Il y a Max l’idéaliste, Sabri l’ancien militaire et Greg qui travaille «dans la sécu». Ils ont tout quitté pour partir aider le peuple ukrainien. J’échange depuis un petit moment avec Max sur les réseaux sociaux. C’est une amie qui nous a mis en contact. Ce militant issu de la gauche radicale, n’est pas toujours disponible. Il change souvent d’adresse en Ukraine. Il loge un coup à Lviv, un autre à Kiev, Nikolaïev ou Odessa. Souvent, il n’est pas joignable plusieurs jours de suite. Puis il réapparaît. Il envoie des photos, très mauvaises. C’est peut-être à dessein, pour se protéger en ne montrant pas l’endroit précis où il se trouve. A travers ces échanges, je devine une vie rythmée par les bombardements et les aléas du casernement.
Max m’a offert de le rejoindre à Odessa avec Sabri et Greg. Il propose de venir me chercher en voiture. De là, nous pourrions gagner leur base à Mikolaïev et passer du temps avec lui pour comprendre le quotidien d’un soldat sur une ligne de front. Le reportage se dessine. S’esquisse, plutôt. Derrière l’idée, les détails sont imprécis comme souvent. Dans le métier de reporter, il y a toujours une phase où l’on se projette, où l’on imagine ce que ce sera. Alors, j’imagine. J’imagine Max au milieu des militaires ukrainiens. J’ai vu son visage. Il a quelque chose d’un adolescent qui aurait grandi trop vite. En contrepoint, Greg et Sabri m’intéressent parce qu’ils se connaissent. Ils ont combattu ensemble au Rojava, au Kurdistan irakien. Max a conservé le pseudo de Max-Azadi. Il l’a gagné au Rojava, et c’est derrière cette étiquette qu’il communique sur les réseaux sociaux. Comme des centaines de volontaires étrangers depuis 2014, ces jeunes se sont engagés contre Daech auprès des Kurdes. Leurs retrouvailles sur le champ de bataille ukrainien traduisent une forme d’idéalisme et d’insolence. Je les trouve touchants, quoiqu’un peu suicidaires, ces combattants prêts à donner leur vie. Dans leurs discours, ils se réfèrent sans cesse à la cause et au besoin de justice mais, par-delà tout ça, c’est la grande Faucheuse qui les fascine. Ils veulent la côtoyer. Ils veulent la renifler. C’est le point commun qu’ils ont avec nous, les reporters. On a beau se donner tout un tas de raisons, il faut être honnête, c’est ce frisson-là qui nous motive.
Comme en Espagne en 1936, à l’époque des Brigades internationales, l’anarchisme dans les rangs des volontaires internationaux en Ukraine n’est pas qu’une idéologie. En effet, le dispositif qui, à l’invitation du président Zelensky, les autorise à rejoindre l’armée, n’est pas au point. Une semaine avant notre départ pour l’Ukraine, le centre de recrutement de la Légion ukrainienne situé à Yavoriv, près de la frontière polonaise, a fait l’objet d’une frappe massive de la part des Russes. Plus d’une centaine de combattants ont été tués. Par chance pour lui, Max, qui est passé par ce centre, en était parti. La localisation de la base de la légion aurait été donnée aux Russes par un infiltré. Une paranoïa s’est développée chez les combattants mais, plus généralement, et j’aurai l’occasion de m’en rendre compte, chez les Ukrainiens. La peur du traître est vive. Certains volontaires ont jeté l’éponge. La frappe russe en a refroidi plus d’un. Parmi ces déçus, il y a Michael. Avant mon départ pour l’Ukraine, je l’ai rencontré à Paris. Il rentrait dépité. Il venait de passer un mois dans le pays où il avait fini par atterrir dans un centre de la Légion géorgienne, au sud de Kiev. L’instruction était prodiguée par d’anciens militaires incompétents qui n’hésitaient pas à pointer l’arme vers quelqu’un lors d’un exercice. On lui demandait de monter la garde sans fusil. Comprenant que ses chances d’aller mourir au front étaient maigres et que l’argent qu’il avait mis de côté aurait bientôt disparu, il est revenu de Kiev en stop. Pour Max, Sabri et Greg, les choses se présentaient mieux; et, néanmoins, j’allais bientôt m’en rendre compte, l’épopée des volontaires français en Ukraine relevait alors davantage de l’errance que d’une filière clairement structurée.
Pour rejoindre Odessa, nous passons par Bucarest. Je fais équipe avec Noël Quidu, mon vieux compagnon de reportage. A l’arrivée à l’aéroport, notre conductrice ukrainienne est facile à repérer au milieu de la foule. Avec son tailleur moulant noir, ses bas résilles et ses chaussures carrées à talons hauts, elle semble sortir de boîte de nuit. Elle nous explique que nous ne sommes pas autorisés à traverser la Moldavie. Au Sud, près de la mer Noire, la route est bombardée. La voie de chemin de fer aurait été coupée. Nous allons devoir remonter toute la Roumanie pour entrer en Ukraine par le Nord du pays et ensuite redescendre vers Odessa. Trajet total: 1’200 km environ. En théorie, dix heures. En pratique, presque deux jours. Evidemment, le tarif n’est plus le même que celui que j’avais négocié avant de partir. Pas d’autre choix que d’accepter, ce qui revient à puiser plus tôt que prévu dans la réserve de billets que nous planquons dans nos vestes. Nous tâcherons d’utiliser nos cartes dès que ça sera possible. Le problème c’est que la guerre et les cartes bleues, ça fait rarement bon ménage. Le risque de se retrouver à sec, sans argent pour rentrer, est un aléa du reportage. Dans ce cas, on développe un sixième sens: celui de la débrouille.