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Y a-t-il un impérialisme suisse?

Entre 1857 et 1914, la Suisse s’est affirmée comme une puissance économique. Des hommes, des produits et des capitaux ont été exportés dans le monde entier, contribuant à un rapide enrichissement. Cette expansion s’est accompagnée d’une montée en puissance commerciale, diplomatique et militaire de la Confédération.

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Y a-t-il un impérialisme suisse?
Tout au long du XIXe siècle, de nombreuses voix ont prôné l’aventure coloniale comme solution aux défis de l’émigration et de l’expansion commerciale suisses. © Patrick Vallélian
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Retrouvez ce récit dans Sept mook #47, La Suisse coloniale

Y a-t-il un impérialisme suisse? Cette question a passablement occupé les historiens suisses ces dernières années. Elle perd toutefois beaucoup de sa pertinence si elle est abordée avec un point de vue d’histoire mondiale. Si l’on considère l’impérialisme du XIXe siècle comme un phénomène multiforme de domination et d’exploitation du reste du monde par les populations et les Etats d’Europe – et marginalement des Etats-Unis –, il devient évident que la Suisse y a contribué de diverses manières. En 1891, à l’occasion du Congrès international de géographie, le conseiller fédéral Numa Droz constate avec fierté cet apport à la mission «civilisatrice» de l’Europe: «C’est ainsi que nous nous associons d’une manière très directe à l’œuvre des autres pays, en y apportant notre part de collaboration […] Si nous ne sommes pas un peuple de marins, nous n’en avons pas moins nos explorateurs et nos colonisateurs. L’amour de la science aussi bien que la recherche du gain ont conduit de nombreux Suisses dans les expéditions les plus hardies. Les noms de nos savants géographes, géologues, naturalistes, astronomes ont leur éclat à côté de ceux des plus grands pays. Nos commerçants sont établis sur tous les points du globe […] Nos colons, nos agriculteurs se trouvent en rangs serrés dans diverses parties du Nouveau Monde […] Nos tissus et nos montres sont aussi des agents suisses qui pénètrent partout où la civilisation s’éveille […]» Il paraît dès lors pertinent de parler de la composante suisse de l’impérialisme européen, celle-ci prenant des formes spécifiques. Ainsi, la Confédération renonce à créer par la force un empire colonial placé sous son administration. Elle se contente d’encadrer et protéger les démarches des individus, des sociétés et des entreprises suisses. Une sorte de neutralité coloniale qui rend possible un parasitisme colonial se nourrissant à toutes les puissances impérialistes. Partout où les bateaux et les armées occidentales pénètrent ou menacent, les missionnaires, les marchands et les colons suisses sont acceptés dans leur sillage. Mais les Suisses sont aussi sur les bateaux des puissances colonisatrices. En tant qu’explorateurs, mercenaires, administrateurs, experts techniques, financiers ou publicistes, ils contribuent à assujettir les populations autochtones, à organiser le pillage de leurs richesses et à diffuser l’idéologie colonialiste raciste. Quant à la Confédération, elle se rend utile aux puissances colonisatrices; elle crée ainsi un climat de confiance propice à l’expansion économique, principal objectif de la composante suisse de l’impérialisme européen.

Tout au long du XIXe siècle, de nombreuses voix ont prôné l’aventure coloniale comme solution aux défis de l’émigration et de l’expansion commerciale suisses. Durant les années 1860, le chant des sirènes a même gagné le Conseil fédéral, comme en témoigne son projet de créer une flotte suisse: «Le domaine de son développement ultérieur est ici tout-à-fait [sic] libre et sans limites. Soit que la Suisse veuille s’agrandir par des possessions transatlantiques, ou se développer militairement, ou conclure des traités avec d’autres pays; soit qu’elle veuille émigrer ou fabriquer et trafiquer chez elle seulement.» Ces velléités se heurtent toutefois à une réalité géographique implacable. La Suisse n’a pas d’accès à la mer. Un handicap insurmontable selon Numa Droz: «Tous les économistes nationaux sont d’accord sur le fait que, pour coloniser, un Etat doit être un pays côtier et donc avoir une flotte. Sans cela, une colonie se soustrait tôt ou tard à l’influence de la métropole.» Le maintien d’une neutralité coloniale s’explique également par ses avantages politiques et économiques. D’une part, tout risque de conflit colonial avec les grandes puissances européennes est évité. D’autre part, les coûts à payer pour une expansion outre-mer sont drastiquement réduits par le parasitisme qu’elle permet: la constitution d’une flotte, l’entretien de troupes d’occupation, la mise en place d’une administration coloniale, autant de gouffres financiers évités. Cela contribue au maintien d’une pression fiscale faible, atout majeur de la compétitivité de l’économie suisse. Enfin, la neutralité coloniale ouvre la quasi-totalité des marchés du monde aux acteurs économiques suisses. Dans les pays colonisés et les zones d’influence des puissances européennes (Empire ottoman, Japon, Chine), les Suisses sont perçus comme des partenaires de l’exploitation des nouveaux territoires, plutôt que comme des concurrents. Il en va de même dans les processus de colonisation intérieure de la Russie et des Etats-Unis. Dans les Etats restés plus indépendants (Argentine, Brésil, Ethiopie), les Suisses apparaissent comme des partenaires présentant un risque limité de mise sous tutelle économique et politique.

En l’absence d’une politique coloniale étatique, ce sont les sociétés de géographie qui jouent le rôle de moteur de l’expansion suisse. A l’échelle européenne, ces organisations ont été créées dès le début du XIXe siècle en soutien des politiques coloniales. En Suisse, la première n’est fondée qu’en 1858 à Genève, suivie de six autres à Berne (1873), Saint-Gall (1878), Herisau (1881), Aarau (1884), Neuchâtel (1885) et Zurich (1897). Dès 1881, ces sociétés locales et régionales sont chapeautées par l’Association des sociétés suisses de géographie. Pilotées par les milieux de l’industrie d’exportation, du commerce et de la banque, elles affichent la volonté suisse de participer à l’exploration, au peuplement et à l’exploitation économique des territoires d’outre-mer.

La pénétration suisse outre-mer s’effectue selon différentes modalités. Les missionnaires au service de sociétés d’évangélisation jouent un rôle considérable. En premier lieu, leur présence permet l’appropriation symbolique de certains territoires, à l’exemple du Basutoland (Lesotho actuel): un explorateur genevois, Alfred Bertrand, affirme qu’«on l’appelle à juste titre la Suisse de l’Afrique méridionale» et que «plus de la moitié des missionnaires qui y travaillent sont nos compatriotes.» En second lieu, les missions contribuent à diverses formes de pénétration économique. Fondée en 1859, la Mission Handels-Gesellschaft de Bâle se profile comme une véritable multinationale de négoce international: elle développe des activités agricoles et commerciales au Ghana, au Cameroun, au Nigéria, en Inde et en Indonésie. Les missions servent également de point d’appui à la pénétration des acteurs du commerce suisse. Elles fournissent notamment de l’information et de l’assistance locale aux marchands et aux grandes entreprises de négoce désirant s’établir outre-mer. Quant aux colons suisses, ils contribuent à l’occupation de territoires confisqués aux peuples autochtones par les Européens. De véritables poches de population suisse sont constituées en Russie, aux Etats-Unis, au Brésil et en Argentine. En 1895, l’Etat argentin de Santa Fe accueille six mille Suisses établis dans quarante et une colonies. Très influentes, ces collectivités envisagent un temps de fonder un Etat indépendant.

Les acteurs de l’expansionnisme suisse – citoyens, entreprises, sociétés de géographie et collectivités publiques – ont collaboré de différentes manières à l’impérialisme européen. A l’exemple du Vaudois Louis Rambert, quelques individus ont assumé des fonctions importantes au service des puissances coloniales. Représentant de la finance parisienne, il occupe différents postes-clefs au sein de l’Empire ottoman. D’autres Suisses, mercenaires, participent à la soumission militaire de territoires dans les colonies belges, françaises et hollandaises. En Indonésie, cinq mille six cents mercenaires servent l’armée d’occupation entre 1848 et 1914. En 1907, le Grison Hans Christoffel dirige une troupe qui extermine sept cent nonante-cinq autochtones sur l’île de Florès. La collaboration des entreprises a le plus souvent comme but d’optimiser leur activité économique. Au Ghana, en 1900, la Mission Handels-Gesellschaft contribue à accélérer l’occupation du territoire en soutenant la «pacification» du royaume achanti par les troupes britanniques. En Egypte, les entreprises suisses de commerce de coton participent à un cartel international visant à faire pression sur le gouvernement. Un véritable Etat dans l’Etat. Son action permet d’affaiblir les marchands locaux et d’exploiter plus efficacement les cultivateurs. Les sociétés de géographie suisses, elles, contribuent à légitimer l’impérialisme et la colonisation sur le plan symbolique. Les représentations qu’elles diffusent accréditent l’idée d’une mission civilisatrice de l’Europe, apportant la foi chrétienne, le commerce et le progrès technique aux prétendues races inférieures. Quant à la Confédération, elle joue un rôle en vue dans la face collaborative de l’impérialisme européen. Outre l’arbitrage des litiges entre puissances colonisatrices, elle participe à la mise sous tutelle du Maroc. En 1907, à la demande de la communauté internationale, le Conseil fédéral accepte deux mandats consistant à gérer la banque centrale marocaine et à organiser les forces de police du pays. De facto, l’Etat suisse participe à l’assujettissement de la souveraineté d’un Etat africain indépendant.

En contrepartie de ces multiples formes de collaboration, l’expansionnisme suisse bénéficie de plusieurs services des puissances colonisatrices. Le principal est une protection efficace des émigrés, en particulier là où la Confédération ne peut remplir cette tâche. A la veille du premier conflit mondial, les 1’411 Suisses établis dans l’Empire ottoman sont sous la protection de la France (826), de l’Allemagne (518), de l’Autriche-Hongrie (52), de l’Italie (11) et de la Grande-Bretagne (4). Par ailleurs, les négociants suisses peuvent profiter de certains traités de commerce conclus par les grandes puissances. Enfin, les colons suisses reçoivent, mais plus rarement, le soutien militaire de la puissance colonisatrice. C’est notamment le cas en Asie du Sud-Est, où les plantations tropicales de propriétaires suisses peuvent être étendues avec l’aide militaire néerlandaise.

L’exemple de l’Etat indépendant du Congo – futur Congo belge – condense toutes les spécificités de la composante suisse de l’impérialisme européen. Fondé en 1877, le Comité national suisse pour l’exploration et la civilisation de l’Afrique centrale répond à l’invitation du roi Léopold II à participer à son entreprise colonisatrice. Faut-il partir à la conquête de territoires et créer des comptoirs suisses ou faut-il observer une stricte neutralité coloniale et n’agir qu’au sein de l’Association internationale africaine? Après un débat musclé au sein des sociétés de géographie, c’est la deuxième option qui l’emporte. Une fois dans le sillage belge, le comité suisse multiplie ses services à la cause «civilisatrice». Des fonds sont collectés et une revue internationale intitulée L’Afrique explorée et civilisée est publiée à Genève entre 1879 et 1894. Par ailleurs, les banques suisses participent à un emprunt congolais de 150 millions de francs. En 1889, la collaboration est poussée plus loin avec la signature d’un traité entre la Confédération suisse et l’Etat indépendant du Congo. Outre des dispositions commerciales, il sanctionne la participation des colons suisses à une milice bourgeoise chargée de réprimer d’éventuelles insurrections de la population locale. Le climat de collaboration ainsi créé permet d’influencer favorablement les conditions de la pénétration des missionnaires, des marchands et des colons suisses. Un projet de droit international à appliquer dans le bassin du Congo est élaboré par Gustave Moynier, membre influent du comité suisse. En 1884, ce document inspire la Conférence de Berlin qui sanctionne la création de l’Etat indépendant du Congo. Le libre parcours du fleuve, le libre établissement et le libre-échange sont assurés à l’ensemble des ressortissants européens. De manière emblématique, l’engagement suisse au futur Congo belge reflète donc la formule gagnante de l’expansionnisme suisse: collaborer à l’impérialisme européen et en profiter.

Cédric Humair

par Cédric Humair

Cédric Humair est maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne et chargé de cours à l’École polytechnique fédérale de Lausanne. Ses domaines de spécialisation sont l’histoire de l’économie, du système politique et des relations extérieures de la Suisse aux xıxe et xxe siècles, ainsi que l’histoire de l’énergie et de la mobilité.

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