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L’ombre de Verdun (2/2)

Des tombes non identifiées de civils et de soldats ukrainiens marquées d'une croix dans un cimetière de la ville d'Izium, jeudi 15 septembre 2022.  © Keystone / AP Photo / Evgeniy Maloletka

En route vers l’Est, je découvre Melitopol, une ville suspendue dans le temps où se mélangent nostalgie soviétique et propagande pro-russe. La centrale nucléaire de Zaporijjia est proche, objet d'une dangereuse lutte d'artillerie entre Russes et Ukrainiens. Sur le front, je rejoins les cosaques du bataillon Tavrida, combattants endurcis à l’idéologie ambiguë.

 9 minutes de lecture

La voiture file vers l’Est au milieu de la plaine. En pénétrant dans l’oblast de Zaporijjia, nous avons changé de guides. La nouvelle, une jeune femme, est plutôt sympathique. Ses gardes du corps, en revanche, semblent sortis d’une BD de Tardi. Pourvu d’un nez de boxeur et affublé d’une casquette rouge et blanche de poulbot, celui qui est monté dans notre véhicule n’est pas un professionnel de la sécurité. On le découvre lorsqu’il abandonne sa kalachnikov sur le siège, portière ouverte, pour aller chercher un café dans une station-service...

Nous arrivons à Melitopol en fin d’après-midi. Cette ville ressemble à un coin oublié d’Union soviétique, une Transnistrie bis au milieu des champs de blé avec, au coin des rues, des filles au physique d’affiches de propagande, et des types en blousons noirs portant des sacoches en bandoulière. Les statues reliques y chantent encore la gloire de l’ancien régime, ce moment où la Russie a cru qu’elle allait changer le monde. La nouvelle propagande vantant la russification accélérée occupe l’ensemble des panneaux d’affichage tandis que, à Kherson, on trouvait encore des publicités du monde d’avant. Les jeunes que nous rencontrons le soir au bar d’une station balnéaire des rives de la mer d’Azov ont conservé cette mentalité. Ils nous ont d’abord pris pour des espions du SBU, le KGB ukrainien, avant de témoigner de leur amour pour la mère Russie. Ils disent apprécier la France aussi, malgré les divisions du monde d’aujourd’hui. Le charme universel de Paris se perpétue jusqu’ici. Se rappeler au passage que, à l’endroit où nous sommes, jusqu’au 24 février, c’était l’Ukraine... Ces jeunes pensaient-ils la même chose avant? Ils me semblent très russes dans leur façon de penser. Devant nous, ils ne cachent pas une certaine frustration de vivre hors du temps. Ils ont les portables mais pas la liberté de mouvement dont disposent les jeunes européens, et ça les rend malheureux. C’est ce que Vladimir Poutine n’a pas compris avec sa guerre. Ces jeunes sont partagés entre le souvenir glorieux de leurs pères auxquels les ramène l’opération spéciale, et l’envie furieuse d’envoyer tout balader parce qu’ils ont le sentiment de vivre dans une forme d’enfermement. Comme leurs pairs occidentaux, ils écoutent du rap, de la pop et du heavy metal, avec un petit faible pour le groupe allemand Rammstein. C’est assez étrange d’entendre des jeunes Russes reprendre en chœur Deutschland, l’un des tubes de Rammstein, au milieu de l’Ukraine, même si la chanson est une dénonciation de certains relents nazis en l’Allemagne.

Le lendemain, aux aurores, nous partons pour la centrale nucléaire de Zaporijjia. Une semaine plus tôt, une équipe de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) y évaluait le danger des bombardements intempestifs qu’elle a subis. D’abord, nous souhaitons rencontrer Alexander Volga, l’administrateur d’Enerhodar, la ville sur laquelle est implantée la centrale. Avec les officiels russes, il y a toujours une forme de catéchisme à écouter en préambule. Ça ne loupe pas. Le discours est soporifique, jusqu’à ce que l’homme aborde le sujet de Tchernobyl. Il raconte que son père a fait partie de ceux qui ont réalisé dans l’urgence le sarcophage autour de la centrale. Et comme tous les «nettoyeurs» qui ont passé trop de temps autour du réacteur, il est mort dans d’atroces souffrances. Un voile de chagrin traverse ses yeux. Vingt-six ans après, deux armées jouent avec le feu autour d’une centrale nucléaire et c’est lui, le fils d’une victime de Tchernobyl, à qui on a confié l’administration de la ville où ça se passe... Quelques heures plus tard, nous avons rendez-vous – devant la centrale, cette fois – avec Oleg Petrovic, un ingénieur qui y travaille.
– Dès l’arrivée des Russes, nous avons pris la décision de ralentir l’activité, nous dit-il. Ensuite, il y a eu les premiers bombardements, sur le réseau d’évacuation de l’électricité. Les réacteurs sont faits pour résister à un crash d’avion, mais entraver l’évacuation de l’électricité peut s’avérer très problématique. Ce qui se passe ici est inadmissible. Un obus est tombé à 50 mètres d’un réacteur.

Oleg Petrovic est à l’origine d’une pétition pour exiger que tous les systèmes d’artillerie soient évacués dans un rayon de cinquante kilomètres autour de la centrale, et par les deux côtés. Il tient à préciser que, parmi les ingénieurs et l’ensemble du personnel, Ukrainiens et Russes ont travaillé main dans main. Le conflit n’a pas provoqué de discorde entre eux. En ville, les habitants ont peur. Beaucoup refusent de nous parler. Un jeune nous explique pourtant qu’il ne peut pas partir car il doit s’occuper de ses grands-parents. Souvent, les gens aimeraient partir mais ils n’ont nulle part où aller. Je constate que des obus ont atterri au milieu des cités, brûlant des véhicules ainsi qu’un appartement où, me dit-on, une jeune femme a été tuée. Aucun doute, à cet endroit, les projectiles venaient de la partie ukrainienne, car le Dniepr est tout proche et les Ukrainiens sont sur l’autre rive. Cette preuve de la présence d’obus tirés par les Ukrainiens est plus convaincante que les shrapnells et autres morceaux de drones abattus que les autorités nous ont mis sous les yeux tout à l’heure, sans que nous puissions en déterminer la provenance. Si les Ukrainiens ont bien bombardé, les Russes, on l’imagine, n’ont pas dû se priver de riposter; et ils maintiennent une présence militaire autour de la centrale. Ce sont des militaires russes, nous l’avons vu, qui en gardent l’entrée. On aurait pu imaginer que, s’ils voulaient mettre le site en zone neutre et ainsi faire retomber la tension autour de la centrale, ils auraient placé un service de sécurité privé pour l’administrer. En partant, nous croisons un BMP (véhicule de combat d'infanterie, ndlr) qui patrouille à cent mètres de la centrale. En revanche, nous n’aurons vu aucun char ni pièce d’artillerie.

Régis Le Sommier

par Régis Le Sommier

Régis Le Sommier, né le 28 octobre 1968 à Toulon (Var), est un journaliste français. Ancien directeur adjoint de Paris Match, il dirige depuis fin 2022 Omerta.

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