De retour à Genève le 13 décembre 1999, j’avais accepté le poste de chef de la Mission d’observation de la Suisse à l’ONU un peu comme un officier paie ses galons: une charge qui n’était pas vraiment excitante, mais qui complétait mon expérience multilatérale et qui me permettait de retrouver la Suisse. J’avais cependant demandé que cet intervalle soit aussi bref que possible. Je connaissais le poste depuis mon passage à la direction des OI (Organisations internationales). Je craignais qu’il n’eût pas suffisamment de dossiers politiques à offrir. De ce point de vue, je fus comblé. Genève est devenu l’un des centres névralgiques de la campagne en faveur de l’adhésion de la Suisse à l’ONU. Le Palais des Nations et les institutions spécialisées présentaient une vitrine de choix sur les activités de l’organisation. Et nous pouvions les mettre en valeur auprès de parlementaires et de journalistes qui voulaient en parler sans avoir à se rendre à New York. C’est ainsi qu’une délégation de députés vaudois de l’UDC, dirigée par le conseiller national André Bugnon, passa une journée au Palais des Nations. Elle fut reçue par le directeur général Vladimir Petrovsky, qui leur fit un briefing sur les aspects budgétaires, sociaux et politiques de l’activité des Nations Unies. Cette présentation impressionna les membres de la délégation, parmi lesquels se trouvait le futur conseiller fédéral Guy Parmelin.
La mission, placée au cœur de la campagne pour l’adhésion, joua donc pleinement son rôle. Pour ma part, je pris une part active à la campagne en donnant des conférences, notamment à Sierre, d’où je revins alarmé: le non gagnait du terrain en Valais. Information que je relayai aussitôt à Berne, après avoir reçu une confirmation de plusieurs sources. Le conseiller fédéral Pascal Couchepin, qui devait donner une conférence en cercle restreint, décida de la tenir en public, dans le préau de l’école dans laquelle il devait parler. Après ce discours, la campagne en faveur du oui s’affirma. Heureusement, le conseiller national Christoph Blocher avait renoncé à se rendre lui-même dans ce canton pour défendre sa position. Mais il se trouve que lors du décompte des voix, c’est bien en Valais que l’on avait la plus faible majorité acceptante. A quelques milliers de voix près, le canton des treize étoiles aurait pu basculer dans le camp du non, entraînant ainsi l’échec du projet, faute d’avoir obtenu le suffrage d’au moins douze cantons, nécessaire pour former la majorité.
Afin de sceller le succès du projet gouvernemental, le conseiller fédéral Joseph Deiss décida d’inviter Kofi Annan, le secrétaire général de l’ONU, à un déjeuner qui aurait lieu à la résidence de Suisse le 12 avril 2002. Il voulait le remercier du soutien discret qu’il avait apporté à la campagne en faveur de l’entrée de la Suisse à l’ONU. J’eus toutes les peines du monde à convaincre la présidente du Conseil d’Etat genevois, Micheline Calmy-Rey, d’y assister. C’était d’autant plus déconcertant qu’il avait fallu insister pour qu’elle soit invitée… Elle finit par renvoyer la séance de commission à laquelle elle devait absolument participer, au profit de sa première rencontre avec le secrétaire général. La connaissance et l’aplomb qu’elle démontra dans les dossiers de politique internationale, notamment celui du Moyen-Orient, impressionna Kofi Annan et la douzaine de convives présents. Elle faisait partie de la délégation officielle qui se rendit à New York pour célébrer l’entrée effective de la Suisse dans l’organisation le 10 septembre 2002. Les parlementaires fédéraux membres de la délégation suisse furent frappés par l’accueil enthousiaste que lui fit le secrétaire général. Ils constatèrent l’aisance avec laquelle elle se mouvait sur la scène internationale, ce qui contribua à asseoir l’image de celle qui allait devenir conseillère fédérale trois mois plus tard.
A l’occasion de l’entrée de la Suisse à l’ONU, la mission avait été chargée d’organiser au Palais des Nations une exposition parallèlement aux festivités de New York. Mon choix s’était porté sur une rétrospective de l’œuvre de Hans Erni, un pionnier de l’idée des Nations Unies. Je l’avais rencontré à New York vingt ans auparavant: il venait présenter la maquette des timbres-poste que les Nations Unies lui avaient commandés. La Confédération avait eu recours à lui lors de la première campagne d’adhésion de 1986 pour réaliser l’affiche électorale. Bien qu’il se trouvât à l’aube de son centième anniversaire, il accepta avec enthousiasme l’idée d’une exposition à Genève dans ce contexte. Dans les milieux artistiques, on critiqua ce choix en estimant que l’on aurait dû faire appel à d’autres artistes plus contemporains, mais je ne pense pas que l’on aurait ainsi servi avec autant de bonheur l’image de la Suisse et celle des Nations Unies. Le message d’Erni était fort, puissant et ancien, et il était juste de rendre hommage au combat qu’il avait mené à une époque où tout rapprochement avec les Nations Unies était aussi impopulaire que l’était le personnage qu’il s’était forgé. J’avais eu le privilège de lui rendre visite dans son atelier à Lucerne, puis de le recevoir à la résidence.