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Dancefloor: espace rebelle (1/4)

Territoire du plaisir, la piste de danse est aussi ce lieu où, tout au long du XXe siècle, la révolte et de nouvelles identités culturelles se sont organisées. A l'image des swing kids, des jeunes Allemands qui ont résisté aux nazis grâce au jazz.

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Dancefloor: espace rebelle (1/4)
Affiche de l'exposition Entartete Musik à Düsseldorf en 1938. © DR

Hambourg, août 1941. De jeunes gens sont clandestinement réunis dans les sous-sols d’un immeuble du centre. Tous se connaissent. En ville, ils sont une grosse centaine à fréquenter pareil rendez-vous. Dans le pays tout entier, peut-être un millier. Entre eux, ils se nomment swing kids ou Swingjugend. Leur truc, c’est la culture anglo-saxonne. Particulièrement le jazz, incarnation de cet «art dégénéré» (entartete Kunst) que le régime nazi combat avec férocité. Ce n’est un mystère pour personne: qui soutient cette musique en Allemagne risque de sérieux ennuis. Bizarrement, les 78 tours de jazz importés des Etats-Unis sont parvenus à Berlin, Francfort ou Munich jusqu’au milieu des années 1930. Et les swing kids s’en sont emparés. Au cours de réunions tenues secrètes, goinfrés d’amphétamines, ils se déchaînent sur la musique noire qu’offrent des orchestres locaux. Puis, lorsque se rassembler dans des salles de bal ne devient plus possible, ils se retrouvent au cœur de caves où un type diffuse du swing sur un tourne-disque. Là se joue un épisode méconnu des pages d’histoire: lorsque, sous le IIIe Reich, de jeunes gens ont répondu à la violence politique par la danse…

Opposition, refus, révolte: c’est de cela qu’il s’agit. D’une résistance obstinée à la volonté des nazis de polir la jeunesse allemande en un troupeau inféodé aux valeurs prônées par le national-socialisme. A la propagande, aux parades soignées, aux démonstrations de force en shorts et maillots de corps auxquelles sont soumis les ados de leur âge, les swing kids opposent la fièvre, la transgression et la magie secrète des rythmiques noires. Et de Berlin à Hambourg, de Munich à Stuttgart, de Kiel à Francfort, ils dansent. Ils dansent alors qu’au-dehors se vantent le «travail utile» et l’allégeance aveugle au Führer. Et comme si ça ne suffisait pas, ces teen-agers bien nés devenus enragés s’arrogent des libertés pour lesquelles ils savent s’exposer aux foudres du régime: sexualité libre, paresse, parade en costumes de coupe anglaise... Bien entendu, ça ne pouvait pas durer.

En décembre 1937, la Reichskulturkammer (Chambre de la culture du Reich) de Joseph Goebbels déclare la musique «étrangère» interdite en Allemagne. Des enregistrements de Benny Goodman ou George Gerswhin sont aussitôt détruits. Toute danse assimilée au jazz est prohibée. Des espions s’infiltrent dans les clubs. En juin 1940, un couvre-feu est déclaré qui force les moins de dix-huit ans à rester cloîtrés chez eux. Ces mesures, les swing kids les ignorent d’abord, poursuivant au quotidien leur quête du grand frisson par tous les moyens. Vient enfin une note du Bureau d’orientation des jeunesses hitlériennes qui les stigmatise comme «ennemis» de la nation. Là, c’est terminé. Feu vert est donné à leur annihilation. 

En août 1941, des centaines de policiers font irruption au cours d’une fête clandestine: 300 Swingjugend sont jetés en camp de «rééducation». Peu après d’autres tombent encore, dénoncés par leurs amis ou éreintés par les pressions exercées par la Gestapo. D’autres encore sont expulsés du système scolaire sans espoir d’y retourner, placés sur liste noire et condamnés au chômage. Là, certains rescapés des rafles se radicalisent, diffusent des tracts qui bravent la politique du Reich. Mais vient le coup de grâce. Lorsque Heinrich Himmler exige «plus de sévérité» à l’encontre de cette jeunesse «désaxée», les descentes se succèdent jusqu’à l’arrestation de Günter Discher, l'un des leaders du mouvement. Et tandis que ce dernier est déporté en camp de concentration, des centaines de swing kids sont eux condamnés à des peines de travaux forcés.

En 1942, les Swingjugend ont beau être laminés, ils ont néanmoins fait des émules. A Paris surtout où les zazous suivent leur exemple depuis le début de l’Occupation. Les zazous qui, écrit Simone de Beauvoir, «dansent malgré les cent mille morts de cette guerre, malgré les centaines de milliers de prisonniers encore en captivité, alors que la France a la pudeur d’interdire les bals». Dansent en narguant Vichy, en affichant leur goût pour la culture anglo-saxonne, pour le jazz, les fringues britanniques, l’argot, les bières grenadines qu’ils s’enfilent, arrogants, aux terrasses Rive Gauche de La Capoulade ou du Dupont-Latin. Bref, une attitude à l’exact opposé des vœux du Maréchal qui rêve d’une jeunesse française «propre de toutes les propretés physiques et morales et prête à tout instant à servir». 

Célébrer l’édification de la «Révolution nationale»? Très peu pour ces jeunes modernes qui ne jurent que par Duke Ellington ou Cab Calloway (le mot «zazou» viendrait de son titre Zah Zuh Zaz), qui ne vivent que pour les «surprises parties» du week-end. Bientôt, à l’instar des swing kids, on juge finalement que ces insolents arborant fièrement sur leur veston une étoile jaune sur laquelle se lit «Swing», eh bien, c’est assez! Jacques Doriot, figure du collaborationnisme, y va d’abord de ses assauts vigoureux : «Vivre à l’heure de la plus grande aventure humaine et faire le zazou! Quelle honte! Quelle déchéance!» Puis Pierre Laval, le chef du gouvernement, ordonne une série de rafles. Vichy les justifie par une campagne de dénigrement où ces jeunes modernes sont présentés comme des ennemis d’Etat. Résultat: tandis que les Swingjugend sont arrêtés et écroués, les zazous tâtent du Service du travail obligatoire par milliers.

L’invention de la pop culture n’est alors qu’à quelques coudées, et tandis que la jeunesse européenne est enfin arrachée à la guerre, un principe achève graduellement de se solidifier. Un principe qui va accompagner durant la seconde moitié du XXe siècle le développement de tous les courants culturels issus de l’urbanité: sans précarité économique, violences politiques, répressions policières, pas d’émergence de nouvelles avant-gardes. Dada, puis les surréalistes et jusqu’aux swing kids ou aux zazous ont, chacun à leur mesure, incarné l’intangibilité de ce mécanisme. La jeunesse y tient un rôle central. Crucial. Au pouvoir et aux conventions, elle oppose ses angoisses, son appétit et ses insatisfactions. Aux structures préexistantes, elle répond par la révolte, le désir brûlant d’une destruction systématique des symboles. Pour ce faire, elle ne possède d’autres armes que la rébellion. La fureur. Le bruit. L’échappée belle. Et afin de convoquer tous ces champs de la révolte en un seul geste, il n’est d’autre véhicule plus puissant que la danse. «La danse», parce qu’elle exprime tous les interdits, tous les désirs impossibles à assouvir et toutes les solutions. La danse: le véhicule ultime de la transgression. Le dancefloor, alors: le lieu de déclaration à la fois de la lutte et de l’indépendance.

David Brun-Lambert

par David Brun-Lambert

David Brun‑Lambert est un écrivain, journaliste culturel et producteur radio/podcast franco-suisse basé à Genève. Auteur de la biographie Nina Simone: The Biography (2005) et du roman Boys in the Band (2007), il a signé des essais sur la pop culture (Pop Parano) et co-écrit Électrochoc avec Laurent Garnier.

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