Riche de mes premières expériences de chef de mission, je suis donc arrivé à Paris en avril 1987 pour prendre mon poste à l’Unesco. Je passais de la jungle, qui recouvrait littéralement une partie du territoire guatémaltèque – le Petén –, à L’Etat sauvage, pour reprendre le titre qui a valu le Prix Goncourt à Georges Conchon. J’étais le premier diplomate à occuper la fonction de délégué permanent de la Suisse. Charles Hummel, mon prédécesseur issu du monde de l’éducation, était resté de nombreuses années à Paris. Cependant, l’Unesco était devenue une organisation de plus en plus politisée. Le directeur général de l’époque, Amadou-Mahtar M’Bow, ancien ministre de l’Education du Sénégal, avait adopté une politique tiers-mondiste offensive avec l’appui des Soviétiques et d’une majorité des pays en voie de développement. Il prenait de ce fait le contrepied des valeurs libérales qui étaient le fondement même de l’organisation. C’est notamment dans le secteur de la liberté de la presse qu’il est intervenu le plus directement, en promouvant un «Nouvel ordre mondial de l’information» selon lequel la presse devait être mise au service du développement dans les pays du tiers-monde. Contrôlée par le régime, la presse ne devait transmettre que des informations officielles sur la vie publique, telles que les grands travaux d’infrastructure ou les réalisations du plan, tout en passant sous silence les sujets plus frivoles ou les spéculations politiques. Cette négation de la liberté de la presse avait provoqué le départ des Etats-Unis et du Royaume-Uni, qui avaient quitté l’organisation en 1984. Ils protestaient ainsi contre l’atteinte à l’une des règles fondamentales de l’organisation, qui avait notamment pour mandat de favoriser la «libre circulation des idées», selon son acte constitutif. Bien que les autres pays occidentaux aient partagé les vues de leurs collègues sur la liberté de la presse, ils ne les suivirent pas, afin d’éviter une rupture avec les pays en développement. Pour la Suisse, non membre des Nations Unies à l’époque, l’Unesco revêtait une importance particulière. Il s’agissait de l’institution la plus importante après les Nations Unies en raison de ses programmes et de ses objectifs. De plus, les sciences, l’éducation, la culture et la communication, les domaines d’activité de l’Unesco, étaient susceptibles de toucher une grande partie de la population en Suisse.
En 1987, l’Unesco était en proie à la question brûlante de la réélection de M’Bow, qui était candidat à un troisième mandat. Les Occidentaux avaient été patients, ils étaient restés à bord, surtout pour ne pas se couper des pays africains, mais ils estimaient qu’il était désormais temps de tourner la page et de désigner un directeur général moins controversé. Il s’agissait de permettre à l’organisation de renouer avec son mandat et avec l’universalité de sa composition et, en conséquence, de faciliter le retour de Londres et Washington, qui à eux deux représentaient plus du quart du budget. Les Etats membres étaient d’avis qu’il fallait limiter le mandat d’un directeur général à deux périodes de cinq ans. Le Japon prit l’initiative de faire modifier l’acte constitutif dans ce sens. L’idée de limiter à deux mandats l’exercice de la fonction de directeur général s’est imposée dans d’autres organisations internationales. A Berne, on craignait que la réélection de M’Bow ne suscite un mouvement d’opinion, initié par l’UDC, qui amènerait la Suisse à quitter l’organisation. Le peuple suisse venait de rejeter rageusement l’adhésion à l’ONU et le retrait de l’Unesco sur cette lancée aurait encore davantage éloigné la Suisse du système des Nations Unies. L’ambassadeur Franz Muheim, directeur des Organisations internationales, avait donc conçu une stratégie pour éviter que l’on en arrive à cette extrémité. La Suisse critiquait également la ligne suivie par M’Bow. Mon prédécesseur était connu comme l’un des principaux adversaires du directeur général, à tel point que l’on soupçonnait une animosité personnelle. La Suisse soutenait naturellement les efforts visant à trouver un directeur général plus modéré. Mais, en même temps, on ne pouvait écarter le risque d’une réélection de M’Bow. Pour faire face à cette éventualité, la Suisse devait entrer au Conseil exécutif et endosser une part de responsabilité dans la gestion de l’organisation. Franz Muheim pensait qu’il fallait recourir, pour occuper ce poste, à un ancien membre du Parlement respecté par la droite alémanique. Son choix s’arrêta sur son homonyme et compatriote, Franz Muheim, ancien conseiller aux Etats PDC du canton d’Uri. Il avait été candidat malheureux au Conseil fédéral et jouissait d’une excellente réputation. Une personnalité de cette carrure était en mesure de rassurer l’électorat suisse. Connu pour sa rigueur et sa droiture, il aurait constitué un contrepoids efficace à l’influence d’un M’Bow réélu et aurait ainsi pu éviter à la Suisse de devoir se retirer de l’Unesco sous pression de l’opinion publique.
A mon arrivée à Paris, j’avais une triple mission à remplir auprès de M’Bow. Je devais d’une part normaliser les relations avec le directeur général et lui assurer que les sentiments personnels exprimés par mon prédécesseur ne reflétaient en rien l’estime et la confiance que les autorités suisses éprouvaient à son égard. Elles étaient satisfaites de certains aspects de son activité, notamment au Bureau international de l’éducation, une institution genevoise créée par Jean Piaget et placée par la suite sous l’égide de l’Unesco. Je devais également prier le directeur général d’étudier les dossiers des hauts fonctionnaires suisses de l’organisation, qui s’estimaient discriminés. En effet, leurs promotions étaient régulièrement refusées par le directeur général en raison de l’attitude hostile du représentant suisse à son égard. Enfin, et cette dernière mission était de loin la plus délicate, je devais dissiper toute illusion que M’Bow aurait pu entretenir en l’avertissant que la Suisse ne souhaitait pas le renouvellement de son mandat. J’avais pu faire passer tous mes messages lors de ma visite de prise de fonction. Satisfait de voir des relations de confiance rétablies avec la Suisse, le directeur général leva effectivement son veto sur la promotion de nos compatriotes à son service. Pour ce qui est de l’élection du directeur général, il prit acte sans réagir à l’alignement de la Suisse sur la position des autres membres du groupe occidental. Il défendit son bilan, donna quelques indications sur le programme qu’il entendait suivre et salua la candidature de la Suisse au Conseil exécutif lors de la conférence générale qui se tiendrait à l’automne 1987.