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Suisse, une brève histoire du vivre ensemble

Sur la prairie du Grütli lors de la Fête nationale du 1er août 2016.   © KEYSTONE / Alexandra Wey

L’Helvétie qui fête sa fête nationale chaque 1er août n’est pas un miracle, c’est un choix. Du coup de génie de Guillaume Tell aux glaciers qui fondent, découvrez comment ce petit pays mise sur le désir de s’entendre pour traverser ses plus grands défis.

 23 minutes de lecture

Jeune reporter, j’étais allé à la rencontre de Peter Bichsel. L’écrivain et journaliste suisse de langue allemande (1935-2025) résidait dans la vieille ville de Soleure, et il m’avait reçu avec amabilité bien que morose ce matin-là, mal réveillé, un peu ronchon. J’enquêtais sur le pays. Un drôle de pays, un pays étrange, et pourtant familier. «Romands et Alémaniques s’entendent parce qu’ils ne se comprennent pas!» m’avait-il asséné d’entrée de jeu. J’aimais la formule pour ce qu’elle avait d’éclatante et de définitive, n’insistais pas trop, et la rapportais très fier à la rédaction. Depuis, elle a souvent été reprise pour expliquer le mystère. Celui qui veut que des communautés différentes, de langues diverses et de cultures autres puissent coexister pacifiquement et gérer les affaires du pays sans coup férir. Un mystère qui fascine le monde, qu’il nous envie parfois, et que nous-mêmes sommes incapables d’expliquer. Sauf à dire: nous Suisses, nous ne nous comprenons pas. La formule de Bichsel a beaucoup servi. Je n’y crois plus. Romands et Alémaniques s’entendent parce qu’ils souhaitent s’entendre. Se comprennent-ils absolument? Je pense que ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est qu’ils ont le désir de se comprendre. Ce désir-là est plus fort que tout, plus fort que l’on croit. Autrefois comme aujourd’hui. Je voudrais donc parler du désir, et de ce qui le nourrit. 

Avec les années, nous avons appris de nos différences, nous avons fait l’expérience des dissensions, nous avons vu qu’il n’y avait pas d’épreuves que nous ne puissions surmonter ensemble. L’Histoire est une école de vie, dit Cicéron. Quand on juge les relations entre Romands et Alémaniques, on ne tient souvent pas compte de cette expérience multiséculaire. Vivre ensemble, c’est collecter des souvenirs attachants ou douloureux. Le dimanche de décembre 1992, par exemple, le rejet en votation populaire de l’EEE, l’Espace économique européen, fut un choc pour nous Romands. J’ai maudit les Alémaniques, «Neinsager» impénitents. J’ai été chahuté en Suisse romande, car ma voiture affichait malencontreusement une immatriculation bernoise à ce moment-là. Avec pragmatisme, intelligence de situation, nous avons retissé nos relations avec l’Union européenne. Nous avons contracté moult accords. Il faut considérer tout cela sur l’échelle du temps long. A court terme, on craint le drame. Puis, nous faisons parler notre agilité. Nous avons résolu les problèmes les plus complexes, nous sommes sortis des situations les plus difficiles. Nous avons remonté la pente autant de fois qu’il a fallu. Il faut imaginer le Suisse heureux. Nous, Suisses, visons juste. N’est pas Guillaume Tell qui veut.

Je sais que l’on a souvent parlé de mariage de raison. Les intérêts supérieurs ne sont pas absents de la construction fédérale bien sûr. Les livres d’histoire racontent les bonnes raisons que chaque canton a avancées avant de faire acte de candidature auprès de l’Alliance. Mais avec le temps, l’amour est né, cela arrive. Un «Je t’aime, moi non plus» qui convient à ceux qui se font suffisamment confiance pour se parler franchement, assumer leurs différences, se dire parfois des méchancetés que l’on regrette aussitôt. Ailleurs, quand le désir disparaît, il ouvre la porte à tous les conflits, à toutes les guerres, à toutes les séparations. 

Le désir partagé des Suisses, c’est de vouloir paraître à peine plus petit, de s’afficher à peine plus grand. Trouver la bonne dimension, le juste milieu. C.F. Ramuz, plagiant peut-être le mot de Kafka, suggère malicieusement qu’il suffirait de déplier les Alpes pour obtenir une superficie formidable. Moment de forfanterie, vite oublié. Pas question de déplier la carte. Au contraire, on s’y love bien dans ces vallées escarpées, on y cultive la «Gemütlichkeit», on se sent bien, on se sent à l’abri. Lors de la Seconde Guerre mondiale, c’est là que nous envisagions de nous replier en cas d’invasion dans ce que l’on nommait le «Réduit national», inventant avant l’heure la «panic room» des Américains. «Réduit» et «irréductible» partagent d’ailleurs la même racine latine, reducere, reconduire quelque part. Les Suisses refusent d’être conduits là où ils ne veulent pas. César les y avait contraints. Mais la retraite en bon ordre est un art. Ferdinand Hodler l’a magnifiquement peinte. Les fantassins de Marignan regagnent le pays après la défaite, à peine égratignés, muscles gonflés, piques à l’épaule. Ils ont des têtes de vainqueurs. Ces messieurs ne fuient pas. Ils rentrent à la maison. Ce n’est pas un ours, un taureau ou un aigle que nous devrions dessiner sur nos blasons, mais un hérisson aux piques acérées comme celles du carré romain, adopté par nos braves mercenaires. Le paradoxe veut qu’à force de se recroqueviller, on ait paru aux yeux des autres plus remarquables encore. Plus nous nous faisions humbles, plus nous étions enviés. L’historien suisse François Walter (La montagne des Suisses, Etudes rurales, 1991) voit dans l’edelweiss, la fleur suisse par excellence, qui «par sa petitesse et sa résistance dans un milieu hostile, semble incarner la quintessence de l’Helvétisme, de cette identité que se fabriquent les Suisses à l’époque où s’affirme l’impérialisme des grands Etats-nations. La petitesse est l’une de ses qualités, érigée en valeur nationale».

Début octobre 2024, je suis invité en France, au Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges, à parler de la Suisse. Le public est curieux, il attend qu’on lui parle de ce «beau pays». Tout leur paraît mirifique, le système politique, certes mystérieux, mais qui fonctionne, le consensus, les incessantes votations, la parole au peuple, le niveau de vie. Il y a un secret, et ils sont là pour que je le leur révèle. Je leur parle d’une autre Suisse, pas toujours courageuse, pas si riche. J’évoque la Seconde Guerre mondiale, les compromis douteux. Ils n’entendent pas. Le mythe est plus fort. Un importun tente la question du secret bancaire – résurgence du «pas d’argent, pas de Suisses» –, mais il est réprimandé par le public qui minimise la tache dans un tableau qu’il veut idyllique. Il est réconfortant de se dire qu’un paradis existe sur terre, qu’il est là, voisin, pas très loin, et d’en rêver. Mais un monde si parfait, si harmonieux est trop beau pour être vrai. 

«Le monde sera sauvé par la beauté», a décrété un jour Dostoïevski, dans une formule à la fois étrange et radieuse. Ses voyages et son séjour en Suisse l’ont peut-être inspiré. Je demande à un outil d’intelligence artificielle quel est le plus beau pays au monde. L’IA refuse de se prononcer, elle tergiverse, elle prétend que c’est là affaire de goût et de couleurs. Je suis impressionné par la sagesse et la prudence du robot. Je l’interroge sur le plus beau pays de montagne, l’IA répond sans hésiter: la Suisse, bien avant le Népal, bien avant les autres pays alpins. 

La Suisse n’a pas d’Histoire, mais elle a une Géographie. L’école nous a appris à dessiner la carte du Tendre. Placer sur une carte muette, les montagnes, leur hauteur au mètre près, les dents et les aiguilles, les glaciers, les cols, les barrages, les fleuves, les rivières et leurs affluents. Les cours d’eau nous entraînaient jusqu’à Bâle, ou traversaient l’Engadine, ou s’en allaient en France. Les glaciers recouvraient les frontières. Certains se disaient plus volontiers en allemand ou en italien, leur conférant une sonorité d’ailleurs, une localisation indécise, signe de leur identité multiple. Une carte à deux dimensions à laquelle de gros pâtés donnait du relief. Et d’abord, dessiner la carte elle-même, étrange tracé, tortueux, découpé à l’excès, un physique pas facile. Curieux qu’un tel désordre géologique ait fait naître un tel besoin d’ordre et de rangement de la maison. La frontière nationale devait entrer dans l’œil comme le savoir le plus précieux. Dieux géographes, investis du pouvoir de donner un nom à toute chose, nous rééditions le territoire. Nommé, le pays existait. La cartographie est le premier apprentissage de la «suissitude». Dessiner la Suisse, c’est l’apprivoiser. Cette carte qui déborde de pictos maladroits, étalage orgueilleux de notre abondance panoramique, cette même carte apparaît étrangement blanche et nue dès que l’on examine une carte de l’Union européenne. Il y a un trou là, au milieu du continent, une terra incognita, boudée par les cartographes et les statisticiens. Une carte pleine ici, vide là. 

Au cœur de notre Histoire, la Géographie encore. A Morgarten, les bergers costauds ont eu raison des fins chevaliers habsbourgeois en leur balançant des rochers et des troncs du haut de la montagne. Nous en avons fait une épopée nationale. Je vois une réminiscence de cet exploit joyeux aujourd’hui encore dans le débat sur nos relations avec l’Europe. Nous sommes David contre Goliath. Nous avons toujours une bataille à mener contre des ennemis forcément arrogants, peu conscients que nous valons beaucoup mieux que ce que la petitesse du pays laisse entrevoir. Nous les regardons de haut, comme autrefois les Waldstätten. Péché d’orgueil. Péché partagé des deux côtés de la Sarine.

André Crettenand

par André Crettenand

André Crettenand, né le 23 mars 1958, est un journaliste suisse. Il est chef de l'actualité à la Télévision suisse romande de 2001 à 2008 , directeur de l'information à TV5 Monde jusqu'en 2019 puis responsable des informations internationales à la Radio télévision suisse jusqu'en 2023.

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