En posant le pied sur le sol britannique, je ressentis un léger pincement au cœur. J’avais effectué mon stage à Londres, rempli de respect et d’effroi pour l’ambassadeur de l’époque, Albert Weitnauer, une figure de la diplomatie suisse. 21 ans plus tard, je me retrouvai dans son bureau, dans sa résidence, là où j’avais débuté en tant que stagiaire et 3e secrétaire d’ambassade, dans cette maison qui, en 1972, venait d’être inaugurée. Fort de cette expérience, je connaissais certains des codes en vigueur dans le pays. La vie publique était déjà marquée par les rapports entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne, et c’était d’ailleurs le dossier principal que je devais traiter. Les négociations bilatérales pour l’accord sectoriel entre la Suisse et l’Union européenne battaient leur plein. Le monde politique britannique avait beaucoup changé, bien que certains des personnages qui exerçaient des parcelles de pouvoir lors de mon stage fussent toujours en place. Il en va ainsi de lord Ezra, qui était président de l’Autorité du charbon, un commensal fréquent de Weitnauer, et que j’éprouvai du plaisir à revoir.
Nul autre pays n’applique avec autant de finesse et de rigueur le protocole diplomatique que le Royaume-Uni, si bien que je me sentais à l’aise dans toutes les manifestations publiques auxquelles j’ai pris part. C’est ainsi que trois jours après mon arrivée, ayant présenté copie de mes Lettres de créance au ministre des Affaires étrangères, Douglas Hurd, je pus commencer à travailler sans aucune restriction. Hurd, un ancien diplomate siégeant dans un imposant bureau, m’avait impressionné par la politique étrangère bien profilée qu’il menait avec compétence. Plus tard, il espéra pouvoir succéder à Margaret Thatcher, mais s’était retiré dignement de la compétition pour le poste de Premier ministre. Notre conversation fut brève, sans chaleur particulière et sans intérêt.
L’une de mes premières activités fut d’assister au 125e anniversaire de la création de la Croix-Rouge britannique. L’ambassade de Suisse était associée à cet événement, qui donna lieu à une réception à laquelle la reine elle-même assista. Ce fut l’occasion pour moi de la rencontrer avant la présentation formelle de mes Lettres de créance. Je m’efforçai de transmettre le message de Berne, qui était de rechercher l’appui des autorités britanniques dans notre négociation avec l’Union européenne. Je me rendis compte toutefois très rapidement que ce sujet n’offrait qu’un intérêt limité pour mes interlocuteurs et interlocutrices au Foreign Office ou au Board of Trade. Seul le problème de l’accord aérien suscitait un écho positif de leur part, la levée de toute restriction de l’exploitation commerciale de l’espace aérien – le fameux Open Sky – étant l’un des chevaux de bataille du gouvernement conservateur.
Comme je l’ai déjà mentionné, la remise des Lettres de créance par les cheffes et chefs de missions diplomatiques nouvellement accrédités revêt le caractère d’une mini visite d’Etat, et ce dans tous les pays. A Londres, ce fait courant de la vie diplomatique n’allait pas sans un décorum particulier. C’était le 16 février 1995. Le maréchal de la cour, chef du protocole, ancien militaire, lord Weatherhall était venu en personne à la résidence pour procéder à une répétition générale. Je parcourus en carrosse la distance qui séparait la résidence de Suisse du Palais de Buckingham en traversant Hyde Park. A notre arrivée, un détachement militaire rendait les honneurs sans que nous ne nous arrêtions. La calèche que j’occupais seul était tirée par deux chevaux, à la différence de celles destinées aux membres des pays du Commonwealth, qui en comptaient trois… D’après une tradition aujourd’hui disparue, mon épouse devait assister à une audience privée, immédiatement après la cérémonie officielle. En conséquence, elle ne pouvait pas m’accompagner dans le carrosse et suivait dans mon véhicule personnel. Au fil des ans, cette bizarrerie disparut. Il est dorénavant possible de se rendre en couple à Buckingham Palace. J’ai appris à mes dépens qu’il fallait toujours dire Buckingham Palace. En effet, l’un de mes interlocuteurs, à qui je parlais de Buckingham tout court me reprit: «Mais qu’est-ce que ce village de la campagne anglaise vient faire là-dedans?» Il avait fait mine de ne pas comprendre ce que je voulais dire parce que j’avais omis le mot «Palace». C’est le maréchal de la cour qui m’accompagna comme prévu à travers des salons immenses et déserts. Tout d’un coup, un signal sonore retentit, indiquant que nous devions incliner la tête en marque de respect. Nous reprîmes notre marche puis, peu après, un deuxième signal de même nature emplit la pièce, provoquant le même réflexe. Après avoir cheminé pendant ce qui semblait être une éternité dans le labyrinthe de corridors successifs, j’aperçus enfin la reine, debout sur un tapis dont le dessin central, un cercle bleu, évoquait le logo du métro de Londres. Je me plaçai en face d’elle alors que le maréchal fit les présentations. Le document que je lui remis, signé par Otto Stich, président de la Confédération en 1994, fut immédiatement transmis au secrétaire d’Etat adjoint, revêtu d’un uniforme avec un chapeau à plumes sous le bras. Puis, nous eûmes, toujours debout, un bref entretien sur les étapes de ma carrière avant qu’une nouvelle fois la sonnerie ne retentisse et qu’entrent un à un les douze membres de l’ambassade en habit de cérémonie, qui faisaient partie de la délégation que j’étais autorisé à présenter à la souveraine. Ils s’inclinèrent, lui serrèrent la main, se retournèrent et s’en allèrent, à l’exception d’un des collègues, qui fit une remarque sur le bien-fondé de la politique européenne du Royaume-Uni. La reine tourna la tête et désigna le diplomate placé à un mètre d’elle: «C’est sans doute à lui que s’adresse ce propos», déclara-t-elle. Puis, nous nous retirâmes dans un salon adjacent. L’arrivée de mon épouse marqua la fin de l’audience formelle. La reine m’apparut comme une personne élégante et à l’aise malgré le rituel d’une cérémonie à laquelle elle s’astreignait au moins 50 fois par année. Vive, bienveillante, très présente, elle prenait son rôle très au sérieux. Lors de l’entretien, elle posait de vraies questions et manifestait un intérêt véritable pour les propos de ses interlocuteurs et interlocutrices. Nous étions assis dans le salon des audiences, où je pouvais voir les lunettes et le dossier de la reine, posés sur le secrétaire. J’évoquai son voyage en Suisse en 1980, puis nous parlâmes tunnels, puisque c’était une expérience commune à nos deux pays: le tunnel sous la Manche, qui était au lendemain de son inauguration, et le tunnel sous le Gothard, qu’on commençait à creuser. Elle injecta une note comique dans cet échange en rappelant que l’on avait perdu un tunnelier sous la Manche. Elle me demanda si je faisais encore du ski, rappelant que ses enfants aimaient beaucoup se rendre en Suisse à cette fin. Je lui répondis par la négative et lui expliquai que j’y avais renoncé depuis qu’il fallait chausser des bottes lunaires et que les skis avaient beaucoup rétréci. Au bout de quinze minutes, l’audience fut terminée. En sortant, je devais me retourner pour m’incliner une dernière fois, avant que le carrosse ne nous ramène cette fois réunis à l’ambassade où quelques convives – dont le maréchal de la cour et l’ambassadeur de Suède, venu en voisin – célébrèrent l’occasion autour d’une coupe de champagne.
Il était strictement prohibé de photographier l’audience elle-même, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, mais toutes les autres étapes de ma visite furent dûment enregistrées par un photographe professionnel, qui proposait ses services aux ambassades.