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En Amérique centrale (2/9)

Un vétéran de 87 ans de la première rébellion Sandino, armé d'un fusil à double canon, se tient aux côtés d'un guérillero sandiniste de 18 ans tenant un fusil d'assaut à León, au Nicaragua, le 19 juin 1979.   © Keystone / AP Photo / Richard Cross

 31 minutes de lecture

En quoi consistait véritablement la représentation des intérêts britanniques au Guatemala? Les fonctionnaires britanniques de la section des intérêts étrangers de l’ambassade de Suisse liquidaient les affaires de leur compétence, de nature consulaire la plupart du temps. Leur chef avait des contacts réguliers quoique informels avec les autorités guatémaltèques. Il ne nous restait que les grands dossiers sur lesquels nous nous consultions, mon collaborateur britannique, Christian Hauswirth, mon premier collaborateur, et moi-même. J’avais accès à la correspondance diplomatique des postes britanniques de la région, jusqu’au niveau confidentiel. Pour le surplus, le collègue venu de Londres se rendait de temps à autre à Mexico, où il consultait les dépêches plus secrètes. J’avais compris qu’elles se fondaient sur des écoutes. Un jour, il me fit part de son inquiétude face à la potentielle amorce d’un nouveau coup d’Etat, parce qu’il avait appris que le ministre des Affaires étrangères était en communication avec un général commandant la zone du Petén, jouxtant le Belize. Il n’en fut rien. Londres désirait par-dessus tout reprendre les relations et normaliser la situation et avait pour ce faire le soutien des autres pays membres de la Communauté européenne. D’une part, l’entretien de la base militaire au Belize pesait sur le Trésor britannique et, d’autre part, la Communauté européenne était en train de développer des programmes de coopération en Amérique centrale, y compris avec le Guatemala. L’absence de représentant officiel d’un de ses pays membres au Guatemala détonnait: les ambassadeurs européens ne cessaient de réclamer que le Guatemala corrige ce déséquilibre, dans l’intérêt même de la collaboration avec Bruxelles.

En 1985, Richard Von Weizsäcker, président de la République fédérale d’Allemagne, fit une visite d’Etat au Guatemala. Ce pays comptait une colonie allemande d’anciennes citoyennes et citoyens relativement importante, ce qui justifiait le voyage du premier magistrat fédéral. Je connaissais l’un de ses ressortissants, dont la famille avait joué un rôle certain dans la vie publique du pays. Ludwig Rosenthal était un réfugié qui avait fui le nazisme, fin lettré, homme exquis, doté d’un grand sens de l’hospitalité – dont le fils, Gert, devint notamment ministre des Affaires étrangères puis ambassadeur aux Nations Unies. Le président allemand l’honora en allant lui rendre visite à son domicile. Pour recevoir à son arrivée le chef de l’Etat invité, le protocole exigeait la présence du corps diplomatique à l’aéroport. C’est ainsi que je lui fus présenté, lorsqu’il passa en revue les membres des ambassades. S’arrêtant un instant devant moi, il me rappela qu’il connaissait la Suisse (son père y avait été ministre du régime nazi à Berne) et il me demanda de le rejoindre au terme de la cérémonie d’accueil. Nous nous retirâmes au bord du tarmac et il aborda la question de la représentation des intérêts britanniques. L’entretien savamment mis en scène, au vu et au su de tout le monde, avait pour but de signaler l’importance que l’Allemagne attribuait à la reprise des relations diplomatiques entre le Royaume-Uni et le Guatemala. Von Weizsäcker savait que nous y travaillions et nous demanda ainsi où en étaient nos efforts. Il nous encouragea vivement à les poursuivre et annonça qu’il allait en parler aux autorités guatémaltèques.

L’espoir de reprendre les relations reposait sur le nouveau président constitutionnel, Vinicio Cerezo, élu à fin 1985. Mon collaborateur britannique avait invité à Londres les six candidats à l’élection présidentielle et Cerezo y avait fait bonne impression. Formé dans une université américaine, ce jeune président démocrate-chrétien – il était au début de la quarantaine – s’affichait comme libéral et promettait d’agir en faveur de la reprise des relations diplomatiques avec Londres. De fait, il chargea un membre de son entourage, un jeune avocat brillant et austère connu dans les cercles diplomatiques de la capitale, futur professeur d’université, le licenciado Rodrigo Montufar, de négocier le texte d’un communiqué sur la reprise des relations diplomatiques et consulaires entre les deux pays. Ce texte – formellement approuvé par la Première ministre Margaret Thatcher – devait être solennellement signé au Costa Rica le 7 mai 1986, à la veille de l’investiture du président Arias, à laquelle une délégation ministérielle britannique prendrait part et où se rendrait de son côté le nouveau président du Guatemala. Accrédité dans les deux pays, j’avais été sollicité pour présider la rencontre et présenter les deux délégations l’une à l’autre à l’hôtel Herradura, haut lieu de la diplomatie de service du Costa Rica, détruit depuis lors. Là encore, ce fut une scène digne de García Márquez. Volubile, pour ne pas dire bavard, le président Cerezo voulait tenir secrète sa détermination de renouer avec Londres. Il s’en était tout de même ouvert aux membres du corps diplomatique, mais évitait d’en parler à ses ministres, de peur que les militaires et parlementaires opposés à un tel mouvement n’en viennent à paralyser son action. Il avait sous-estimé la porosité entre les ambassadeurs et les ministres, lesquels se renseignaient mutuellement: le secret de Cerezo était rapidement devenu celui de Polichinelle.

Sûr de son coup, le président Cerezo arriva dans le patio de l’hôtel en compagnie de son ministre des Affaires étrangères, Mario Quiñónez Amezquita. «Eh bien! Monsieur le Ministre, savez-vous ce que nous allons faire ici?» lui demanda le président. Parfaitement au fait des intentions du président mais n’en laissant rien paraître, le ministre répondit qu’on allait se livrer à un échange de vues sur la situation en Amérique centrale avec une délégation du Foreign Office. Le président estima qu’il devait le mettre au courant du véritable motif de la rencontre et rétorqua: «Oui, dit-il, c’est bien cela, mais de plus nous allons signer un communiqué qui annoncera la reprise des relations diplomatiques.» Sans se démonter, Quiñónez, avocat expérimenté, lié politiquement aux militaires, répliqua: «Dans ce cas, Monsieur le Président, je dois vous remettre ma démission.» C’était le scénario catastrophe. Le malheureux Cerezo ne pouvait pas s’imaginer rentrer dans son pays sans son ministre, qui lui apportait la caution de la droite et des militaires. A vrai dire, l’attitude de Quiñónez n’aurait pas dû me surprendre. J’avais été l’un de ses premiers visiteurs, peu après son entrée en fonction. Nous avions parlé de l’importance de la reprise des relations diplomatiques avec le Royaume-Uni. Il en était conscient, mais posait en préalable la normalisation de la situation avec le Belize, qui avait constitué la pomme de discorde entre Londres et Guatemala City. Cette séquence aurait eu pour vertu d’apaiser les militaires hostiles au rétablissement des relations avec le Royaume-Uni. Cependant, elle ne tenait pas compte de la pression de la Communauté européenne pour que les pays membres soient tous représentés au sein du corps diplomatique. Mais je pensais que le président, qui avait pleinement saisi cet aspect du problème, avait prévalu sur son ministre… Grave erreur! Cerezo comprit instantanément qu’il ne pouvait pas procéder comme prévu, sans pouvoir nous prévenir, puisque nous l’attendions déjà dans le salon où la rencontre devait avoir lieu. Il arriva donc avec quelque retard et entama un discours ampoulé en slalomant à travers des formules générales: «Oui, bien sûr, un jour nous reprendrons les relations, telle est bien notre volonté, mais en attendant ce moment nous devrons poursuivre nos contacts, continuer à échanger des vues et procéder graduellement jusqu’à la normalisation.» Il ne mentionna même pas le communiqué et continua ses fioritures. La partie britannique répondit qu’elle était prête quant à elle à passer à l’acte, sans pour autant lui faire de reproches, plus stupéfaite que fâchée. Au fond de la pièce, le champagne offert par la Suisse pour célébrer l’événement se réchauffait au même rythme que se refroidissaient nos ardeurs, à mesure qu’il devenait évident que nous n’allions pas le boire. Puis, dans l’invraisemblance totale qui nimbait cette scène, Cerezo se leva et prit congé, détachant aussitôt de sa suite le licenciado Montufar, qui vint enfin nous expliquer ce qu’il s’était passé, ou plutôt ce qu’il ne s’était pas passé. L’hostilité du ministre, qui laissait présager l’opposition de nombreux parlementaires et donc des complications politiques, avait empêché la signature du communiqué. Cerezo entendait désormais procéder par étapes. Dès le lendemain, on commencerait à discuter des relations consulaires. Le président avait perdu la face, tout en conservant une certaine contenance et, faute d’avoir bien préparé le terrain au sein de son gouvernement, il en était réduit à moduler sa politique in extremis. Ce fut évidemment une déception assez typique de la vie en Amérique centrale à cette époque. Le happy end tant attendu arriva après la fin de ma mission: les relations furent rétablies graduellement, cette fois sans la moindre bavure. La base militaire britannique a pu être fermée, les tensions et revendications qui subsistent entre les deux pays donnent lieu à des procédures judiciaires devant les instances internationales. Bien que le mandat de la Suisse ait pris fin depuis belle lurette, cette scène comporte encore un épilogue.

Nommé à Londres en 1994, j’ai cherché à revoir mon collaborateur britannique de l’époque où j’étais au Guatemala. S’il était en poste à l’étranger, ma demande n’aurait guère abouti, mais le contact serait repris au contraire facilement s’il se trouvait à Londres, son nom figurant certainement dans la liste du personnel du ministère. Cependant, ma requête se heurta à des silences gênés et on me pria de rappeler le secrétaire général du Foreign Office, ce qui était étrange. On m’annonça alors que mon ancien collègue allait me téléphoner lui-même pour fixer un rendez-vous. Ce qu’il ne tarda pas à faire, en laissant l’adresse de son domicile privé. Nos retrouvailles furent cordiales et il m’informa alors qu’il allait quitter le service diplomatique, raison pour laquelle il avait obtenu l’autorisation de me rencontrer et de me communiquer une information, dont il doutait que je l’apprécie. «Apprenez, me dit-il, que je ne suis pas du tout un diplomate, j’appartiens au MI6, et c’est à ce titre que j’ai officié à votre ambassade.» C’était un choc, je n’avais en effet pas eu le moindre soupçon d’avoir affaire à un espion, tant il avait adopté avec brio la manière, le langage et les raisonnements propres au service diplomatique. Je ne lui en tins pas rigueur, mais jamais je n’aurais imaginé être berné avec tant d’élégance et de talent. Cette expérience me servit de leçon et compléta la perception que j’avais de cette activité très particulière que constitue la représentation des intérêts étrangers par la Suisse!

Le Guatemala offrait une autre particularité: il n’y avait pas de délégation permanente du CICR sur son territoire. Or, dans tous les foyers de guerre civile en Amérique centrale, une délégation du CICR assurait la représentation du Comité. C’était notamment le cas au Nicaragua et surtout au Salvador. Le Comité de Genève ne disposait pas de toutes les facilités qui lui permettaient de mener des activités de protection ni d’intermédiaire entre les combattants dans le pays où était née la première rébellion armée de l’après-guerre. Cette situation était due à l’opposition déterminée du colonel Jorge Toriello, président de la Croix-Rouge guatémaltèque. La Croix-Rouge, c’était lui. Il en gardait jalousement le monopole pour son comité national, qui jouait un rôle important dans le système de santé du Guatemala. Il percevait une taxe sur les importations d’appareils électroménagers, ce qui lui permettait de financer un réseau de maternités dans tout le pays. De plus, c’était une figure historique. Il avait fait partie, pendant la Seconde Guerre mondiale, du triumvirat qui avait renversé le sinistre dictateur Jorge Ubico. Ses deux collègues Juan José Arévalo et Jacobo Arbenz se succédèrent à la présidence de la République, respectivement de 1945 à 1951 et de 1951 à 1954. Il vaut la peine de s’arrêter un instant sur ce dernier, qui était le fils d’un pharmacien suisse. Il fut élu sur un programme social favorable à la réforme agraire. Il chercha à armer des milices paysannes et acheta à cette fin des armes à la Tchécoslovaquie. Cette action audacieuse en pleine guerre froide entraîna sa perte, et il fut évincé du pouvoir par une intervention armée de latifundiaires aidés ouvertement par la CIA en 1954. On sait que Arbenz chercha à se réfugier dans sa lointaine patrie, mais le Conseil fédéral refusa d’accueillir ce descendant de Thurgoviens. Pour compléter le tableau et vérifier l’adage selon lequel en Amérique centrale les révolutions se passent souvent à travers les familles, il faut relever que le frère de Jorge Toriello, Guillermo Toriello, avait été le ministre des Affaires étrangères d’Arbenz. Il fut l’un des orateurs les plus percutants au sein du premier congrès des forces antiaméricaines réunies au Venezuela dans les années 1950 et il finit par s’établir à Cuba. J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec lui.

Mais revenons au colonel. Son pouvoir absolu sur la Croix-Rouge lui donnait une forte influence sur le gouvernement guatémaltèque. C’était aussi un soutien précieux pour le secrétaire général de la Ligue des sociétés de Croix-Rouge, devenue aujourd’hui la Fédération. Son titulaire, Umberto De La Mata, se posait en rival du CICR, estimant disposer d’un mandat démocratique qui faisait défaut au Comité. Ce mégalomane espagnol s’appuyait également sur les Croix-Rouge latino-américaines, auxquelles il distribuait généreusement des fournitures et accordait une coopération technique. Toriello était l’un de ses principaux soutiens. «Tant que je serai là, me dit-il, le Comité n’aura pas de délégation permanente dans mon pays.» De temps à autre, pourtant, un émissaire venait de Genève pour sonder le terrain et relancer la question.

L’arrivée au pouvoir de Vinicio Cerezo ouvrait la possibilité bienvenue de résoudre enfin ce problème. Une autorité civile, pensait-on, n’aurait pas les mêmes inhibitions que les généraux qui bloquaient l’établissement du Comité dans leur pays. Dès le début de son mandat, le président Cerezo fut sollicité à cette fin par le délégué régional. Il n’était pas dans l’habitude de Cerezo de dire non ouvertement, d’autant moins qu’il n’avait pas de raison objective de le faire. Il se montra plutôt encourageant mais réserva toutefois la position du colonel Toriello, qu’il se devait de consulter. Il se faisait fort de le convaincre. Ce que nous ignorions à ce moment – et on retombe là dans la littérature de l’hémisphère – était la dette personnelle que le président de la République avait envers le colonel. Jeune militant, Cerezo avait été pris à partie en pleine rue par un groupe d’extrême droite, qui lui réservait un mauvais sort. Il parvint à se réfugier sous une voiture quand vint à passer un notable distingué, qui n’était autre que notre colonel Toriello. Il prit la défense du jeune homme en forçant les assaillants à se disperser. Vinicio Cerezo devint ainsi son obligé. Et voilà pourquoi le CICR n’est pas parvenu à ouvrir sa délégation dans l’immédiat! L’affaire ne fut réglée qu’après mon départ de Guatemala City.

François Nordmann

par François Nordmann

François Nordmann (1942) est un diplomate suisse qui a représenté la Suisse aux Nations unies, en Amérique centrale, à l’UNESCO, à Londres, puis comme ambassadeur en France et à Monaco. Il a défendu toute sa vie le multilatéralisme. Docteur honoris causa de l’Université de Fribourg, il a également présidé le Festival international de films de Fribourg.

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