Les mémoires de diplomates sont un genre très particulier. Faut-il, pour en écrire, avoir eu l’occasion de rencontrer Chou En-lai, le légendaire ministre des Affaires étrangères de la République populaire de Chine à ses débuts ou avoir été l’interlocuteur de Henry Kissinger, le célèbre homme d’Etat américain? Est-il nécessaire d’avoir veillé au bien-être et à la libération des otages retenus à Téhéran ou d’avoir déclaré la guerre à Hitler, tel André François-Poncet, ambassadeur de France à Berlin? Ou bien le travail de modeste tâcheron des relations internationales dans des périodes sans guerre, sans famine, offre-t-il aussi un quelconque intérêt pour le lectorat?
Mes missions au service du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) relèvent plutôt de la dernière catégorie. Je n’ai pas été le confident d’un dictateur vieillissant ni l’acteur d’une décision fondamentale et à peine le témoin de bouleversements historiques dans lesquels je n’ai joué aucun rôle déterminant. Cependant, j’ai traversé les vingt dernières années du XXe siècle en observant ce qu’il se passait autour de moi et en analysant les événements quotidiens selon la grille de lecture propre aux valeurs que défend la Suisse. J’ai donc pris le parti de les relater tels que je les ai vécus, en les situant dans leur contexte politique, social, humain. Je me suis efforcé de raconter des anecdotes et des faits saillants qui ont émaillé mes séjours et qui illustrent, me semble-t-il, quelques-unes des multiples facettes de ma profession. Car je crois qu’être diplomate, c’est pratiquer un métier, au sens libéral de ce terme: c’est un artisanat qui vous offre la possibilité de façonner les projets sur lesquels vous travaillez, de créer ou de modifier une matière vivante. Les relations internationales sont parfois perçues comme un monde ésotérique, abstrait, opaque: elles sont en réalité la trame des rapports entre Etats et autres multiples acteurs d’une scène mondiale mouvante. Les Etats sont comme les albatros de Baudelaire: ils ont besoin d’interprètes et de codes pour communiquer entre eux, faute d’en être réduits à une certaine maladresse. L’ancien ambassadeur de France en Suisse, Michel Duclos, admet que les diplomates n’ont pas le monopole de la compétence sur les affaires internationales. Journalistes, agentes et agents de renseignement, universitaires, hommes d’affaires et bien d’autres labourent le même champ qu’eux. Des plus hauts diplomates, cependant, on attend quelque chose de plus que des autres spécialistes. Comme le dit Michel Duclos dans La France dans le bouleversement du monde, l’apport spécifique de ces professionnels est pour l’essentiel un «coup d’œil d’homme d’Etat», soit une capacité à analyser les situations les plus complexes dans un environnement différent des conditions habituelles de l’espace national. S’y ajoutent l’aptitude à en extraire les quelques éléments nécessaires à l’action de l’Etat, en plus de l’imagination stratégique pour proposer des politiques et, enfin de surcroît, l’art de la négociation et de l’influence.
Naguère, il était d’usage qu’un jeune ambassadeur fût envoyé en premier lieu dans un pays en développement. Plus tard, il aborderait ses missions par cercles concentriques: il rentrerait en Europe, occupant des postes de plus en plus importants ou situés dans des pays toujours plus proches de la Suisse, soit géographiquement, soit par affinités politiques ou sociales. C’est donc en Amérique centrale que je fus dépêché en premier, en qualité d’ambassadeur au Guatemala, également accrédité auprès des autres pays hispanophones de l’isthme.
Mais quel peut bien être le rôle d’un diplomate dans un pays lointain dont on n’entend jamais parler? Comment occupe-t-il ses journées et ses nuits? Quel est l’intérêt de la Suisse à conserver de tels relais? Dans cet ouvrage, j’essaie, en plus de fournir quelques éclairages sur le métier de diplomate, d’esquisser une réponse personnelle à ces questions. En effet, même si les nouvelles du pays de résidence ne font que rarement la une des journaux, rien n’empêche les diplomates représentant le Conseil fédéral de prendre des initiatives, de réaliser des projets de leur cru et d’informer les autorités suisses en reliant les développements observés dans les pays d’accréditation à la grande stratégie mondiale.
Après l’Amérique centrale, je me retrouvai à l’Unesco, territoire de rencontres entre un tiers-monde dominant, des Occidentaux de bonne volonté et des Soviétiques proposant une improbable ouverture. J’ai privilégié le récit de ma première année à la rue Miollis, adresse du bâtiment où siègent la plupart des délégations permanentes à l’Unesco. Au cours de cette année, j’ai pu constater un grand changement au sein de l’organisation, aujourd’hui oublié, sans lequel cette dernière n’aurait peut-être pas survécu sous sa forme actuelle. L’intérêt du poste s’est émoussé au fil des années. J’avais porté mon regard sur d’autres ambassades, notamment celle de Moscou, qu’on m’avait fait miroiter, mais je suis finalement resté à Paris dans l’attente de ce qui s’appelle un career move, un saut qualitatif. L’un de mes visiteurs, l’ancien conseiller fédéral Kurt Furgler, avait utilisé cette expression en m’interrogeant sur mes projets professionnels.
Je suis rentré à Berne peu après, à fin janvier 1992. Le conseiller fédéral René Felber, qui avait hésité à me confier la responsabilité d’une division politique, m’appela à la direction des organisations internationales (OI). Le département avait beaucoup changé depuis mon départ, douze ans plus tôt, et il allait encore beaucoup changer dès 1993, avec l’arrivée d’un nouveau chef, Flavio Cotti. Ce dernier succédait à René Felber, démissionnaire pour raison de santé. Il fallut alors s’adapter à un nouveau style de direction, à un chef très intelligent mais qui manquait d’assurance, camouflant ses incertitudes sous un masque autoritaire, en particulier vis-à-vis de ses collaborateurs et collaboratrices. Il était entouré d’une équipe de conseillers personnels et avait l’ambition de modifier la composition du personnel dirigeant du Département selon des critères politiques. Il estimait que le Parti démocrate-chrétien, dont il était issu, était défavorisé dans la distribution des postes à haute responsabilité. Tenté de placer des personnes de confiance dans ces fonctions, il comprit heureusement qu’il devait composer avec Jakob Kellenberger, le secrétaire d’Etat que René Felber avait nommé quelques mois auparavant. Il en fit son alter ego. La direction des OI fit les frais de la réorganisation que Cotti avait engagée, elle disparut en effet de l’organigramme dans un mouvement de centralisation qui renforçait la position du secrétaire d’Etat Kellenberger. De ce fait, je perdais ma place à Berne. Ce dernier avait obtenu du conseiller fédéral Cotti que ses collègues évincés soient nommés à un poste équivalent à celui qu’ils devaient quitter. Cotti m’a laissé le choix entre trois ambassades, celle de Londres, de Moscou ou la Mission à Genève. Je choisis la première option, ravi de retourner sur les lieux de mon stage diplomatique.
Londres fut évidemment plus qu’une compensation, il s’agit en réalité du poste que j’ai le plus apprécié, car les diplomates y étaient particulièrement mis en valeur. Londres brillait par l’intensité de sa vie politique, aussi bien sur le plan national que sur le plan international. L’arrivée au pouvoir de Tony Blair, le 1er mai 1997, représentait non seulement un tournant dans la politique britannique, mais aussi sur la scène européenne et dans la politique internationale, le plus important et le plus intéressant qu’il m’ait été donné d’observer. Les intérêts de la Suisse étaient liés aux aléas de notre politique européenne qui, à l’époque, tendait vers l’adhésion. Le Conseil fédéral n’était pas seul à s’être fixé cet objectif, que les partis socialiste, radical et démocrate-chrétien soutenaient expressément. Le Royaume-Uni fut également le théâtre des premiers débats sur les fonds juifs en déshérence dès l’été 1996. J’en donne le détail, car j’avais toutes les raisons d’attacher de l’importance à ce dossier. L’action diplomatique que j’ai dû mener permit d’éviter que cette question n’obère les relations entre les deux pays. Selon les confidences que m’a faites ultérieurement un proche collaborateur du Premier ministre, Downing Street – qui suivait de près les développements de cette affaire délicate – avait apprécié le comportement de l’ambassade. Mon successeur, Bruno Spinner, trop tôt disparu, a constaté à son arrivée au début de l’an 2000 qu’il ne restait aucune séquelle des tensions à ce sujet.
Renouant avec le domaine multilatéral, c’est à Genève que je me suis retrouvé au cap du millénaire. Prendre la tête de la Mission permanente de la Suisse auprès des Nations Unies et des autres organisations internationales n’était pas ce que j’avais envisagé de prime abord: c’était une façon de payer ses galons. Je souhaitais que le séjour fût court: ce fut le cas. J’avais déjà beaucoup donné à la Genève internationale et je me suis tout de suite senti à l’aise dans ces nouvelles fonctions. Enfin, la dernière étape de ce voyage fut Paris, où j’eus la chance de suivre le quinquennat de Jacques Chirac, son deuxième mandat au pouvoir. Il ne se passa pas grand-chose durant cette période, si ce n’est l’échec du référendum sur la Constitution européenne, la montée en puissance de Nicolas Sarkozy et l’esquisse de quelques réformes sociales. Pendant mon ambassade, la diplomatie française resplendissait de tous ses feux et je fus un témoin critique de la politique adoptée pendant la guerre d’Irak de 2003. En montant au créneau avec tant de véhémence, la France avait certes évalué correctement le fait que l’Irak ne détenait plus d’armes nucléaires, mais elle a surjoué son opposition aux Etats-Unis. Aussi bien de Gaulle que Mitterrand avaient su, en leur temps, se distancer de l’allié américain sans pour autant se couper de Washington. En annonçant publiquement que la France n’hésiterait pas à recourir au veto contre ses alliés américain et britannique au Conseil de sécurité afin de contrecarrer leur projet d’intervention militaire en Irak, le président Chirac avait provoqué une rupture. Au Moyen-Orient, en Afrique et ailleurs, ce geste lui a valu considération et estime, bien qu’il ait divisé les Européens. Mais il a mis des mois à réparer ce que les Etats-Unis ont pris comme un affront, sans pour autant empêcher la poursuite de la guerre. Le gouvernement Blair a failli être renversé dans la foulée. Le succès du fameux discours de Dominique de Villepin: «Et c’est un vieux pays, la France, un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu les guerres, l’occupation, la barbarie […]» doit s’apprécier aussi dans ce contexte. Enfin, ma dernière mission fut l’accréditation auprès du Prince souverain de Monaco en 2006, pendant les derniers mois de mon activité et au début de son règne.
Il m’arrive dans ce récit de passer de la première personne du singulier à la première personne du pluriel: c’est l’effet de la présence à mes côtés de mon épouse Miriam, qui a non seulement pris sa part du fardeau, mais aussi des plaisirs qu’entraîne la fonction diplomatique à l’étranger. Hôtesse incomparable, animée d’un sens social et d’une empathie naturelle, intégrée aussi bien dans les vies de ses ambassades successives que dans les activités réservées aux partenaires de diplomates dans la plupart des capitales, elle a éclairé de sa présence les étapes du parcours que je décris dans cet ouvrage. Je lui exprime toute ma reconnaissance pour cette activité si réussie et pour m’avoir soutenu et supporté tout au long de ces années. J’estime qu’entre mes missions régulières et les missions spéciales dans neuf pays et deux organisations internationales, j’ai dû présenter au moins quinze fois des Lettres de créance. Le lectorat trouvera donc dans les lignes qui suivent le compte-rendu d’une époque qui préfigure les bouleversements qui surviendront vingt ans plus tard. Ce n’est que le reflet de ce que peut être une bonne vie diplomatique.
Le récit ne suit pas une règle linéaire. Il est organisé en boucle: il décrit d’emblée les cinq postes exercés successivement à titre de chef de mission depuis 1984, avant de revenir sur les débuts, à Berne puis à New York entre 1971 et 1984. Les premières charges qui me seront confiées feront donc l’objet des derniers chapitres de l’ouvrage. Celui-ci commence ainsi en 1984, lorsque j’ai pris mon premier poste d’ambassadeur en Amérique centrale. Il se poursuit avec le chapitre intitulé «L’Etat sauvage» qui rend compte de mon activité à la tête de la Délégation permanente de la Suisse auprès de l’Unesco, de 1987 à 1992. Puis, c’est le rappel à Berne en qualité de directeur de la direction des organisations internationales, de 1992 à 1994. De 1994 à 1999, je serai accrédité en tant qu’ambassadeur de Suisse au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord. De retour au pays, je deviendrai ambassadeur, chef de la Mission permanente de la Suisse aux Nations Unies et des autres organisations internationales à Genève, de 2000 à 2002. Mon dernier poste sera celui d’ambassadeur en France, dès 2002, également accrédité en Principauté de Monaco dès 2006. Je quitterai la fonction publique le 31 mai 2007. Dans les derniers chapitres, je reviens sur les débuts de mon parcours, mes premières années à Berne de 1971 à 1980, puis à New York de 1980 à 1984. Il est normal que le making of suive l’exposé principal… Le lectorat y verra peut-être la réponse à la question parfois posée: comment devient-on ambassadeur?
Pour raconter ces années bernoises, j’ai essayé de réunir ces histoires anciennes, des anecdotes sans importance au premier abord, mais qui éclairent ce qui se passait dans l’antichambre du pouvoir et documentent une période intéressante de la vie politique suisse, même si je ne prétends pas en fournir une image complète, analytique ou scientifique. La touche personnelle, les relations, les jugements sur les acteurs et sur leurs actions ont façonné mes souvenirs de cette époque. La plus grande partie de mon activité allait dorénavant s’accomplir à l’étranger, mais j’avais une connaissance des circuits, des ombres et des lumières de la Ville fédérale qui allait me guider et me permettre de naviguer au plus près de la côte dans tous les postes qui m’ont été confiés.
Vers l’Amérique centrale je volais avec des sentiments mélangés. On me pardonnera cette citation tronquée du général de Gaulle; elle décrit mon état d’esprit en ce 6 février 1984 à bord de l’avion de la Pan Am qui nous emmenait, Miriam et moi, vers le Guatemala, notre nouveau poste. Nous avions quitté New York la veille, après quatre années passées à la Mission d’observation de la Suisse auprès des Nations Unies. Fort des expériences accumulées, je m’apprêtais à diriger une ambassade à accréditations multiples. J’allais en effet opérer dans six pays: au Guatemala, pays de résidence, mais également au Salvador, au Honduras, au Costa Rica, au Nicaragua et au Panama. La satisfaction, voire la fierté, d’être à 41 ans le plus jeune chef de mission – moins de 13 ans après mon entrée au département – le disputait à une certaine inquiétude, inspirée par le climat de violence généralisée qui régnait en Amérique centrale. Les violations graves et systématiques des droits humains au Guatemala et au Salvador et de plus en plus au Nicaragua, la présence d’une guérilla active dans ces trois pays, l’absence de toute vie démocratique sauf au Costa Rica, la brutalité des juntes militaires au pouvoir, la violence née de la pauvreté et de la ségrégation formaient ainsi l’image que j’avais cultivée de ces pays avant d’arriver sur place. Les récits d’une Rigoberta Menchú, militante guatémaltèque luttant pour les droits humains, qui recevra le Prix Nobel de la paix en 1992, n’étaient pas étrangers à cette perception.
J’avais également conscience que pour Berne, cette région pauvre et éloignée n’offrait qu’un intérêt secondaire, justifié tout au plus par la présence dans ces terres de colonies suisses émigrées. Venant de New York, je savais aussi que cette région représentait pour les Etats-Unis sinon une menace, du moins un pôle d’instabilité à leur frontière sur le plan géostratégique. L’Amérique centrale était placée sous le feu des projecteurs de l’administration Reagan, qui y voyait même un théâtre de la guerre froide. «San Salvador, avait déclaré le président, est plus proche de Houston que Houston ne l’est de Washington.» Il commentait ainsi le rapport que venait de lui remettre une commission d’experts, présidée par l’ancien secrétaire d’Etat Henry Kissinger, sur la situation dans cette région.
Ainsi, cette arrière-cour des Etats-Unis était loin d’être un bassin stagnant: l’Amérique centrale entrait de plain-pied au cœur de la rivalité Est-Ouest et devenait un enjeu pour la paix et la sécurité internationales. L’appui modéré que l’Union soviétique et ses alliés – notamment Cuba – apportaient aux guérillas du Nicaragua et du Salvador provoquait une forte réaction à Washington, ce qui allait donner une dimension plus internationale aux événements dont cette région était alors le théâtre. Bien que l’Amérique latine occupe aujourd’hui une place plus modeste dans la liste des priorités du DFAE, elle était à l’époque un point de concentration de la coopération au développement, qui était fière de ses projets, par exemple au Pérou ou en Amérique centrale, parmi les populations les plus pauvres de l’hémisphère. De la sorte, les trois années que j’ai passées au Guatemala, entre 1984 et 1987, apparaissent comme une période de transition entre la violence et la pacification, la fin des dictatures militaires et l’avènement d’un pouvoir civil élu, animé d’un désir variable de démocratisation. Ce sont les événements du Nicaragua qui attiraient principalement l’intérêt de l’opinion publique pour la région: la révolution était soutenue par de larges milieux en Suisse, sensibles à ses objectifs et son récit héroïque et romantique, jusqu’à ce qu’elle ne retombe dans la dictature par l’ambition de l’un de ses anciens comandantes. Elle avait aussi ses détracteurs, comme on le verra plus loin.