remonter aux origines des idées peut parfois s’avérer compliqué. Elles sont le combustible même des journalistes, une denrée malheureusement trop rare sur le marché... mais pas impossible à dénicher. Celle-ci m'est apparue un beau dimanche après que j'eus passé la journée puis une bonne partie de la nuit à ferrer un sujet. J’avais l'habitude de me creuser la tête le dimanche et de soumettre le résultat au bon vouloir de mon rédacteur en chef le lendemain. Or ce jour-là, rien n'avait surgi à mon esprit et à trois heures du matin j'étais encore à me tourner dans mon lit, épuisée et migraineuse. Agacée par mon manque d’imagination, je finis par me désespérer: Qu'est-ce que j'aimerais être à l’autre bout de la planète!... Tiens, mais pourquoi pas? songeai-je. Des vacances me feraient le plus grand bien... Je pourrais entreprendre un tour du monde!
Il est bien plus facile de suivre le cheminement d'une idée. Revigorée, je pensai: Si j'ai la certitude d'aller plus vite que Phileas Fogg, c'est décidé, je me lance dans l'aventure! Sur ce, je trouvai enfin le sommeil, déterminée à ne retourner au lit que quand je serai certaine de pouvoir battre le record du célèbre personnage de Jules Verne. Le jour suivant, je me rendis à l'agence d'une compagnie de steamers pour y consulter les horaires. Si j'avais découvert l'élixir de vie, je n’aurais pas été plus heureuse que lorsque je conçus l’espoir de faire le tour du monde en moins de quatre-vingts jours. J’abordai prudemment le sujet auprès de mon rédacteur en chef, craignant qu’il ne trouve mon projet trop farfelu.
– Alors, avez-vous des idées d'articles? demanda-t-il quand je vins à sa rencontre.
– Une seule, répondis-je posément.
Il était installé à son bureau et jouait avec ses stylos, attendant que je poursuive. Je lançai tout de go:
– Je veux faire le tour du monde!
– Vraiment? rit-il en levant vers moi un regard pétillant de curiosité.
– Oui, et je veux le réaliser en moins de quatre-vingts jours. Je pense pouvoir battre Phileas Fogg. Me donnerez-vous ma chance?
Quelle fut ma déception lorsqu’il m’annonça que la rédaction du New World nourrissait déjà ce projet mais avait l'intention d'envoyer un homme! Il me promit néanmoins qu'il me soutiendrait, et nous nous rendîmes sans attendre dans le bureau du directeur commercial. Sa sentence tomba comme un couperet:
– Vous n’y arriverez jamais! Vous êtes une femme, vous aurez besoin d'un protecteur. Et même si vous voyagiez seule, il vous faudrait emporter tant de bagages que cela vous ralentirait. En plus, vous parlez uniquement l'anglais. Rien ne sert d’en débattre: seul un homme peut relever ce défi.
– Fort bien! Alors je partirai en même temps que lui pour le compte d'un autre journal et soyez sûr que je le battrai.
– Vous en seriez fort capable, marmonna-t-il.
Ma vive réaction eut-elle une quelconque influence sur leur décision? Difficile à dire. Toujours est-il qu'au moment de nous séparer, je fus heureuse d’entendre que, si le New World devait valider le projet, je serais l'heureuse élue. Une fois cette promesse obtenue, d’autres missions éclipsèrent cette entreprise pour le moins révolutionnaire.