Quand l’actuel président américain soutient l’« idée » que la vérité est « alternative » – la conclusion de ce postulat étant qu’un fait peut donc être et ne pas être en même temps – il y a deux attitudes possibles : la première consiste à pousser des cris d’orfraie et à s’indigner. Attitude sans doute louable, mais peu constructive : une émotion seule n’a jamais suffi à lutter efficacement contre les dérives antidémocratiques. La seconde vise à prendre à bras-le-corps le propos et à tenter de réfléchir à ce qu’il dit du « vivre-ensemble ». C’est à cet exercice intellectuel stimulant que se livrent un journaliste, un sociologue et une philosophe, chacun tentant, dans son domaine, de déclencher le signal d’alarme.
Grande signature de la presse britannique, Matthew d’Ancona s’inquiète, en introduction de son essai : « Après plus de vingt-cinq ans de journalisme, je trahirais mon métier si je restais sans rien faire alors que sa valeur centrale – l’exactitude – est corrompue par des camelots et des vendeurs de poudre de perlimpinpin. »
Ce qui ulcère ce confrère, c’est l’apathie des Américains qui croient toujours aux mensonges éhontés de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, et celle de ses compatriotes qui se sont laissés abuser par les arguments fallacieux des partisans du Brexit. Pour lui, le constat est clair : nous avons changé d’époque. « Emmanuel Kant proposait aux Lumières d’“oser savoir”. On dirait plutôt aujourd’hui : “Oser ne pas savoir”. » Et de se désoler que ce qui compte désormais soit « la conviction intime » – celle des citoyens bernés par n’importe qui (« tout le monde devient un expert »), mais aussi celle des politiciens jugés sur leur seule capacité à faire croire, et non plus à dire le vrai. Pour Matthew d’Ancona, cette évolution désastreuse souligne un inquiétant changement de paradigme : « Ce qui importe n’est pas la véracité, mais l’impact. » Comprendre, bien sûr, l’impact médiatique qui autorise les bataillons de charlatans à « semer le doute ».
Quid, dans ces conditions, des journalistes et autres traqueurs de mensonges ? Leur raison d’être est plus que jamais menacée, car leur processus de vérification se révèle « plus faible que le virus de la peur (…) injecté dans la population ».
Le sociologue français Arnaud Esquerre partage ce constat et fait sienne l’idée selon laquelle le relativisme ambiant est alimenté par nos renoncements individuels : « De nombreuses personnes adhèrent à certains énoncés, quand bien même on leur apporterait la preuve que ce à quoi elles adhèrent est faux, entaché d’erreurs. »
Le danger a désormais de multiples incarnations, mais l’actuel numéro un américain en est sans aucun doute la figure de proue : « Trump, c’est le savoir-faire de la télé-réalité appliqué à la politique » – il fut animateur avant de se lancer dans la course présidentielle – « l’homme qui a manifestement opté pour le principe de l’événement le plus extraordinaire possible, en se détachant de la contrainte de le faire tenir pour vrai. »
L’ère de la post-vérité ou des vérités alternatives a-t-elle de beaux jours devant elle ? Il est permis de le penser, à voir l’état des forces supplétives prêtes à transformer l’arène démocratique en un immense champ de bataille où primerait la polémique, cette « figure parasitaire de la discussion et obstacle à la recherche de la vérité », selon Michel Foucault. Arnaud Esquerre en décrit les travers : « On considère l’autre comme un ennemi à abattre. Ce qui compte, c’est de fédérer un ensemble de personnes par la position qu’on défend. Donc, il faut qu’elle soit relayée par un parti, par des partisans ; cela s’inscrit dans des logiques de conquête et de conservation du pouvoir. »
Conserver le pouvoir pour, à terme, briser le « sol du monde commun », comme l’écrit Myriam Revault d’Allonnes. Dans son dernier essai, né de la question : « Ce qui nous arrive mérite-t-il d’être pensé ? », la philosophe française explique que le danger posé par le « post-monde » est de tenter de substituer à la vérité la notion de « probable », qui « n’est pas le vrai, mais plutôt le vraisemblable ». Et l’auteure d’insister sur l’importance de son meilleur diffuseur : l’orateur, dont le privilège est « de pouvoir parler à tout le monde, sans distinction et sur n’importe quelle question, afin d’être plus persuasif que n’importe quel homme de métier ».
Si l’orateur manie à merveille le « vraisemblable véridique », c’est pour mieux séduire les masses. On pourrait voir dans le surplus de fiction que contiennent ses récits une façon nouvelle de se réapproprier le monde, voire de l’enchanter un peu en des temps difficiles. Mais que l’on ne s’y trompe pas : les leaders d’un genre nouveau conduisent à une régression mentale et jettent le discrédit sur de grands noms de la philosophie comme Machiavel, qui avait pourtant su « restituer le politique à lui-même (c’est l’inspiration antique) et combattre sa soumission à la tutelle d’une vision religieuse du monde qui lui impose ses normes et ses contraintes. »
Réfléchir à la notion de « post-vérité » permet donc de prendre conscience, en creux, de notre stupéfiante capacité à nous bercer d’illusions. Myriam Revault d’Allonnes a raison de s’inquiéter : « La démocratie porte en elle la potentialité de la disparition et de la mort du dire-vrai. »
Tout cela au nom du droit de chacun à s’exprimer. L’enjeu posé par l’irruption des fake news est le suivant : ou bien, armés de notre culture, nous luttons ; ou bien nous risquons de voir se multiplier des propos comme celui-ci – et les conséquences diplomatiques qui en découlent : « Le concept de réchauffement climatique a été créé par et pour les Chinois dans le but de rendre l’industrie américaine non compétitive. »