Nous sommes à un point de bascule. Bruno Giussani, qui a passé vingt ans à diriger les conférences TED en Europe, et trente à observer le modèle américain, pose le diagnostic sans ambage : nous traversons une transition entre un monde où l'information est générée par des humains et un monde où elle sera créée par des machines. Ce n'est pas une métaphore, mais une révolution copernicienne qui remodèle tous les fondements de notre vie de citoyen. Autant dire que nous n’y sommes pas vraiment préparés.
Son Manuel de résistance à l'emprise technologique (Equateurs) part d'un constat précis : que ce soient les réseaux sociaux, les chatbots, l’IA agentique et bientôt les neurotechnologies, toute cette famille de technologies est essentiellement cognitive. Elles traitent, distribuent et génèrent de l'information, en s’adressant donc directement au cerveau. Elles ne se contentent pas d'organiser le réel, elles le filtrent, modulent l'attention, façonnent les perceptions. Giussani nomme le risque « dette cognitive » : à force de déléguer aux machines la rédaction d'un e-mail, une traduction, une décision, et plus largement son propre accès au réel, on devient de moins en moins capable de penser sans elles. Une dette aux conséquences à long terme, avec une diminution mesurable des capacités intellectuelles…
La dimension la plus dérangeante touche à ce que le neuroéthicien James Giordano appelle la guerre cognitive. Après les domaines terrestre, maritime, aérien, spatial et cybernétique, c'est désormais le cerveau humain qui constitue le sixième champ de bataille du XXIe siècle. Car il y a toujours quelqu'un derrière le chatbot et l’argorithme. L'innocence numérique est une posture intenable, d'autant que 74 % des entreprises cotées européennes s'appuient sur des technologies américaines dont le plan d'action officiel s'intitule, sans ambages, « Gagner la course ».
Face à cela, Giussani ne prêche ni déconnexion romantique ni soumission résignée. Vigilance accrue, choix éclairés, éducation renforcée : il s’agit de comprendre non seulement comment utiliser ces outils, mais pourquoi ils ont été faits, qui les contrôle et quel impact ils produisent. Et, à l'échelle du continent, développer des alternatives : ce qu'il appelle la désaméricanisation, ou décolonisation cognitive, dont le projet Eurostack est une esquisse concrète.
Reste l'Europe, et avec elle la Suisse. Comme le rappelle Yann Le Cun sur son compte X, l’IA moderne a été d’abord pensée à Paris, Londres et Montréal, avant que les besoins financiers pharaoniques de ces sociétés ne les conduisent dans la Silicon Valley. Les pays du vieux continent peuvent-ils continuer à confier leur souveraineté mentale et stratégique aux mêmes outils qui organisent leur dépendance ? Se désaméricaniser ne signifie pas haïr l'Amérique. Cela signifie cesser de prendre pour neutre une architecture qui ne l'est pas. Le Vatican l'a dit en citant Bernanos dans son document Antiqua et nova (janvier 2025) : le danger n'est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre croissant d'hommes habitués à ne rien vouloir de plus que ce qu'elles donnent. Voulons-nous encore davantage ?