Retrouvez ce récit dans Sept mook #47, La Suisse coloniale
Chère Madame Van den Berg,
Pardonnez-moi si je me trompe sur votre nom. Je ne suis pas certain que vous vous appeliez réellement Johanna Van den Berg. J'ai lu ce patronyme sur le certificat de baptême de vos deux enfants établi en 1832 par l'église catholique de Surabaya, sur l'île de Java. Lequel fait partie des papiers privés de votre conjoint de l'époque, Louis Wyrsch, qui, en réalité, était votre maître, non votre mari. Il était aussi le père de vos enfants. A sa lecture, j'en ai conclu que vous n'étiez pas présente lors de ce baptême.
Louis Wyrsch vous a laissés, vous et un troisième enfant commun, à Banjarmasin, dans le sud-est de Bornéo, où il a servi comme officier dans l'armée coloniale hollandaise de 1816 à 1832. Avec ses deux aînés, il est revenu en Europe, dans sa patrie dont il vous a certainement parlé: Nidwald, une minuscule tache dans un petit pays appelé Suisse, dans l'hinterland européen. C'est là que Louis Wyrsch et votre fils Alois sont devenus des précurseurs de la démocratie. Votre fille Constantia y a fait du théâtre. On se souvient encore d’elle aujourd'hui, près de 200 ans après votre séparation.
En 1992, l'un de vos descendants a apporté le journal intime de Louis Wyrsch d’environ 2’000 pages, ainsi que des centaines de lettres et autres documents aux archives cantonales de Nidwald. C’est là que j'ai notamment découvert l’acte de baptême. Ces sources m’ont permis d’apprendre que vous avez servi Louis Wyrsch en tant que «huishoudster», comme disaient les Néerlandais, c'est-à-dire femme de ménage ou njai, en javanais et en malais. J’en ai également déduit que votre existence devait rester secrète à Nidwald et en Suisse, car votre maître et compagnon de l'époque, Louis Wyrsch, ou l'un de ses descendants, a soigneusement découpé au couteau ou avec de petits ciseaux tous les passages où il est question de vous. Heureusement, le censeur a laissé quelques paragraphes lisibles qui m’ont appris que Louis Wyrsch vous appelait aussi Silla. Etait-ce votre nom malais ou javanais? Je vous appellerais donc Ibu Silla en signe de respect, «Ibu» en malais étant notre «Madame» en français. Le fait que Louis Wyrsch ait dissimulé votre existence dans sa patrie ne doit pas vous surprendre, les hommes européens cachaient généralement leurs relations avec des femmes non-blanches. Et même dans les documents qu'ils produisaient en tant que politiciens, fonctionnaires, hommes d'affaires, missionnaires ou scientifiques, le rôle joué à leurs côtés par les femmes non européennes n'est presque jamais évoqué. De plus, il y a encore une ou deux générations, non seulement la production de sources historiques, mais aussi leur lecture et leur interprétation étaient une exclusivité, un privilège, un monopole de l’homme blanc européen. Dans de petits pays comme la Suisse, l’historiographie reste aujourd'hui encore majoritairement entre les mains de personnes établies depuis plusieurs générations. Bien que leurs ancêtres aient toujours été en relation avec des «étrangers» comme vous, ils ne s'intéressaient, dans la très grande majorité des cas, qu'aux récits de leurs semblables. Pour un nombre croissant de citoyennes et citoyens suisses, cela ne suffit cependant plus. En 2023, 27% d'entre eux sont «étrangers» – comme nous les appelons, bien que nombre d'entre eux vivent en Suisse depuis des générations. Parmi eux, on compte d'ailleurs environ 25’000 personnes originaires de votre région, c'est-à-dire d'Indonésie et d'Asie du Sud-Est. A cela s'ajoute un groupe plus important de personnes, environ 40% de la population, issu de l'immigration. Nos histoires familiales ne s'étendent pas seulement à l'Europe, mais aussi à tous les autres continents. Souvent, les récits historiques helvétiques omettent ce facteur.
Vous auriez raison de supposer, chère Ibu Silla, que notre image unilatérale du passé est aussi l'expression de rapports de force qui perdurent en partie depuis votre vivant. Les personnes étrangères n'ont pas de droits politiques au niveau fédéral en Suisse et qu’un accès limité aux positions de pouvoir dans la science (historique), l'économie ou les médias. Même les autochtones issus de l'immigration sont encore largement sous-représentés dans ces sphères. Contrairement à ce qui se passait à votre époque, les rapports de domination permettent aujourd'hui – du moins en Suisse – de critiquer et de s'organiser en dehors des structures de pouvoir établies. J'ai donc le plaisir de vous annoncer qu’en été 2020, environ 30’000 Suisses non blancs et issus de l'immigration, ainsi que plusieurs de leurs amis établis dans ce pays de longue date, sont descendus dans la rue contre le racisme et la discrimination. Ils ont également exigé un regard plus honnête sur notre passé commun, car des obstacles datant de l'époque coloniale continuent d'entraver la démocratisation de notre présent et de notre avenir. Nous ne pourrons éliminer ces entraves qu’à la condition de comprendre que la Suisse n'est pas née isolée du reste du monde et qu’elle a participé à l'assujettissement de populations par l'Europe impériale.
Dans ce contexte, votre histoire est extrêmement pertinente pour nous. Elle révèle en effet que l’implication de la Suisse dans la hausse des inégalités mondiales n’est pas récente, mais concomitante à sa création, et qu'elle en est même à l’origine. Elle nous montre également comment, malgré l'oppression et l'exploitation, des personnes comme vous disposant de savoirs spécifiques et de stratégies d'action ont contribué à façonner notre passé colonial. Le rôle précis que vous avez joué dans l'interdépendance entre le Bornéo colonial et l'Etat fédéral suisse est malheureusement très difficile à reconstituer pour nous, historiens européens. Cela nous oblige à changer notre façon de penser. Jusqu'à présent, nous avions l'habitude de rendre compte avant tout de ce qui figure dans les écrits. Même si nous le faisions la plupart du temps avec un esprit critique, nous restions dans la perspective de leurs auteurs – c'est-à-dire d’hommes européens sachant écrire. Le problème avec ce genre de procédé, c’est que la grande majorité des personnes qui ont façonné notre passé n’y ont pas leur place, car elles ont été retirées des ouvrages ou n'ont jamais été mentionnées. Pour nous, historiens, cela signifie que nous ne pouvons plus nous contenter d'analyser ce qui figure dans les sources; au contraire, nous devons examiner ce qui n’y figure pas. Que nous apprennent dès lors les lacunes et les défauts du journal de Louis Wyrsch sur votre rôle dans notre histoire? Laissez-moi vous dire ce que je pense avoir découvert sur vous grâce à cette méthode, et vous révéler ce qu'il est advenu de votre maître et de vos enfants après qu'ils vous ont laissé à Bornéo.
Louis Wyrsch vous mentionne pour la première fois le 27 juillet 1827. Il fait état d'un testament en faveur de vos deux aînés, Alois et Constantia, dans lequel il stipule qu'en cas de décès prématuré, ceux-ci doivent être envoyés dans un orphelinat. Quant à vous, chère Ibu Silla, il voulait vous laisser une indemnité de 500 florins. Grâce aux autres parties du journal, je sais que Louis Wyrsch était incorporé dans l’armée coloniale hollandaise depuis plus de dix ans. En été 1824, sa hiérarchie l'a envoyé de Java au sud-est de Bornéo, où il a pris en charge le commandement militaire et civil du petit avant-poste de Banjarmasin. Durant cette période, il est passé de sous-officier à capitaine, une promotion qui s’est accompagnée de divers privilèges comme le droit de vivre avec sa propre «gouvernante», c'est-à-dire avec vous. Certes, les Pays-Bas interdisaient les mariages entre hommes européens et femmes non européennes. Comme ils interdisaient aussi aux femmes européennes de se rendre dans leur empire colonial d’outre-mer. Pourtant, dès le XVIIe siècle, ils ont toléré les unions de type matrimonial avec des «gouvernantes». Les lois coloniales hollandaises régissaient clairement ce qu'il advenait des enfants issus de telles unions. Leur sort dépendait uniquement du mari, c’est-à-dire de leur père. Si celui-ci les reconnaissait et les acceptait comme ses enfants légitimes, alors ils pouvaient fréquenter des écoles dirigées par des Européens. Tandis que les fils avaient accès à des postes privilégiés dans l'armée ou l'administration coloniale, les filles pouvaient épouser des hommes ayant un statut juridique européen. C’est ce que Louis Wyrsch a fait. Si, par contre, il n'avait pas reconnu vos enfants, ceux-ci auraient dû vivre avec vous dans le village en tant qu’«indigènes indiens» sans droits européens. Louis Wyrsch prévoyait donc, selon toute apparence, un avenir en Europe pour Alois – prénom de son père – et Constantia – prénom de sa mère. Je ne sais malheureusement pas comment vous les avez appelés en malais.
Le fait que Louis Wyrsch ait pu entretenir une relation sexuelle avec vous ou, comme il l'a lui-même formulé, «la destinée humaine», semble l’avoir entièrement épanoui. Je pense qu'il éprouvait une certaine affection pour vous. Dans une lettre à un ami, il vous surnomme «belle» – en français! Dans cette même lettre, il raconte aussi qu'il vous a bannie de son ménage, votre présence lui aurait rendu difficile la mise en œuvre de sa décision de retourner en Europe. Je me suis souvent demandé comment vous aviez vécu votre relation avec votre Louis Wyrsch, qui n’était pas votre mari mais votre maître; je dois admettre que c'est difficile, je ne peux pas l'imaginer. La distance sociale, culturelle et historique entre nous est trop grande. En revanche, je sais par d'autres sources et par la littérature scientifique que les femmes comme vous étaient pour la plupart des esclaves à cette époque. Ainsi, un collègue zurichois de votre maître, qui servait en même temps que Louis Wyrsch en tant que mercenaire pour les Hollandais sur l'île voisine de Sumatra, a écrit qu'il possédait pas moins de trois esclaves. L'une d'entre elles prenait «la nuit la place d'une femme» et «pour mes besoins» (sic).
Je présume qu'en raison de votre origine sociale, vous étiez sans doute issue d'une famille d'esclaves. Je peux en revanche affirmer qu’exclue de la catégorie privilégiée des «Européennes», vous ne pouviez pas non plus vivre une relation «légitime» avec Louis Wyrsch selon les critères racistes et coloniaux de l’époque. Les femmes comme vous n'avaient aucun droit, raison pour laquelle cela me semble tristement logique que votre maître n'ait eu aucune difficulté à vous retirer vos deux aînés en 1832, à les faire baptiser dans la religion catholique et à les emmener en Suisse. Vous avez résisté de toutes vos forces, n'est-ce pas? Je le suppose étant donné que Louis Wyrsch semble avoir décrit votre réaction sur une page entière et dans plusieurs passages détaillés de son journal, coupés par la suite. Il s'agit là d’une des plus grandes lacunes cohérentes de ses mémoires. Je sais avec certitude qu'en tant que mère de ses enfants, vous aviez déjà subi plusieurs autres coups du sort par le passé. Je lis que, le 10 mai 1828, votre première fille est décédée dans d'atroces souffrances à l'âge de 14 mois seulement, vraisemblablement de la variole. Vers la fin de sa vie, elle est devenue aveugle et ne pouvait plus s'alimenter. Louis Wyrsch, qui ne notait par ailleurs que des faits de service, ou presque, a écrit: «Ma Constantia a été patiemment lavée avec du lait, ce qui semblait lui faire du bien. Vers midi, elle a même pu ouvrir un peu les yeux.» Deux jours plus tard, votre enfant est morte d'épuisement. Huit mois plus tard, vous étiez à nouveau enceinte. Quant à votre troisième enfant, venu au monde le 18 octobre 1829, il souffrait apparemment de crampes si fortes que vous n'avez pas pu l'allaiter. Il est décédé un jour plus tard, et Louis Wyrsch l'a enterré dans le jardin, à côté de Constantia. J'ai longuement réfléchi à ce jardin, car Wyrsch le mentionne à plusieurs reprises. Comme il était souvent absent, j’imagine que vous vous en occupiez, y cultiviez des légumes et des herbes médicinales et passiez aussi beaucoup de temps sur les tombes de vos deux enfants décédés prématurément.
Vous ne vous occupiez pas seulement du ménage et, avec les années, de trois enfants, mais également de Louis Wyrsch lorsqu'il tombait malade. Ce dernier a, par exemple, décrit dans son journal comment il a combattu une grippe tenace avec un mélange de sel de tamarin, de vinaigre, de moutarde et de poivre de Lombok. Avez-vous préparé vous-même cette mixture et l’avez-vous appliquée sur le front et la nuque de votre maître? Je le crois, car nous savons aujourd'hui, grâce à des historiens comme Jean Gelman Taylor et Hans Pols, que la médecine européenne est demeurée inefficace sous les tropiques jusque tard dans le XIXe siècle. Les colons et soldats européens ont donc misé sur le savoir de guérison des femmes asiatiques. Que les armées coloniales européennes aient confié leurs hommes aux soins de femmes colonisées comme vous, chère Ibu Silla, est l'une des nombreuses ironies de l'histoire coloniale. Et, comme vous pourriez me le faire remarquer, cette délégation a joué un rôle essentiel dans l’histoire suisse. En effet, parmi les quelque 70’000 mercenaires que comptait l'armée coloniale hollandaise, près d'un Européen sur dix était d’origine helvétique. A Banjarmasin, outre Louis Wyrsch, on pouvait croiser les soldats Appenzeller de Saint-Gall et Pfeiffer de Disentis directement sous les ordres de leur maître. Vous les connaissiez probablement. Autre exemple de la portée déterminante du savoir médical de femmes comme vous sur notre passé: quelques mois seulement après son entrée en fonction, Louis Wyrsch, à la tête d'une campagne contre un prince rebelle, a été sérieusement blessé le 10 février 1825. Pendant des semaines, il avait pourchassé les insoumis qui s’enfonçaient toujours plus loin dans l'arrière-pays, à travers des rivières, des marais et des terrains peu praticables. La stratégie du commandement de l'armée hollandaise était alors de répandre la peur et la terreur en brûlant les villages qui se rangeaient du côté des dissidents. Louis Wyrsch l’a loyalement appliquée jusqu'à ce que ses troupes débusquent enfin le chef de la rébellion dans un fort. Wyrsch, qui a mené la bataille décisive, a été touché par une balle de fusil. Il n'a donc pas assisté personnellement à l'arrestation et à la pendaison publique dudit chef. Il a été emmené avec d'autres blessés à la résidence de l'ambassadeur hollandais, et soigné. S’en est suivi une longue période de convalescence chez lui – ou disons plutôt, chez vous. La balle de fusil avait traversé son palais, ce qui était très douloureux et lui rendait la déglutition difficile. Grâce à vos soins, il s'est toutefois suffisamment rétabli pour pouvoir continuer à servir pendant près de sept années. Cet épisode a eu des conséquences indéniables sur Louis Wyrsch et, indirectement, sur vos enfants. En effet, à son retour en Europe en 1832, le blessé de guerre a été récompensé par un ordre de chevalerie du royaume des Pays-Bas, ce qui lui a donné droit à une indemnité supplémentaire en sus de sa pension régulière. Louis Wyrsch a ainsi perçu chaque année environ 1’000 florins de l'Etat colonial néerlandais, soit environ 170’000 francs suisses en valeur actuelle. De telles pensions constituaient à l'époque en Suisse une importante source de revenus pour les grandes familles régnantes des petits cantons qui vivaient du mercenariat. D’ailleurs, à peine Wyrsch a-t-il reçu sa première pension, qu’on lui a offert un siège au gouvernement nidwaldien. Jusqu'à sa mort, en 1858, le «Chevalier Louis Wyrsch», comme il s'appelle désormais, a mené une longue carrière en tant que landammann, député à la Diète fédérale, commandant militaire pendant la guerre du Sonderbund et représentant de son canton à la commission de révision qui a rédigé la nouvelle Constitution fédérale suisse en 1848. Pendant toute cette période, il a été financé par le ministère hollandais des colonies et a vécu avec ses enfants dans une «maison confortable» à Buochs qu'il avait achetée avec ses «modestes économies réalisées en Inde». Vous voyez, chère Ibu Silla, vos connaissances médicales et les soins prodigués à Louis Wyrsch à Bornéo lui ont été extrêmement profitables, tant sur le plan économique que politique.
Qu’est-il advenu de vous et de votre troisième fils, celui que Louis n’a pas emmené en Suisse? Tout ce que je sais, c'est qu'avant son départ pour l'Europe, Louis Wyrsch a versé 1’500 florins à un ami pour qu'il vous accueille tous deux dans son foyer. Comme vous l'avez certainement compris, il a longtemps hésité avant de prendre cette décision. «Je ne saurais trop vous dire que je me frappais souvent la tête, tant je m'étonnais de rester aussi peu décidé», a-t-il confié à un ami. Votre maître était manifestement hanté par «le fantôme de [sa] vieille mère». Comme vous le saviez sûrement, Constantia – la mère de Louis Wyrsch – et son frère (le landammann Von Flüh) l’avaient déjà prié de rentrer «immédiatement» à la maison en 1829. Dans une longue lettre à l’été 1831, elle réitère son souhait: «Ah mon fils! Mon cher fils! [...] Encore une fois, je prends la plume, encore une fois je demande avec un cœur maternel [...] retourne donc dans ton pays natal, retourne auprès de ta mère pour la consoler. Mon fils! [...] Ta mère t'attend avec impatience; tes frères et sœurs, tes proches, toute la communauté t'attend, tout le monde se languit de toi.» A la lecture des lettres de sa mère, qui «ne cessait d'adresser à Dieu les prières les plus ferventes pour [son] retour», Louis Wyrsch a «pris la ferme résolution de [se] rapatrier». Cependant, «lorsque je me suis retourné vers mes enfants et... [un long passage a été coupé, qui parle probablement de vous], j'ai recommencé à douter de mon plan. Je pensais que mes enfants étaient après tout plus proches de moi et que je devais rester ici et passer par... [un autre passage a été coupé ici]». Après des mois de réflexion, qui ont dû être épuisants pour vous aussi, Wyrsch a finalement cru avoir trouvé la solution à son dilemme: prendre deux ans de vacances en Europe avec ses deux grands enfants pour qu'ils reçoivent une éducation européenne, puis revenir seul en «Inde» pour retrouver son troisième enfant et – éventuellement – vous rejoindre.
Vous vous demandez sans doute pourquoi Louis Wyrsch n'est jamais revenu. Eh bien! C'est en rapport avec votre quasi-belle-mère et votre quasi-belle-sœur qui l’ont poussé à se faire réformer de l'armée et à demander une pension. Il a également longuement hésité avant de prendre cette décision: «Le combat entre partir et rester est difficile – il y a beaucoup de choses pour et contre. Maman [et] ma sœur s'y opposent de la manière la plus énergique [...] Quitter les enfants est aussi une épreuve difficile [...] En revanche, l'attachement à la nature m'appelle en Inde – j'ai souvent tourné mon esprit vers le Très-Haut pour me soustraire à ce dilemme désespéré qui m’obsède jour et nuit.» Il y a eu encore plusieurs discussions «avec maman et la sœur de Const[antia] [...] rester ici ou ne pas rester», jusqu'à ce que finalement il mette «fin à la crise et décide de céder à la volonté du ciel. Tout s'est maintenant arrangé pour que je reste.» Dès lors, Louis Wyrsch s’est consolé en pensant qu'un jour, votre fils Alois, pourrait vous rejoindre à Bornéo, vous et son petit frère. J'espère que cela atténuera un peu votre douleur de pouvoir vous dire que vos deux enfants étaient apparemment très aimés de la famille Wyrsch. Une cousine de Louis Wyrsch lui a écrit peu après son retour en Suisse en 1832: «Nous sommes, grâce à Dieu, de nouveau bien, et j'espère qu'ils le seront aussi, et qu'ils auront retrouvé les chers petits Indiannos vifs et gais, donnez à ceux-ci autant de baisers chaleureux qu'ils le voudront pour moi.» Si l'aspect «exotique» des enfants à la peau foncée est mentionné à plusieurs reprises dans les sources de cette époque, la position de pouvoir de Louis Wyrsch évite cependant à ses enfants d'être soumis aux mêmes humiliations que les personnes non blanches alors exhibées dans ce que l’on a appelé des «villages noirs» – ou «zoos humains» – en Suisse et en Europe. Louis Wyrsch a également veillé à ce que reste secret dans son canton le fait que ses deux enfants sont nés hors mariage et que leur mère, c'est-à-dire vous, chère Ibu Silla, n’est peut-être pas chrétienne, encore moins catholique.
Comme je l'ai mentionné plus haut, il ne manque pas seulement des passages importants dans le journal de Louis Wyrsch concernant sa vie avec vous à Bornéo. Dans les pages qui traitent de sa vie en Suisse, il recourt souvent à l'alphabet arabe adapté pour écrire la langue malaise, le jawi, lorsqu'il mentionne Alois et Constantia, et leurs origines. Rares sont les personnes qui savent encore le lire. Or, il n'utilise pas cet alphabet pour transcrire le malais, mais le néerlandais. J'ai eu besoin de l'expertise combinée d'amis en Indonésie et aux Pays-Bas pour déchiffrer ces passages. Dans un brouillon de lettre adressé à un ami de Bornéo, il annonce qu'Alois pourra bientôt «se rendre en Inde pour aider sa mère et son frère» et qu’il se renseigne pour savoir si vous et votre fils avez pu continuer à vivre de la pension qu'il vous a laissée. Il a dû beaucoup penser à vous... Ailleurs, il s’inquiète que l’on doute dans le canton de la légitimité d’Alois et de Constantia. Tant qu’il sera en vie, ils seront en sécurité, mais leur situation pourrait rapidement changer et serait alors encore pire qu'aux Pays-Bas. Car, à Nidwald, c'est le peuple qui décide et, comme partout ailleurs, il est fanatique. Je peux vous rassurer, la bonne étoile de Wyrsch ne l’a pas quitté. Sous sa protection, votre fille Constantia a reçu une bonne éducation et a épousé, conformément à son statut, un homme d'une famille de la bonne société nidwaldienne. Elle a joué au théâtre sur une scène amateur fort populaire auprès de la bourgeoisie locale qui acceptait les femmes actrices à défaut de membres de la société théâtrale. Quant à Alois, votre aîné et le préféré de son père – c’est de loin sur lui qu'il a le plus écrit –, il s'est marié jeune, à l'âge de vingt ans, au grand dam de son paternel. «Je l'avais destiné aux Indes, note Louis Wyrsch à ce sujet. [S]on caractère était beaucoup plus apparenté à ce climat et aurait pu [faire] encore beaucoup de bien.» Son mariage semble toutefois avoir rapidement tourné à l'aigre, Alois soupçonnant sa femme de l'avoir trompé. A la grande joie de son père, il décide alors de se rendre à Bornéo. Louis Wyrsch écrit à ses amis vétérans aux Pays-Bas et aux hauts fonctionnaires de l'administration coloniale de Java de laisser son fils Alois, «qui est en fait un Indien de Bornéo et ressent une préférence particulière pour l'Inde», s'engager comme sous-officier dans l'armée coloniale. Alois s'est effectivement rendu aux Pays-Bas, mais là son courage semble l'avoir abandonné. Dans plusieurs lettres à son père, il tergiverse pour expliquer pourquoi il ne s'est pas encore présenté au dépôt de l'armée. Louis Wyrsch assure à son fils qu'il acceptera sa décision. Peu à peu, il a pourtant perdu patience: «[T]u ne t’imagines plus là-bas, sois sincère et, si tu préféres rentrer, qu'il en soit ainsi.» En avril 1847, après neuf mois d’absence, Alois Wyrsch est de retour à Nidwald, où son père lui assure un avenir économique en tant que propriétaire de moulin. Cette même année, la guerre du Sonderbund, qui oppose les cantons catholiques conservateurs comme Nidwald aux cantons libéraux majoritairement protestants, bat son plein. Elle n’est pas comparable aux guerres coloniales de Bornéo et de Java qui ont fait rage de votre vivant, chère Ibu Silla. Cette guerre civile a été brève, et les catholiques ont perdu. Votre fils Alois semble toutefois avoir fait ses preuves en tant qu'officier sous le commandement de son père à la tête du bataillon de Nidwald. La réputation de Louis Wyrsch s'est elle aussi fortement accrue. Déjà avant la guerre, il n'avait pas caché son opposition au fanatisme catholique. Lui-même s'entendait à merveille avec les dirigeants de la Suisse protestante et libérale et défendait des opinions remarquablement libérales, presque relativistes sur le plan culturel. Peu avant Noël 1836, il décrit le culte catholique à Buochs comme une «foire»: «[Parmi les réformés et les musulmans], je n'ai jamais vu un culte aussi mauvais et aussi peu suspect que chez nous. Comment une telle chose peut-elle plaire à Dieu, au contraire, ... une telle chose doit l'irriter davantage.» Quant à savoir dans quelle mesure son respect pour la foi protestante et islamique a également été influencé par vous, ce n’est que pure spéculation. Comme il a tout de même vécu au moins sept ans avec vous au service d'une puissance coloniale majoritairement protestante à Banjarmasin, un sultanat musulman de Bornéo, je ne veux pas l'exclure. En tout cas, ce catholique relativement libéral et expérimenté semble avoir été l'homme idéal en 1848 pour représenter le canton de Nidwald au sein de la commission majoritairement protestante qui a rédigé la nouvelle Constitution fédérale de la Suisse. Une fois son travail terminé, Louis Wyrsch s'est lui-même beaucoup investi dans la cause des libéraux et de l'Etat fédéral à Nidwald. Il n'a certes pas réussi à convaincre ses concitoyens, qui ont rejeté la nouvelle Constitution. Mais ils l’ont toutefois maintenu dans sa fonction de landammann. A sa mort, votre fils Alois a suivi les traces de son père. Les hommes de Nidwald l'ont plébiscité à douze reprises landammann, jusqu'en 1886. En 1860, ils l'ont également élu dans l’une des deux chambres de l’Assemblée fédérale, le Conseil national. Au lieu de retourner à Bornéo, Alois Wyrsch est donc devenu l'un des premiers régents et parlementaires de couleur en Europe.
Voilà, chère Ibu Silla, c'est ainsi que je vois votre rôle dans notre histoire. En tant que «gouvernante», très probablement asservie, vous avez pris soin de Louis Wyrsch lorsqu'il était gravement blessé, lui permettant ainsi de bénéficier plus tard d'une rente lucrative de l'Etat colonial hollandais et d'une carrière fulgurante en tant que père fondateur de la Suisse moderne. Vous lui avez en outre donné plusieurs enfants. Votre aîné, Alois, est devenu le chef de gouvernement ayant régné le plus longtemps dans le canton de Nidwald et l'un des premiers parlementaires indo-européens au monde. De nombreuses personnes en Suisse à qui j'ai parlé de vous ces derniers mois trouvent votre histoire incroyablement intéressante, car elle contredit tant de choses que nous avons apprises à l'école, et en partie aussi à l'université. A commencer par le mythe d’une Suisse qui se serait développée isolée du reste du monde ou, au mieux, dans un contexte essentiellement ouest européen. Certains, par contre, la considèrent comme marginale. Pour eux, le fait que l'un des vingt-cinq «pères fondateurs» de la Suisse ait commencé sa carrière en tant que professionnel de la répression sanglante des rébellions anticoloniales dans les Indes néerlandaises ne change fondamentalement rien à notre passé; de même, qu'un parlementaire sur une centaine soit l’enfant d’une femme, probablement esclave, de Bornéo n'est qu'un complément, non une remise en cause.
Moi-même et quantité d’autres sommes d'un avis différent, même s’il ne s’agit pas de savoir à quel point votre histoire est statistiquement «représentative» de la Suisse. Ce qu’elle a de particulier, c'est qu'elle repose sur des sources écrites – certes, grandement incomplètes – et donc tangibles. Si l’histoire européenne et suisse est un tapis, les passages découpés dans le journal de Louis Wyrsch en sont les petites franges. En tirant dessus, on se rend vite compte que ces fils constituent la trame du tapis et lui donnent son aspect. Ceux-ci conduisent à environ 1’600 autres mercenaires helvétiques ayant servi dans l'armée coloniale néerlandaise sur différentes îles. Au XIXe siècle, ces «Zwitsers» (Suisses, en néerlandais) appartenaient à une catégorie précise dans la bureaucratie coloniale hollandaise, qui dressait chaque année une liste minutieuse du nombre d'«Européens étrangers» en service dans ses colonies. Après les Allemands et les Belges, les Suisses constituaient le troisième groupe le plus important. Nous ne savons pas combien d'entre eux ont survécu et reçu une pension aussi généreuse de la couronne des Pays-Bas à leur retour en Suisse. Ce qui est certain, en revanche, c'est que Louis Wyrsch a côtoyé plusieurs citoyens qui, comme lui, ont fait des carrières exceptionnelles dans leur canton et dans le jeune Etat fédéral. Pendant cette période, ils ont continué à tisser des liens entre la Suisse et le monde colonial, parfois même au sens littéral. Louis Wyrsch a, par exemple, fondé la première fabrique de soie à Nidwald. Les ouvrières et ouvriers tendaient des fils de rebut d'Italie pour tisser des textiles qui étaient vendus à Bâle aux grandes familles de négociants en soie Burckhardt ou Sarasin qui, de leur côté, importaient non seulement des marchandises d'Asie et des Amériques produites par des esclaves et le travail forcé, mais exportaient également leurs textiles dans le monde entier. Wyrsch et d'autres ex-mercenaires suisses accueillaient souvent leurs amis vétérans néerlandais. L'eau d'un bleu profond du lac des Quatre-Cantons et les pentes abruptes couvertes de forêts semblent leur avoir rappelé les îles de l'archipel malais, ainsi que le rapporte Louis Wyrsch à l’occasion d’une excursion avec un Lucernois et un Hollandais à l’été 1836. A Meggen, au bord du lac, les trois hommes «se sont remémorés d'agréables souvenirs de l'Inde orientale», ont baptisé la petite île en face «Poelo tiga Orang Java», l'«île des trois Javanais», et, devant un monument dédié à Guillaume Tell, récité des passages de Schiller tout en hissant les drapeaux hollandais et suisse. Ce mélange de nostalgie coloniale néerlandaise et de mythologie fédérale démontre bien comment les histoires sont entremêlées. L'Etat fédéral, comme l'ancienne Confédération, constituait un réservoir de ressources pour toutes les puissances coloniales européennes. Du XVIIe jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les Pays-Bas y ont puisé des capitaux et de l'expertise, enrôlé plusieurs milliers de marins, de soldats et d'artisans pour leurs entreprises en Asie du Sud-Est et ailleurs. Inversement, les épices, les matières premières, les bénéfices et le savoir des empires coloniaux néerlandais et d’autres puissances ont profité à de nombreux Helvètes qui ont su les faire fructifier. Chaque fil de l'histoire suisse est donc bien tissé avec les connaissances, les actes et le destin de femmes du monde colonial comme vous, chère Ibu Silla. Et tous ces fils nous ramènent toujours au centre de la tapisserie historique suisse. Si nous n’en connaissons encore que des bribes, un nombre croissant de personnes tentent de les remonter en Suisse. Si bien qu’à l'avenir, de plus en plus de femmes comme vous devraient sortir de l’oubli et être reconnues comme des contributrices, certes non pas libres, mais néanmoins actives, de notre passé colonial. Moi-même et beaucoup de mes compatriotes avons hâte!
En attendant, nous vous adressons nos salutations les plus cordiales,
Bernhard Carlos Schär
Lausanne, hiver 2023-2024